Chron. de Monstrelet, éd. Douet d'Arcq, IV, ch
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encore le rapprochement s'impose avec les Quinze joyes (œuvre de prêtre) où il y a peu d'indécence dans un sujet qui s'y prétait beaucoup. |
D'autre part nous croyons que notre thèse de l'auteur de Pathelin homme d'église est la seule qui restitue leur saveur, leurs sens à certains passages curieux de la pièce comme celui où, dans son délire, Pathelin s’écrie:
Or sa! que le dyable y puist estre
En chelle vielle prestreriel
Et fault il que le prestre rie
Quant il deüst chanter sa messe? (852-55)
En général, même lorsque Pathelin fait semblant de « battre da campagne », il sait fort bien ce qu'il dit, ainsi que nous aurons l'occasion de le montrer. Or, dans les vers qui nous occupent ici, ce prêtre goguenard a-t-il été amené d'aussi loin qu'on pourrait le croire? N'’est-1l pas d’une malice infiniment probable que Pathelin parle ici pour le compte de l’auteur? Oui, ce prêtre qui peste contre sa vieille prestrerie (comme l’auteur des Quinze joyes nous parle du « servage » où il a plu à Dieu de le mettre), ce prêtre plus friand de rire que de messe, ce serait l'auteur même qui, par la bouche de Pathelin, nous confesse son incartade. Et qu il s'agisse bien d'une « confession » c'est ce que prouve l’exclamation de Guillemette s'’écriant immédiatement après : « L'heure s approche où il faut lui donner les derniers sacrements ». Or c'est là une allusion précise au rite qui suit la confession in extremis. Quelqu'un en effet vient de se confesser dans les vers qui nous ont arrêté. Mais ce n'est pas Pathelin. C'est l'auteur-prêtre.
Cet auteur et ce prêtre qui ne font qu'un se décèlent encore dans d'autres passages très curieux mais dont nous réservons l'examen pour une partie ultérieure de notre démonstration. Signalons cependant dès maintenant l’allusion au prêtre et au lutrin (24 et 25); l'ironique bribe de sermon (35 à 40) ; l'allusion à la paroisse (53) ; les vers sur le jour du jugement (86 et 1591); les vers 233-34; l'allusion à l’évangile (287-88) ;
le moine noir (619) ; le monstier et le crucifix (745) et tout le contexte où 1l est question de mécréant (742-49) ; l'allusion à des hérétiques, les « blancs » au vers 794 ; la plaisanterie sur les trois leçons et les trois psaumes (771) ; l'abbé d’Iverneaux (802-07) ; la « confession » déjà citée du prestre qui rit au lieu de dire sa messe (851-55), confession soulignée dans les vers suivants ; le confesseur sire Thomas (876-717) ; tout un passage (886-89) où est évoqué l'abbé Jean du Quemin, allusion pleine de sens et que nous aurons à revoir de près ; les vers 902-04 qui précisent les rapports entre Jean du Quemin et Pathelin ; le passage en latin d'église mélé de latin de cuisine d'accent nettement goliardique et clérical (Y56-68) ; un passage (1015-20) tissu d'allusions à une abbaye déterminée, ainsi que nous le montrerons ; l'invocation à saint Mor, patron bénédictin, associé au nom de Thibault (1138) et dont nous aurons à montrer aussi la signification très locale et très actuelle ; l’allusion à la messe (1356) à quoi on pourrait joindre l'allusion que Pathelin semble faire à la tonsure quand il dit qu'il est « pelé dessus la teste » (1512). Cette énumération ne sera pas aussi sèche qu’elle semble si elle invite le lecteur à relire et à méditer les vers qu'elle désigne. Il évoquera alors avec une vivante clarté la physionomie du prêtre discrètement et profondément malicieux qui a écrit Pathelin. Et il se dira à propos de notre farce ce qu'un observateur pénétrant a dit à propos des Quinze joyes, cet autre grand anonyme du mème temps : « Il y a du prêtre dans tout cela » f.
Du prêtre mais aussi du moine. Qu'on se reporte aux vers 233-34 où s'étale (en bas de page dans l'imprimé de Le Roy) une devise sur laquelle nous aurons à revenir ; à l'évocation du moine noir au vers 619 ; aux vers 742-49 où figure le « monstier » ; aux vers 7170-71 où sont suggérés les moines de Fécamp ; aux vers 876-717 où il est question du confesseur Thomas, le trop populaire carmélite ; au vers 1138 où le nom
1. Foulet, Hist. ill. de la litt. fr. de Bédier et Hazard, t. I, p. 108.
de saint Mor, le grand disciple de saint Benoît, est souligné à l'avance par les très curieux vers 1135-37 qui précèdent. Tout ce faisceau, pour qui sait lire, trace bien une signature monacale. Nous aurons plus tard à analyser telles de ces allusions et à en signaler d’autres, mais il en est une que nous voudrions dès maintenant mettre en lumière. Elle est des plus instructives parce qu'elle est à la fois très discrète et très précise. C’est aux vers 1015-20. Le Drapier, sorti bredouille de chez Pathelin, grommelle contre « chascun » qui lui « emporte son avoir » et aussi contre son berger qui lui « cabasse » ses moutons. Or, pendant qu'il grogne, ledit berger surgit.
Le Daarrier [qui parle du berger] Il en viendra au pié l'abbé [il confessera son dol], Par la benoiste couronnee !
THIBAULT A1GNELET, bergier Dieu vous doint benoiste journee Et bon vespre, mon seigneur doulx.
Le DRAPPIER
Ha ! es tu la, truant merdoulx !
Quel bon varlet ! mais a quoy faire ?
L'expression du drapier est grossement ironique, mais elle est aussi proverbiale. Seulement, l’allusion au proverbe y est enveloppée, simplement suggérée. La réponse à la question : « Quel bon varlet ! mais a quoy [pour quoy] faire ? » nous est donnée dans un dicton qu’un autre écrivain de l'époque nous livre dans toute sa teneur :
Jehan Colet seroyt bon varlet Pour servir en une abbaye
Et afin qu'il ne s'esbahie :
Il fait bien peu et meschamment!.
Ainsi c’est d’un valet « d’abbaye » que parle le drapier, et,
1. Roger de Collerye, Œuvres, éd. d'Héricault, 1855 (Dialogue de deux enfants). |
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dès qu'on a la clef de l’allusion, il est impossible de ne pas être frappé de la façon dont le contexte vient l’accuser encore : « le pié l'abbé », la Vierge couronnée, la répétition curieuse (11 y a peu de répétitions dans le Pathelin d’un vers au vers voisin) du mot « benoît », l’onction ecclésiastique de tous les termes dont se sert le berger, enfin ce valet « d'abbaye » insinué par le détour d’un dicton, cela est fort curieux quand on connaît déjà un peu la « cautèle » de notre auteur. Nous verrons d'ailleurs plus loin avec quelle précision telle des images du passage en question évoque une abbaye déterminée... Mais ceci est une autre histoire. C’est l'histoire même de notre homme. Et nous y reviendrons.
Ainsi nous croyons avoir réussi à situer dans son milieu clérical l'auteur de Pathelin et à montrer que par ce milieu et non par un autre on s'explique pourquoi l'auteur a voulu rester innomé et y a si bien réussi, pourquoi sa farce est d'une décence exceptionnelle parmi les autres farces, pourquoi elle fourmille, alors que le sujet ne le comportait pas, d'allusions à la vie cléricale et monastique. Reste à compléter et à confirmer ces données sur le milieu par les données sur l’esprit de l’œuvre et sur ses sources.
Ce que nous entendons par « l'esprit » de l'œuvre ne se sépare pas du milieu. C'est le milieu dans ce qu'il a de plus interne, dans les motifs qu'il a inspirés à l’auteur et qui expliquent le sens de sa création. Quels ont été les motifs ou les intentions qu'a eus l’auteur de Pathelin en écrivant sa farce ? Point très édifiants, point très moraux, moins encore religieux à en juger par l'apparence. Mais précisément ce n’est là qu'une apparence, comme nous espérons le montrer.
Dans Pathelin le thème unique et constant c’est la feinte et le dol. C'est aussi, comme on disait alors, le « blason », « le beau langaige », la flatterie imprudente et intéressée. Ce n’est pas le vol, qui a quelque chose de trop défini, de brutal et qui
évoque la dure idée de la potence, mais la tromperie qui frise tout au plus le pilori et « l'embouclement ». Même le berger qui mange les moutons de son maître ne vole pas ; il « cabasse » 1] « feint », en disant que les moutons sont morts de la clavelée. Les mots vol et voleur sont absents de Pathelin. C'est une espèce de cercle ou de ronde fantastique de la feinte, un jeu où on se passe la tromperie l'un à l'autre. Le drapier est trompé par Pathelin, mais il a cru le tromper lui-même en lui vendant pour 24 sols l'aune du drap qui n'en valait pas vingt. Pathelin à son tour est trompé par le berger. Les personnages sont identiquement trompeurs. Le juge même ne fait pas exception. Il ment comme les autres. Pour expédier sa besogne il raconte qu'il a « affaire ailleurs », que d’autres plaideurs l'attendent, mais, immédiatement après le jugement, il invite à dîner Pathelin, avocat marron avec qui il semble fâcheusement intime. « Larrons en foire », c’est bien le cas de le dire, voilà tous les personnages de notre farce. Ce qu'il y a d’étrange c'est que ceux qui se laissent le mieux tromper sont les plus méfiants. Le drapier qu on berne si bien est très méfiant. Il tient cela de son père qui se serait ainsi que son fils plutôt laissé « arracher les dents » que de prêter quoi que ce soit. Il se méfie de Pathelin au moment même où il se laisse tromper par lui. Il appelle Pathelin un « fort entendeur », un « trompeur », avant même de savoir que Pathelin s’est joué de lui (3847-51). Mais ces gens qui respirent la fraude la voient partout. Pourtant leur méfiance ne les protège pas, et il y a là une espèce de fatalité qui est la justice ou, si l'on veut, la morale de l’œuvre.
Si l’auteur à qui il a plu de nous peindre cette galerie de coquins très parfaits était un « facteur » ou « farceur » quelconque, il n’y aurait guère de difficulté à penser qu'il a simplement voulu s'amuser et nous amuser. Mais la tenue littéraire très exceptionnelle de son œuvre et cette décence sur laquelle nous avons insisté à un autre point de vue nous interdisent de nous satisfaire de cette réponse. « Ce qui semble assez naturel chez un farceur irresponsable des Halles surprend dans
une œuvre aussi achevée. On se demande ici s’il n’y a pas un procédé voulu !. » La question est parfaitement posée. Dans cette antinomie étrange entre la valeur, la distinction que nous sentons chez l’auteur et l’apparente amoralité de son œuvre n'y a-t-il pas un procédé, une sorte de gageure ? La réponse la plus simple et la plus saine à ce problème nous semble tenir en un mot : satire. Pathelin est avant tout une satire. La morale, si morale il y a, n'est pas formulée, n'est pas didactique. Elle consiste dans la « réaction » intime que l’auteur attend du spectateur, — réaction causée par la saturation même, l'excès du vice qu’on lui dépeint et qui, en l'espèce, est la « feintise ». L'auteur connaissait trop le public et la société de son temps, — le temps de Louis XI, — pour chercher à lui inspirer le dégoût dévot et amer du monde et de son « faulx mestier ». Il voyait autour de lui les prédicateurs s’efforcer et tonner sans y réussir. Mais ce qu'il a voulu faire descendre des yeux et des esprits jusqu'aux âmes c’est une espèce de dégoût amusé comme celui qui nous fait dire en riant à la sortie de telle audience correctionnelle : « Quel joli monde! » Seulement dans la pensée de l’auteur de Pathelin ce mot de « monde » a ici son sens large et plein. Son œuvre est un microcosme de la société humaine. La « feintise » qui s'y joue n'est pas uniquement celle de la foire, de la boutique, du Palais et de la bergerie. C’est celle du « Monde », du « Siècle ». C'est sur ce plan que l’auteur a placé ses bonshommes. Il n’y en a que cinq dans sa pièce mais à eux cinq ils sont presque toute la société : la femme, l'homme de loi, le bourgeois, le juge, le vilain. Il n’y manque que le prêtre et le seigneur. Mais le prêtre n’est pas loin. C’est lui qui regarde cette humanité s'agiter, la confesse et la juge. Quant au seigneur, il est là aussi, nous le verrons, ne faisant qu'un avec le prêtre.
Ce caractère d'universalité n'empêche pas la satire de Pathelin d’être réaliste. Elle a, cette satire, deux aspects distincts mais qui ne se contredisent point, qui plutôt sont concentriques
1. Foulet, Hist. ill. de la litt. fr. de B. et H., t. 1, p. 106. Cf. aussi l'analyse fine et forte de Lanson, Hist. de la litt. fr., 1909, p. 219.
l'un à l’autre : satire de société, inspirée par des motifs de « classe », et satire de l'humanité, du Siècle, inspirée par des motifs de religion. Ces deux aspects, notre analyse doit les séparer et les envisager tour à tour. Mais en fait ils ne se séparent point, emboîïtés et fondus avec cet art sans coutures ni soudures qui fait de Pathelin un chef-d'œuvre tel « qu'il n'y a rien de pareil au théâtre avant Molière » (Foulet).
L'aspect social, l'aspect de « classe » de la satire qu'est Pathelin s'éclaire d'une vive lueur si, faisant état d'un point acquis, l'origine normande de l'œuvre, on la regarde à la lumière des conditions du pays normand à cette époque, c'està-dire vers 1464. Tout d'abord le choix même des deux grands protagonistes, le drapier et l'avocat. Le drapier n'est pas là uniquement pour vendre le drap dont sont tramés le dol de l'avocat et toute la pièce. Il se présente à nous avec un relief si vigoureux que nous sentons en lui autre chose qu'un simple personnage : un type, le type d'une classe. De cette classe il a l'allure et le pli et toutes les formules !. Il est assis et installé en elle comme dans sa boutique. Mais cette classe des drapiers à laquelle appartient Guillaume Joceaulme n'est pas celle de toutes les villes et de tous les pays de France et de Navarre. Elle nous est montrée ici dans une certaine ville. A l'époque de Pathelin la Normandie et Rouen s'’identifiaient presque avec la draperie et les drapiers. Rouen était capitale de draperie. « De présent, écrit Louis XI en 1458, la bonne renommée de ladicte draperie [de Rouen] est espandue et divulguée par tout ? ». Mais, dira-t-on, il y avait des drapiers ailleurs qu'à Rouen. Sans doute, mais si nous pensons que notre drapier est bien de cette ville c’est tout d'abord parce que l’auteur est Normand. Pourquoi étant Normand serait-il allé chercher ailleurs qu'à Rouen, ville de draperie, le drapier dont
4. 1114-13, 116-17, 4135-37, 1488-89, 192-93, 203-05, 212-15, etc., etc.
2. Ord. des rois de Fr., XIV, p. #72 : 30 oct. 1458. Dans cette ordonnance on défend de donner la lisière de Rouen à des draps qui n'en viennent pas. — Thomas Basin, Hist. de Charles VII et de Louis XI, éd. Quicherat, t. 2, p. 179, parle, précisément pour les années de 1460 à 1466, de la primauté drapière de Rouen « pro ceteris regni urbibus ».
il avait besoin ? Mais il y a autre chose et cela dans le texte même : lorsque Pathelin à la recherche de son gogo aperçoit ce dernier en train de ranger ses étoffes, notre avocat s'écrie : « Dieu y soit! » (101). Or il nous semble qu'il n’y a pas là simplement une formule de salutation mais bien tout un jeu de scène : Pathelin lit tout haut ce qu'il voit écrit sur la boutique et l'enseigne même :
PATHELIN N'est ce pas yla? J’en fais doubte. Et si est ! par saincte Marie!
Il se mesle de drapperie.
Dieu y soit!
Guizzauuz JocrauLue, drappier Et Dieu vous doint joye ! (98-101)
Entre la formule et l'enseigne il y a un lien précis et curieux : l’auteur des ÆEzxplorations en Normandie, le vicomte Walsh, écrivait en 1835 que la formule « Dieu y soit ! » associée à l’agnus dei (mouton armorial de Rouen et symbole de la draperie) se lisait « sur la porte des halles et de beaucoup de magasins ». « Dieu y soit, ajoute-t-il, inscription touchante et dont je me plais à faire honneur aux habitants de Rouen. Je ne l'avais jamais vue dans aucune autre ville » (p. 438). Ce n’est pas pour rien que nous trouvons ici, dans cette situation et à cet endroit de Pathelin, la devise des armoiries drapières de Rouen : Dieu y soit ! Elle était bien là à la place que l’ironie de l’auteur voulait lui donner, précédant tout juste le nom du drapier et de son commerce, son enseigne même. Pathelin la lit tout haut, avec un sourire cynique de mauvais drôle. Mais, dans la pensée de l'auteur, il y avait là matière à quelque chose de plus profond qu'un sourire narquois. C’est toute l'hypocrisie de ces personnages, — et du Monde, — qu'il souligne par le contraste entre la pieuse devise et les « faux mestiers » qui se camouflent à son ombre. |
Nous serons mieux préparés maintenant à lire avec tout
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son sens révélateur un passage où Rouen est nommé. Lorsque le drapier, vantant sa marchandise, dit à Pathelin
C’est ung tres bon drap de Rouen, Je vous prometz, et bien drappé (192-93)
l'expression a quelque chose de plein et de redoublé, et nous ne pouvons nous défendre de penser que ce qui est en réalité « drapé » ici, ce n’est pas le drap, mais, comme dans tout le cours de la pièce, le drapier lui-même, drapier de Rouen, et avec lui toute la draperie drapant à Rouen. On ne peut avoir beaucoup fréquenté Pathelin sans avoir remarqué que plus d'une fois notre auteur montre le bout de l'oreille derrière ses personnages. Ceux-ci, comme ici le drapier, s'expriment bien suivant la logique de la situation et du caractère, mais en même temps ils servent de paravent au jeu intime et personnel de l’auteur qui tour à tour se montre et se cache derrière eux. Nous croyons en avoir donné deux exemples dans le passage du prêtre qui rit et dans l'allusion au valet de l’abbaye. Il y en a d'autres que nous retrouverons. En tout cas, il n'est pas arbitraire de voir dans ce nom de Rouen une allusion précise à l'habitat du drapier quand on peut le rapprocher de l'autre passage où nous avons montré la devise même de cette ville — et de ses drapiers. C'est donc un drapier rouennais qui dans Pathelin joue le rôle du dindon, — ou de l’oie, — de la farce. Car notre homme est au fond la vraie victime sans compensation ni consolation. En fin de compte, tandis que Pathelin, berné par le berger, garde du moins les six aunes de drap, Guillaume perd du même coup son drap, ses moutons et son procès. Dans Llout le cours de la pièce 1l est raillé avec une gaieté passionnée qu'on sent n'être pas seulement le fait de Guillemette et de Pathelin mais de l’auteur lui-même. Ce dernier ne lui passe rien, ni la face de babouin qu'il a héritée de son père avec son avarice, ni ses prétentions à la « prudommie », c'est-à-dire à la noblesse, ni sa méfiance, ni sa crédulité. À son égard la pièce est vraiment féroce, d'une férocité qui ne s’embarrasse pas de la contradiction : il ne prête pas son
argent et c'est un avare, mais il prête son drap et c’est un imbécile. Pour le spectateur rien de mieux, et il voit tout cela de très bonne humeur. Mais un drapier de Rouen et de 1464 l'aurait-il vu de la même façon et n'aurait-il pas soupconné là-dessous autre chose que de la gaieté : un ressentiment à l'égard de sa classe? Si nous ne pouvons savoir ce que les drapiers de Rouen ont pu penser de Pathelin, nous savons du moins ce que les gens du milieu de l’auteur de Pathelin pensaient des drapiers de Rouen. Cette corporation remuante détenait non seulement la richesse mais le pouvoir, et c'était elle, dit Chéruel, qui menait en chef « la lutte continuelle et acharnée qui anima les bourgeois de Rouen contre le chapitre et les moines de Saint-Ouen de Fécamp, du Bec », — et de Lyre. Le « roi » de la fameuse émeute de la Harelle qui avait coûté à Rouen, à la fin du xiv° siècle, ses franchises municipales était un drapier. Or cette émeute avait été dirigée surtout contre les bénédictins de Saint-Ouen !. L'attitude de la commune de Rouen, où la corporation des drapiers était prépondérante, a été, dans tout le cours du xv° siècle, violemment et agressivement anti-cléricale. Un archiviste qui a collationné les actes de la municipalité de Rouen de 1389 à 1471 a été frappé du caractère dérisoire des « largesses » consenties par les échevins aux établissements religieux. « Cette portion fort mince, dit-il, ne dénotait, de la part des échevins, qu'une sympathie fort modérée pour les établissements monastiques dont Rouen était si abondamment pourvu ? ». Un curieux symbole et vestige de cette sourde guerre a subsisté jusqu’au xvii* siècle dans la redevance de l’oyson bridé que les moines bénédictins de Saint-Ouen devaient mener paître « marchand par terre, conduict par deux hommes tenans chacun le boult des ailes, avec un lais de soye au col, et deux joueurs devant ledict oyson, et ce depuis ledict lieu et esglize de Sainct Ouain jusques au grand moulin appartenant a ladicte ville 3 ». N'y
1. A. Chéruel, Revue de Rouen, 1844, 1°" semestre, pp. 17-83.