XVI
Non seulement par son caractère mais par l’analogie précise de la situation Pathelin est bien l'avocat de la Folie des Gorriers, cette pièce coritemporaine de Pathelin où nous avons déjà signalé ces vers typiques :
Quel remede a ces advocas ?
Car, quent il ont broullé ung cas,
Payer on ne les scet comment.
[Réponse] Baillés bourdes en payement .
De « ces advocas » Pathelin en est un. Et si nous avons réussi à montrer ce que le drapier de notre farce gagne de vie et de vérité à être rendu à sa famille rouennaise, nous n'aurons pas à chercher son voisin et protagoniste, l'avocat, ailleurs qu’à Rouen. En effet c’est précisément à Rouen, siège de l'Échiquier de Normandie, qu’à l'époque de Pathelin les avocats jouaient le rôle le plus actif et le plus adverse aux intérêts des gens d'église. C'est un fait pour nous bien curieux que cette mème année 1464 qui est le terminus a quo de Pathelin vit aussi à Rouen le plus grand triomphe et la plus grande presse d'avocats qui fut jamais. En 1464 il en vint dans la seule ville de Rouen près de 350 ?, Si quelque chose explique la débine de Pathelin jadis demandé partout et maintenant réduit à attendre ses clients sous l’orme, c'est bien cette prodigieuse affluence de confrères. Et si jamais le moment a été bien choisi pour une farce sur l'avocasserie c'était bien celui de cette ruée d'avocats.
Mais, outre cette circonstance que la date de l'œuvre rend si précieuse, il y a des raisons plus profondes qui expliquent que l’auteur de Pathelin se soit intéressé sans aménité aux avocats. Ces raisons nous les demanderons à un homme du temps et du milieu de l’auteur, à Thomas Basin. Son Histoire des Règnes de Charles VII et de Louis XI contient sur les avocats séculiers normands de longues pages dont le latin solen-
| Recueil gén. des sotlies, éd. Picot, t. I, p. 161. L A. Guilbert, Histoire rer villes de France, t, V, p. 437. Le chiffre exact est 339 avocats.
ESPRIT ET SOURCES DE L'ŒUVRE b1
nellement indigné est comme l'écho du français vif et dru de Pathelin. Et ce sont bien des Pathelins que Basin décrit : « Ignorants des lettres (ignorance que Pathelin confesse allégrement), mais experts en dols et calomnies, sachant détourner les faits de la cause à leur profit, triomphant par la cautèle (ce dont Pathelin se vante) et aidés par la complaisance du juge (ce quiest bien, en somme, le cas dans notre farce). » ! Et ainsi de suite durant de longues pages. Or ce que Thomas Basin reproche le plus âprement aux avocats normands c'est le tort qu'ils font au clergé et la haine qu'ils lui portent. Il les accuse de vouloir anéantir les privilèges et les franchises des clercs et des religieux avec la connivence des juges et des offices inférieurs. Il cite les persécutions qu'ont subies de la part des avocats normands Hugues d'Orges, l’archevêque de Rouen, Martial Formier, l’évêque d'Évreux, Philibert de Montjeu, l’évêque de Coutances, et son prédécesseur Pandolpho de Malatesta, qui tous, dit-il, furent obligés de quitter non seulement leur siège mais la province de Normandie ?, Mais, d'après Thomas Basin, c'est surtout de l'avènement de Louis XI, c'est-à-dire de 1461 que date cet état de choses. Le roi, dit-il, et ses conseillers ont favorisé les avocats dans leur politique d'oppression des libertés ecclésiastiques.
En somme si on rapproche les ferventes dénonciations de Thomas Basin de ce que nous avons dit plus haut au sujet de la draperie de Rouen, il apparaîtra que les grands adversaires des clercs et des religieux vers 1464 étaient les gens de commerce et les gens de loi. Si la « griffe » cléricale dont notre farce est marquée s’est appesantie si durement sur ces personnages c'est pour des raisons très actuelles et très précises. Le drapier et l'avocat de Pathelin ne sont pas seulement des types largement humains mais des types professionnels et corpora-
1. Ed. Quicherat, t. Il, 1x, p. 32-33. Qu'on lise surtout le passage commençant par : « Est in Normannia, per omnes provinciæ partes, ingens saecularium advocatorum numerus, in quibus quamplures sunt nequissimi... » .
2. Op. cit., t. TI, pp. 375-76. Les événements dont parle ici Basin datent de 1424, 1436 et 1439 respectivement.
Go ogle
tifs. Le lieu dont 1ls sont et où ils se meuvent n'est pas la région abstraite où flottent les pâles figures des Moralités. C'est la halle aux draps de la ville drapante, c'est le palais de justice du « pays de sapience »; ce que ces bonshommes manient ce sont des draps et des « plaids » normands.
Quant au berger, c’est lui, c'est son triomphe sur les autres personnages qui est pour nous la clef des tendances plus générales de l'œuvre. On ne saurait dire que ce triomphe du berger soit celui de l'innocence. Thibault l’Aignelet est un rusé matois. Il « cabasse » et rôtit les moutons que le drapier lui a donnés à garder. Mais il a une grande excuse à tromper son maître. Et cette excuse c'est le maître qu'il a. Le drapier avaricieux et dur le « paie petitement » et l’exploite depuis son enfance. Aignelet trompe aussi son avocat, mais il le trompe avec la ruse même que celui-ci lui a mise dans l'esprit et à la bouche. Dans sa conversation avec Pathelin et quand il engage ce dernier à le défendre, il va droit au fond de l'âme de l'advocacier miteux et cupide en faisant miroiter le bel or à la couronne de ses écus cachés. Mais il a soin de ne pas fixer le chiffre de ces honoruires. Il paiera l'avocat « à son mot ». Cela ne l’engage à rien ou plutôt l'engage à payer de mots, d'un mot, d'un bélement de brebis. Recroquevillé dans sa peau de bique et dans son silence, il acceptera toutes les humiliations et toutes les colères, sachant bien qu'il aura, lui, le dernier mot, ou plutôt le dernier silence, obstiné et vainqueur. Entre ce rustre malin qui fait la bête et ces bourgeois bêtes qui font les malins, l’auteur élit le premier pour en faire Île maître de la situation. Pourquoi ? Parce que le berger méprisé et qui accepte ce mépris s'est revêtu par cela même d'une vertu quasi magique : l'humilité. Cette vertu, cette force du berger, elle n'est pas faite des qualités de ce rustre (il est voleur, il est menteur), elle est faite de l’orgueil des autres personnages qui l’accablent de leur dédain injurieux. Il traîne avec lui, ce berger, un arome d'humilité qui, pour ses durs protagonistes, n’est qu'une odeur d’étable mais qu'un chrétien, un solitaire, devait respirer avec d'ironiques délices. Si
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notre auteur avait pensé que l'innocence pût exister sur la terre, il en aurait paré son berger, soyons-en sûrs. Mais l’innocence parmi les hommes ? Un docteur qu'on lisait beaucoup plus au xv° siècle qu'aujourd'hui, saint Augustin, la refuse, cette innocence, mème aux petits enfants : « Est-ce là, dit-il dans ses Confessions, cette prétendue innocence des enfants ? Iln’y en a point, Seigneur, il n'y en a point, mon Dieu, et je vous demande pardon encore aujourd'hui d’avoir été.du nombre de ces innocents... Et ainsi, mon Dieu et mon Roi, lorsque vousvevez dit dans l'Évangile : Que le royaume du ciel est pour ceux qui ressemblent aux petits, vous n'avez pas proposé l'innocence de leur esprit pour modèle de vertu, mais seulement la petitesse de leur corps comme image de l'humilité !» . Image de l'humilité, de la petitesse, voilà ce qu'est le berger. Si cela nous semble peu de chose, c'est que nous avons perdu le sens de cette vertu négative qu'est l'humilité. C'est à cause d'elle, à cause de son abaissement dans l'échelle des valeurs du monde — et non à cause de sa supériorité morale sur ses protagonistes — que le berger est choisi pour triompher en dépit de ce que nous, laïques modernes, appelons la morale et la justice. Si ce coquin est élu pour remporter l'avantage dans cette sordide guerre, c'est qu'avec tous ses vices il y en a un, au moins, qu'il n’a pas, et ce vice c’est pour le chrétien le pire de tous : l'orgueil. D'ailleurs ce berger de Pathelin savonsnous s'il n’est pas, quoique indigne, éclairé de ce rayon de l'étoile sainte, qui, depuis la nuit de Bethléem, tombe sur tous les gardeurs de brebis ? On ne comprendra vraiment notre berger que si on le rapproche de tous ses frères en bergerie des Miracles et des Mystères du temps. Il se trouve qu'il ressemble étrangement à un personnage du théâtre anglais d'une époque un peu postérieure, berger comme lui, et comme lui cabasseur de moutons ?. Ce dernier, Mak, est bien un Thi-
1. Saint Augustin, Les Confessions, trad. Arnauld d’Andilly, éd. Victor Giraud, Bloud, 1910, pp. 33-34. | 2. Mak et les bergers figurent dans le second Pastorum Ludus des
bault l’Aignelet mâtiné de Pathelin. Mais cela ne l'empêche pas d’être admis avec ses frères bergers à saluer la naissance de l'enfant divin. Le suprême prestige de la tradition sainte ne se serait-il pas indulgemment attardé sur le mauvais berger de notre farce et n'expliquerait-il pas qu'il ait été choisi pour triompher du vendeur, du pharisien et du juge ? Car le juge prend sa part, sa belle part de toute cette satire. Et c'est même comme un coup de boutoir contre la justice humaine que peut s interpréter le trait final de notre pièce. Déjà bafouée dans ses avocats et ses juges, cette justice l'est encore dans ses exécuteurs : quand Pathelin, joué par le berger, s'écrie qu’il le fera mettre en prison s’il peut trouver « un bon sergent » (1595-98), nous savons bien que cette menace est vaine, car « un bon sergent » cela ne se trouve pas !. Ce n'est pas de la justice humaine que sont justiciables « les mauvais bergers », mais de Celui qui a dit aux hommes : « Vous ne jugerez point ».
L'énigme morale de Pathelin n'en est une que si nous jugeons cette pièce du fond et du haut de nos idées de laïques modernes. Ce n’est pas d’immoralité ou d'amoralité qu'il faut accuser l’auteur, mais de méfiance à l'égard de notre morale et notre justice séculière. Sa pièce est une réduction à l'absurde des prétentions de notre justice en même temps qu'une satire anti-bourgeoise inspirée par des ressentiments très actuels et précis de classe et de « robe ». Cessons donc de nous étonner de ne pas trouver une « morale » là où l’auteur n’a cherché qu'à venger ses griefs de « clerc » et sa conscience de solitaire.
Le critique moderne qui, à notre sens, a le mieux posé la question de la morale de Pathelin, après avoir souligné l'antinomie qui existe entre la distinction intellectuelle de l’auteur et son amoralité apparente, se demande s’il n’y a pas là « un
English Nativity Plays, éd. S. B. Hemingway, New York, 1909. Le rapport de thème entre cette pièce et Pathelin a été signalé déjà par M. Wilmotte dans ses Études critiques. Nous nous proposons d'étudier la question dans un prochain travail.
4. Voir Picot, Recueil gén. des Sollies, t. I, pp. 66 et 121, et Miracle de Monseigneur saint Nicolas, réimpr. 1868, f° civ.
procédé voulu ! ». Ce procédé nous croyons l'avoir expliqué dans les pages qui précèdent. Pathelin est à la fois une satire et une parabole. Et cette parabole, quand on sait d'où elle vient on comprend où elle va, où elle tend : vers le mépris du Monde, de ses fausses et orgueilleuses valeurs, de sa justice dérisoire 2. La clef de la morale de Pathelin, elle est dans ce passage d'Isaïe où il est dit de la justice de Dieu : « Convertens sapientes retrorsum et scientiam eorum stultam faciens » (XLIV, 25). Et un autre passage, celui-ci de saint Paul, serait la plus lucide épigraphe de toute notre pièce : « Scriptum est enim : comprehendam sapientes in astutia eorum » (I Corinth., 3, 19).
Mais ce n’est pas qu’au sens d'homme d'église que l’auteur de Pathelin est « clerc ». Il l’est aussi par sa culture, par le rayon d'humanisme qui éclaire son œuvre. Cette œuvre, lé critique que nous citons plus haut se demande si elle est vraiment une farce. Un autre critique dit qu'elle est « exceptionnelle en tout ». Pasquier et Estienne voient en elle une véritable comédie 5. Ces humanistes semblent avoir entrevn que cette comédie si franchement « gauloise » a hérité quelque chose de Rome. Et qu'ils aient eu raison de l’entrevoir, c’est ce que nous essaierons de montrer ici. Prenons tout d’abord le thème
4. L. Foulet, Hist. ill. de la litt. fr., par B. et H., t. I, p. 106.
2. La profusion de jurements dans Pathelin n’est pas du tout, comme on pourrait le croire, un argument contre l’origine cléricale de l’œuvre. Au contraire. L'auteur a représenté avec une ironique et âpre fidélité des personnages appartenant à l'époque du moyen âge où on a peut-être le plus abusé des jurons de toute espèce. Il faut savoir que la Moralité (normande et cléricale) des blasphémateurs du nom de Dieu est contemporaine de Pathelin et que les Sermons d'Olivier Maillard reproduisent avec la même abondance que notre farce les jurements les plus divers et les plus roides. C'est le réalisme de la satire qui veut que l’auteur de Pathelin ait fait jurer ses personnages avec une telle fréquence. De tous ses personnages c'est d’ailleurs le berger qui jure le moins. Au cours des 100 vers qu'il prononce il invoque une fois respectivement la vierge Marie, saint Leu, saint Jean et saint Mor. Les autres jurent à peu près tous les quatre vers.
3. L. Foulet, loc. cit. ; Petit de Julleville, la Comédie. au moyen âge, p. 232; Pasquier, loc. cit.; Henri Estienne, Deux dialogues du nouveau langage, Genève, 1578. |
essentiel de l'action. Bien qu'on puisse le définir par le vieux proverbe : « À trompeur, trompeur et demi », ce thème, tel que Pathelin l'a traité, a un rapport précis et curieux avec une anecdote d'Aulu-Gelle. Celui-ci, dans ses Nuits attiques (V, 10), raconte comment l'avocat Protagoras convint avec son disciple Evathl os quece dernier ne lui paierait ses leçons qu’au cas où il gagnerait sa première plaidoirie. Sur quoi le premier soin du disciple est d'intenter un procès à son maître aux fins de ne le point payer. Evathlos qui a fait ses écoles de sophisterie avec Protagoras bat ce dernier sur son propre terrain. En effet, si Evathlos gagne son procès il ne devra point payer en vertu même de l arrêt qui l'en dispense. Et, s’il perd, il ne devra pas payer davantage en vertu de ses conventions avec Protagoras. Bien que les circonstances soient différentes, les deux personnages de Pathelin sont bien dans le même rapport réciproque que les deux d’Aulu-Gelle. Ce rusé béjaune d'Evathlos a été à l’école du sophiste Protagoras et le rustre matois d’Aignelet s’est mis à celle de Pathelin le sophiste. Et ces deux apprentis battent chacun son maître à son propre jeu. Il est vrai que dans le cas de notre farce le « disciple » renvoie à son maître la balle même que celui-ci lui a servie contre le drapier — ce qui est le joli de la chose. Mais la supériorité du thème de Pathelin sur l'anecdote gréco-latine, cette matoiserie à la fois plus simplé et plus fine qui en fait l'originalité, ne doivent pas nous faire méconnaître le cousinage des acteurs !. Les chances nous semblent être que cet air de famille entre l’auteur latin et l’auteur français ne soit dû ni à une coïncidence pure ni à un intermédiaire qui aurait vulgarisé l'anecdote des Nuits attiques (et dont, pour notre part, nous n'avons retrouvé aucune trace). En tout cas cet intermédiaire, s’il existe, a été très probablement ignoré par l’auteur de la farce de Maître Trubert et d'Antroignart dont nous avons
1. Cette analogie a été relevée par l'éditeur du Henno de Reuchlin, Magdeburg, 1617. — On notera que la conclusion de l’anecdote latine s'applique bien nettement à la situation finale de Pathelin : « Sic ab adulescente discipulo.. suo sibi argumento confutatus est ».
déjà signalé les rapports avec Pathelin. Eustache Deschamps nous montre un avocat retors qui se laisse persuader par son client de jouer aux dés. Le client gagne et l'avocat en est fort décontenancé et marri. C'est tout. Or Deschamps était bien au courant des auteurs qui ont transmis au moyen âge le matériel comique et anecdotique de l'antiquité. Lui-même a mis en vers français le Gefa où Vital de Blois, au xuf siècle, avait mis, de son côté, en mauvais vers latins l'Ampkitryon de Plaute. S'il avait connu par quelque intermédiaire de ce genre l'anecdote d'Aulu-Gelle, Deschamps ne l'eût-il pas utilisée pour sa farce avocassière plutôt que le pauvre thème dont il s est contenté ?
Si nous ne nous trompons pas, ce souvenir d Aulu-Gelle ne serait dans Pathelin ni la seule ni la plus appuyée de ces traces humanistiques. Quand au vers 1291 le juge excédé clame le célèbre : « Sus ! revenons a ces moutons! » il a bien l'air de redire ce qu'un autre juge avait dit quelque 1400 ans auparavant dans l’'épigramme /n Posthumum de Martial. Chez le poète latin c’est à des chèvres, il est vrai, et non à des moutons que l’on doit revenir. Mais la fin et le sel de l’épigramme ont bien le même tour et la même saveur que le cri de notre
juge :
Jam dic, Posthume, de tribus capellis *.
Que les moutons de Pathelin et les chèvres de Martial sortent bien de la même bergerie, c'est ce que nous semblent indiquer deux points de détail qui sont aussi, si nous ne nous trompons, deux points de contact : dans le même passage de Pathelin, dix vers plus bas que le « Sus ! revenons a ces moutons », le juge s'écrie en entendant béler Aignelet :
4. Martialis opera, VI, xix. — Ce rapprochement a été fait, de son côté, par Jordan, ASNS., CXXIIT, p. 349. — Dans Martial, c’est le plaideur lui-même qui conjure son avocat d’en revenir aux trois chèvres alors que celui-ci se perd en déclamations divagatoires. Mais le juge fait certainement, au moins in petto, la mème réflexion que le client : « Hoc judex sibi postulat probari », « c'est de cela que le juge veut qu'il soit question ». Par contre voir Spitzer, Zeit. f. rom. Phil.,t. 44 (4925), p. 372.
Quel bee esse cy ? Suis je chievre ? (1302)
Étant donné l’analogie de tour et de situation déjà signalée entre les deux passages, la rencontre d'idée qu'implique ce mot de « chèvre » ne laisse pas d’être curieuse. Cet animal biscornu, moins docile que les moutons d’Aignelet, a bien l’air de n'avoir pas bondi dans cette phrase du juge par une simple cabriole de hasard. Au risque d’être accusé non pas de ne pas revenir à nos moutons mais de ne savoir les quitter, nous signalerons encore que le chiffre même des trois chèvres de Martial se retrouve dans notre farce à propos des moutons en litige : aux vers 1436-38 Pathelin demande au drapier :
N'av'ous honte de tant debatre À ce bergier pour trois ou quatre Vielz brebiuilles ou moutons...?
Sans doute Pathelin ment, puisque le berger lui a avoué plus de trente « cabassages ». Mais ce qui nous semble ne pas mentir, ce sont les témoignages de réminiscences humanistiques que nous livrent ces associations d'idées.
Indépendamment de ces traces de thèmes littéraires antiques, il y a, dans l'architecture même de Pathelin, quelque chose qui rappelle l'appareil romain de la comédie classique. Pathelin, comme l’a remarqué Petit de Julleville, a 2 ou 3 fuis plus de vers que nos farces les plus longues et 10 fois plus que les plus courtes. « Coustumièrement, dit un vieil auteur en par- Jant de la farce, on ne la fait que de 3 à 400 carmes ! ». Or il ne sera pas sans intérêt de remarquer que, si notre Pathelin s'éloigne beaucoup sur ce point de la farce du xv°* siècle, il se rapproche singulièrement de la comédie de Plaute et de Térence dont les dimensions sont de 1200 à 1500 vers. Pathelin en a 1600. D'autre part, bien qu’il n’y ait, comme on sait, pas de division en scènes ni en actes dans Pathelin, l’action se coupe bien nettement en cinq tranches aux arêtes vives qui sont autant de petits actes :
1. Pierre Delaudun d’Aygelliers, l’Art poélique françois, Paris, 1598.
Goo gle
I. — Pathelin et Guillemette se lamentent sur leur misère. IL. — Pathelin et le drapier marchandent.
III. — Pathelin « fait du malade » et évince le drapier. IV. —. Pathelin, le drapier et le berger se rencontrent devant le juge. V. — Pathelin réclame vainement ses honoraires au berger.
À part quelques petites charnières qui jouent entre les entrées et les sorties des personnages, ce sont bien là les pièces du bâti de Pathelin. Et ici encore c'est bien l’appareil romain et les cinq actes de Plaute et de Térence qui se rappellent à nous. Nous croyons que l’auteur les a eus, lui aussi, présents à l'esprit. Pour être le fondateur officiellement reconnu de la comédie classique en France il ne lui a manqué que d'avoir tracé en noir sur blanc les mots « scène » et « acte » suivis d'un chiffre.
On acceptera aisément les inductions qui précèdent si on se rend compte que l'analyse décèle dans Pathelin des traces de la comédie latine et surtout de Térence !. Lorsque Pathelin après avoir au vers 63 dit à Guillemette
Je m'en veuil aller à la foire
termine ses recommandations par « Gardez tout » (96), notre avocat traduit littéralement le vers 762 de l’Eunuque :
Tu abi atque obsera ostium intus, dum ego hinc transcurro ad forum.
Dans la même pièce de Térence le vers 1087
Hunc comedendum vobis propino et deridendum
ne saurait guère être mieux rendu que par les vers 300 et 314-15 de notre farce :
Et si mangerez de mon oye.
Il yaura et beù et gallé Chiez moy ains que vous en aillez.
1. Nous nous limiterons aux vestiges térenciens de notre farce, car ceux de Plaute qu'on y trouve pourraient s'expliquer par le Babio et le Geta.
De même encore, et toujours dans l’Eunuque, il y a toute une série de vers qui, par le tour autant que par la situation, paraissent avoir leur écho dans Pathelin :
Parmeno. Quid est, inepta ? Quid tibi est ? Quid rides ? pergin ? — Pythias. Perii :
Defessa jam sum misera te ridenda. — Pa. Quid ita? — Py. Rogitas ?
Numquam pol hominem stultiorem vidi nec videbo. Non possum satis narrare quos ludos praebueris intus. Atetiam primo callidum et disertum credidi hominem. | (1007 et seq.)
Le mouvement des deux premiers vers du poète latin semble avoir passé dans cette partie du dialogue de Pathelin où l'avocat adjure sa femme, après le premier départ du drapier, de cesser son rire imprudent :
Pour Dieu, sans rire... (749) Or paix, riace… (765)
et où celle-ci répond :
Par mon serment, il s'en tiendra Qui vouldra, mais je ne pourroye. (752-53)
L'expression « defessa jam sum misera » est exactement traduite dans une phrase que Guillemette s'applique à elle-même au vers 974 :
Or demourray je povre et lasse.
Quant aux autres vers, par une intéressante contamination de réminiscences, ils ont l'air d'avoir inspiré à la fois des passages qui s'appliquent à Pathelin lui-même et d'autres qui s'appliquent au drapier (cf. Pathelin, 0-53 et 366-69). Chacun de ces rapprochements, pris en lui-même, pourra ne pas paraître très frappant, mais leur fréquence relative et surtout le fait qu'ils se rapportent à la même pièce de Térence ne laissent pas d’être curieux.
Go ogle
Les Adelphes du même Térence nous fournissent aussi quelques points de contact avec notre farce. Aux vers 441-43 le vieux Demea dit du bourgeois Hegio (sans ironie, il est vrai) :
Ne illius modi jam nobis magna civium Penuria’st antiqua virtute ac fide!
Haud cito mali quid ortum ex hoc sit publici.
Notre avocat a bien l'air de travestir ces vers quand il dit de feu Joceaulme père :
Pleust a Jhesucrist que le pire
De ce monde luy resemblast !
On ne tollist pas ne s'emblast
L'ung a l'aultre comme l'en fait. (176-79)
D'ailleurs ce que Pathelin dit de son prétendu compérage avec le père du drapier est bien dans le ton de ce que Demea dit de Hegio :
Homo amicus nobis jam inde a puero : o di boni. (440);
Il est pour nous du plus grand intérêt, — et cette circonstance paraît bien appuyer la réalité des rapprochements que nous venons de faire, — de constater que la première traduction française de Térence est contemporaine de Pathelin !.
En somme Pasquier et Estienne ont bien su ce qu'ils disaient quand ils comparaient notre comédie à la comédie latine. Ces hommes de la Renaissance avaient flairé dans notre auteur un frère en humanisme. On sait, grâce aux travaux de
1. Therence en françoys, Prose et rime avecques le latin, Paris, Vérard (circa 1500). Nous avons étudié l’exemplaire que la Bibliothèque de M. J. Pierpont-Morgan à New York a très obligeamment mis à notre disposition. Cette traduction a été attribuée sans preuves à Guillaume Rippe, notaire au Mans (1466), et aussi à Octave Gallois et à Octavien Saint-Gallais. Par le style et la langue elle est sans conteste contemporaine de Pathelin. Nous préparons un travail sur cette traduction dont l'importance paraît très grande pour l'histoire comparée de la farce et de la comédie classique.
M. Antoine Thomas ! qu’une sorte de préhumanisme des clercs a devancé de plus d'un siècle la Renaissance proprément dite. La jeunesse de notre auteur a été baignée de ce courant. Il nous paraît avoir été de ces esprits qui n’ont point attendu l'invitation de l'Italie pour s'initier à l'antiquité.
Or, — et ceci nous ramène à la question du milieu de notre auteur, — ce printemps précoce de l’humanisme français est surtout éclos dans l'ombre des cloîtres et le silence de leurs « librairies »..
Il ne faudrait cependant pas méconnaître que ce sont encore les œuvres du moyen âge qui ont fourni le plus à l'auteur de Pathelin. Babio lui a donné quelques traits et peut-être même une scène. Ce « babouyn » de Joceaulme a un air de famille avec Babio lui-même et le valet de ce dernier, Fodius, avec Pathelin. Comme le drapier, Babio est avare, stupide, à la fois crédule et méfiant. Comme Pathelin, Fodius est fertile en ruses. Lui aussi opère de complicité avec une femme et se montre supérieur en ressources d'esprit à sa compagne. Elle gémit, lui agit. C'est lui qui trouve la ruse libératrice et cette ruse est la même que celle de Pathelin : faire le mort ou du moins le mourant ?.
Quant aux œuvres françaises, les commentateurs ont déjà relevé dans Pathelin des allusions aux chansons de geste 5. D'autre part 1l nous a semblé entendre un écho dans quelques vers de notre farce d'un mime français du xn° siècle, les Deux bourdeurs ribauds #. Nous avons déjà signalé un certain rapport général entre la farce de M° Trubert et d'Antroignart d'Eustache Deschamps et le Pathelin, en même temps que la
1. De Joannis de Monsterolio vila et operibus (thèse latine), 1888, pp. #4 et suiv. Voir aussi pour l’époque postérieure l'édition des œuvres de Robert Gaguin par M. Thuasne, et Préréforme et humanisme à Paris de M. Renaudet, 1916, pp. 114 et seq.