‹ L'auteur de la farce de PathelinChapitre 42 sur 67 · G. A.,t. Il, p · texte numérisé non relu

G. A.,t. Il, p

Lé

Le cordelier accepte et dit dans un joli et simple mouvement :

Seons nous premier sur ceste herbe, Et commencez ; je vous suivray.

A la vérité ce qu'ils disent n'est pas chose très nouvelle. Mais il y a la manière et celle de ce menu dialogue socratique n'est pas sans charme. De plus — et ceci est ce qui nous intéresse surtout — il y a entre les expressions, les idées et les situations du Passetemps et celles de Pathelin de très curieux rapports d’analogie et de correspondance. Lorsque Pathelin, aux vers 102-111 de lu Farce, aborde avec d'obséquieuses salutations le drapier, ce dernier ferait bien, pour rester sur sa garde, de se souvenir des vers 105-112 du Passetemps :

PATHELIN Or ainsi m'aist Dieu que j'avoye De vous veoir grande voulenté.

Comment se pourte la santé ?

Estes vous sain et dru, Guillaume ?

Le DRAPPIER

Ouÿ, par Dieu!

PATHELIN Sa, ceste paulme!

Comment vous va ?

Le DRaAPPIER

Et bien, vrayment, A vostre bon commandement.

Et vous?

Par saint Pierre l'apostre, Comme celluy qui est tout vostre.

Ainsi vous esbatez ?

(Path., 102-11)

Le Prieur

Ung beau parleur, ung appipeur, Puis qu'on sçait qu'il est ung trompeur

GUILLAUME ALECIS L'ÉCRIVAIN 99

Bien est fol a grant desmesure Qui le croit de chose qu'il jure.

Le CoRrDELiER

La fraude, la pratique et l'art

De renart congneu ne peult nuire ;

Mais peult bien tromper et seduire

Renart qui fait du papelart.

(Passetemps, 105-12)

Dans les passages que nous venons de citer le rapport est : étrangement précis entre les vers 109-140 de Pathelin où l’avocat, faisant vraiment du papelart, invoque saint Pierre l’Apôtre et les vers 109-112 du Passetemps où le cordelier excuseen quelque sorte le pauvre monde de se laisser prendre à cette papelardie de renard camouflé !, Lorsqu'un peu plus loin Pathelin parle au drapier de son « lignaige » et de celui de son père, il annoblit effrontément ces deux vilains issus de vilenaille. Or ces vers 165 à 172 de la Farce ont leur commentaire précis dans les vers 164 à 168 du Passetemps :

En ce païs n’a, ce me semble, Lignaige qui mieulx se resemble ;.… Vez vous la : veez vostre pere ;.… Quel vaillant bachelier c'estoit,

Le bon preudomme.

(Path., 165-66 ; 168 ; 171-72)

Le PRIEUR

Villain ne sçavroit estre noble.

4. Dans ces vers du Passetemps Alecis s'est d'ailleurs souvenu d’une poésie que Charles d'Orléans adressait (peu avant 1456, dit Pierre Champion, Vie de Charles d'Orléans, pp. 420-21) au comte de Clermont :

Quant oyez prescher le regnart Pensez de vos oyes garder...

Car souvent scet servir de l’art Contrefaisant le papelart

Qui scet ses paroles farder.

100 L AUTEUR DE LA FARCE DE PATHELIN Le ConDeLier

Quant je voy que desrunément La charue va devant les beufz Et qu'on forge ces nobles neufz, Je pers tout mon entendement.

(Passetemps, 164-68)

Un peu loin encore Pathelin, toujours faisant le bon apôtre, déplore que les gens ne soient plus ce qu'ils étaient au temps du père du drapier :

On ne tollist pas ne n’emblast L'ung a l'aultre comme l'en fait.

Or ces vers, 178-719, de la Farce ont leur contrepartie vengeresse dans les vers 1473-76 du Passetemps :

Fortune entretient le pillart

Tant que assez ait prins et emblé ; Puis, quant il a tout assemblé,

El luy baille ung tour de billart.

En somme, si on y regarde d’un peu près, ce Passetemps d'Alecis n’est pas pour nos recherches du temps perdu. Mais encore faut-il y regarder de près et suivre le conseil que le poète nous donne lui-même à la fin de son poème :

Le villain gloutist et devoure Le pain, le vin et la viande; Le gentil, en sobresse grande Tout ce qu'il prent gouste et savoure.

À quoi il ajoute pour surcroît d'avertissement cette strophe terminale :

En tout ce livret n’y a couple

Qui ne soit de substance double,

Et, qui autrement le pratique,

Il entend mal nostre musique.

(Passelemps, 309-16)

Nous avons déjà noté et nous aurons à noter encore la

GUILLAUME ALECIS L'ÉCRIVAIN 101

dilection que le poète de l'A B C des doubles éprouve pour la « substance double ». Quant à son astucieuse musique, ce n’est pas non plus la dernière fois que nous l'entendrons rendre un son pathelinesque.

Le Blason des faulses amours !. — Ce poème —le plus célèbre et un des plus achevés des ouvrages d’Alecis — est certainement postérieur à ceux dont venons de parler. Dans ces derniers en effet, Alecis est encore empêtré dans les disciplines des rhétoriqueurs, tandis que dans son Blason il crée une technique neuve. De plus il est hors de doute, d'après les indications du texte même (vers 1449-51), que le Blason appartient à la période du moinage à Lyre — période à laquelle ni l'A B C ni le Débat ni même le Passetemps ne nous semblent se rattacher. Mais, d'autre part, la préoccupation intime d'Alecis est bien encore la même dans le Blason que dans l'A B C : les blandices et les maléfices de « Luxure la mauerelle ». Par là le Blason trahit encore les souvenirs apaisés mais non éteints de la jeunesse folle du moine de Lyre. Sans doute on n’y trouve plus cet accent de violence craintive avec lequel dans l'A B C il parlait de périls et de péchés encore proches, mais les cendres dont il y couvre sa tête pénitente sont toujours chaudes. Plus tard, croyons-nous, dans ses Faintes du monde il jettera sur « le faulx mestier » des hommes un regard plus large et ne verra plus dans la ruse de Femme qu’un cas particulier du pathelinage universel. Au surplus une autre raison nous invite encore à considérer le Blason comme antérieur aux Faintes : c'est que ces dernières ‘ contiennent, ainsi qu’on verra, une allusion au titre du premier de ces ouvrages.

Le Blason qui serait ainsi de la belle jeunesse du poète est en tout cas de ses œuvres reconnues celle qui est restée la plus jeune à travers les âges. Le Blason a été un des plus grands succès littéraires de la fin du moyen âge. Déjà édité au moins

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