G. A.,t. I, pp
point ! Mais cette farce n'est-elle pas la farce même de ce monde qu'il méprise et dont il veut détourner les âmes ? Pourtant lui-même a senti combien tant de science des « feintes du monde » pouvait étonner sous sa robe de moine. Et ce qu'il nous dit à ce sujet est la plus nette des réponses qu’on peut fournir à ce problème de la morale de Pathelin dont nous nous sommes occupés. Comment, disions-nous, un auteur d’un art si fin et si sûr a-L-1l pu être en même temps le chroniqueur cyniquement impartial de cette poignée de coquins ? Nous. avions conclu que ce que l’auteur de Pathelin voulait surtout c'était nous renseigner sur le monde tel qu'il est plutôt que de nous édifier par une morale cousue de fil blanc. Nous avions montré qu'il y a en réalité une morale dans Pathelin et qu’elle est dans le berger qui triomphe non parce qu'il vaut mieux que les autres mais parce que les autres le méprisent et le « foulent ». Si pourtant le lecteur s’étonnait encore qu'un moine ait pu se plaire à décrire avec tant de complaisance les feintes de Pathelin, c'estun moine, c'est Alecis qui va répondre et s’excuser d’avoir décrit les Feintes du monde :
Sachiez ces maulx pour eschiver, [pour les éviter] Non pas pour mauvais devenir ; Soyez prudent pour preserver Vostre cas de mal advenir.
C'est séns que du monde esprouver Et ses ruses estudier Pour en temps et lieu preserver Le corps et l'ame de dangier.
(Faintes, 105-12)
Mais venons-en aux rapprochements concrets. Voici, pris aux Faintes du monde, des passages où les personnages de Pathelin se reflètent des pieds à la tète comme en un miroir : Pathelin, l'avocat « à trois leçons et à trois pseaumes », « sans sens ni clergise », « qui n’apprit onques à lettres qu'un peu », rôde entre les vers des Faintes :
Tel ne sçait loy ne decretalle Qui veult devenir advocat...
GUILLAUME ALECIS L'ÉCRIVAIN 113
Tel plede et se confie es drois Qui n'entend pas bien le sixiesme .
(Faintes, 627-28 ; 851-52)
Sans doute l'ignorance présomptueuse des avocats du temps était un lieu commun en littérature, — et encore cela serait-il à regarder de plus près, — et le rapprochement en question peut sembler un peu général. Mais voici qui l'est moins et qui sent très fort le fumet de l’oie que Pathelin promet au drapier ? :
Tel dist : « Venez menger de l'oye »
Qui n’a chieux luy rien appresté.
(Faintes, 275-176)
Que Pathelin n'a « chieux luy rien appresté » c'est ce que le drapier apprend un peu tard lorsque venu chercher oïe et monnoie il demande à Guillemette aux vers 698-99 :
Et n'avez vous point d’oye Au feu ?
Mais ce n’est pas seulement d’une oie que Pathelin se sert pour appâter son gogo. Il fait miroiter à ses yeux des écus :
J'avois mis appart quatre vings Escus, pour retraire une rente, Mais vous en aurez vingt ou trente. (198-200)
Ici on entend le malicieux aparté de l’auteur des Faintes avertissant — trop tard — le drapier que
Tel dit qu'il a terres et rentes Qui n'a pas ung denier vaillant.
(Faintes, 553-54)
Lorsque, un peu plus loin au vers 226, le drapier dit à Pathelin qu'il lui cédera son drap,
Et n'eussiez vous ne croix ne pille, 4. C'est-à-dire le Liber sextus decretalium.
Et si mangerez de mon oye, Par Dieu, que ma femme rotist. (Path., 300-301)
il ne croit pas si bien dire et il ne sait pas que son client n’a en effet n1 croix ni pille. Mais Alecis, lui, a bien l'air de le savoir et de le dire :
Tel treuve maniere de vivre Qui de s0y n’a ne croix ne pille.
(Faintes, 393-94)
Mais, outre Pathelin, il y a dans la farce Guillemette sa femme, sa complice, celle qu’il appelle « gentille marchande », c'est-à-dire gentille coquine. Or Guillemette a sa sœur jumelle dans les Faintes. Voici en effet un passage de ces dernières qui offre un rapport très net avec les vers où Pathelin donne ses instructions à sa digne épouse :
Et quand il viendra, vous direz :
« Ha, parlez bas ! » et gemirez
En faisant une chere fade.
« Las! » ferez vous, « il est malade
Passé deux moys, ou six sepmaines ».
(Path., 467-71)
L'une dit: « Las! mon bon mary,
« Mon bon seigneur est bien mallade » ;
Mais elle n'a pas le cœur marry
Combien qu'elle face chiere fade.
(Faintes, 65-68)
On sait du reste que Guillemette n’a pas du tout « le cœur marry », bien qu’elle s'applique à faire une triste figure. Même le drapier revenu à l'improviste l’a surprise riant encore et, comme il lui en fait l'observation, elle lui répond en des termes dont les Faintes donnent la contrepartie narquoise :
De quoi cuidez vous que je rie ?
Il n’a si dolent en la feste.
(Path., 784-85)
Tel fait chiere d'omme joyeux
Qu'il n’a plus dolent en la feste.
. (Faintes, 565-66)
GUILLAUME ALECIS L'ÉCRIVAIN | 115
Mais, après le ménage Pathelin, voici venir dans les Faintes leur dupe, le drapier. Lui aussi il y montre bien plus que le bout de l'oreille. Dès l’abord, lorsqu'il déploie et aune son drap pour son client maléfique, il est grand dommage qu’il ne puisse songer à certain distique des Faintes qui a bien l'air de songer à lu :
Tel souvent ses derrées [denrées] estalle Qui n’y gaignera ja denier.
(Faintes, 629-30)
Ce qui ajoute à l'intérêt de ce rapprochement c'est que ces deux vers des Faintes viennent tout de suite après un autre distique où le client du drapier, l'avocat Pathelin, semble avoir son compte :
Tel ne sçait loy ne decretalle Qui veult devenir advocat.
(Faintes, 627-28)
Ainsi voilà quatre vers où un marchand et un avocat voisinent dans les Faintes comme dans Pathelin et font la paire. À notre avis ce n’est pas le hasard qui a engendré ce couple. Mais poursuivons, car nous n'en avons pas encore fini avec le drapier. Dans notre farce ce personnage est aussi malhonnête qu'il est niais ou, pour mieux dire, sa malhonnêteté même est niaise. Il se félicite — le pauvre ! — d’avoir vendu vingt-quatre sols l’aune à Pathelin du drap qui n’en vaut pas vingt (549-51). Mais ce qui, avec ce redoutable client, tourne à sa malencontre lui réussira avec d’autres, car
Tel cuide acheter draps bien fins, Qui est moult souvent engigné.
(Fainles, 593-94)
En attendant, ce vendeur de draps de Rouen — à la lisière de Bruxelles ! — a un berger. En ce berger il se confiait, comme il le dit aux vers 1239-44 ; mais ce berger lui a, suivant les mots de Pathelin (v. 1140) « cabassé » ses moutons.
Or voici le maître, le pasteur, les ouailles dans un distique dont on pourrait à peine dire s’il vient des Faintes ou de Pathelin :
Tel se confie en son bergier Qui luy cabasse ses moutons.
(Faintes, 317-18)
Mais, au fait, venons-en à ce berger cabasseur de moutons. Quand, dans la farce, il demande à Pathelin de le défendre en Justice contre son maître, l'avocat hésite. Il craint que ne soit « trestoute froidure », comme le dira plus tard le juge (1373- 15), de plaider pour un client si minable. . Mais le berger le rassure à plusieurs reprises :
Et je vous payeray tresbien, Pourtant se je suis mal vestu.… Pour du mien, j'ay assés finance.
Je ne vous payray point en solz, Mais en bel or à la couronne.
(Path., 1079-80 ; 1116 ; 1125-26)
Et il se peut en effet qu’en parlant des écus qu’il a ce malvêtu ne mente point, car
Tel est de robe mal garny Qui a bien cent escus au change.
(Faintes, 545-46)
Et, sur l'attitude de ce même berger au tribunal, voici encore, dans les Faintes, une glose étrangement précise :
Le Drarpies, montrant le berger
Ouÿ : vez le la qui ne sonne | Mot, mais Dieu scet ce qu'il en pense.
Est-il fol ? Saint Sauveur d'Esture !
[l'est plus saige que vous n’estes.
(Path., 1233-34 ; 1397-98)
Tel ne dit mot et dissimule
Qui n'en pense pour tant pas mains...
Tel fait du simple et mot ne sonne
GUILLAUME ALECIS L'ÉCRIVAIN 117
Qui est ung affaictié regnard.…
Tel fait du coquin et du fol
Qui n’est pas si fol comme il semble.
(Faintes, 649-50 ; 695-9%6 ; 705-06)
Ainsi les Faintes du monde de Guillaume Alecis sont parfois comme les coulisses de Pathelin et on dirait que les acteurs de la farce s’y sont donné rendez-vous pour continuer de jouer leurs rôles. Ceci est déjà bien curieux et valait la peine d’être signalé. Car, enfin, ces Faintes sont l'œuvre d'un moine et il les écrit pour édifier, pour préserver, comme il dit, le corps et l’âme de danger. Dès lors, si l'œuvre cléricale que sont les Faintes est pénétrée, dans la lettre et dans l'esprit, par la farce qu'est Pathelin, c'est qu'il n’y a pas antinomie — bien au contraire — entre la « morale » de Pathelin et les tendances du monde religieux de l’époque. D'autre part, la connaissance si intime qu'a pu avoir de Pathelin un moine d’une abbaye normande est un fait digne de remarque mais qui s’explique aisément par cette provenance normande que nous assignons à notre farce. Ainsi l'analyse des Faintes et de leurs rapprochements avec Pathelin vient appuyer ce que nous avons dit, dans la première partie de notre étude, sur le lieu d’origine, le milieu et l'esprit de l'œuvre anonyme, et nous dirige vers Guillaume Alecis, le moine normand, écrivain fameux en son temps, florissant, dans sa maïtrise de versificateur, dans sa verve de satiriste, à l’époque où Pathelin, ce chef-d'œuvre de versification et de satire, apparait.
Mais, pour évader toute apparence de cercle vicieux, faisons table rase de ces données jusqu'ici acquises et, supposant qu'on ne soupçonne rien encore de l'attribution de Pathelin à Alecis, limitons-nous aux résultats que fournit l’analyse des Faintes. Cette analyse nous met en présence d’un fait : il y a dans les Faintes des thèmes qui viennent de Pathelin, et le mot même de « pathelin » y apparaît pour la première fois en littérature, en dehors de la célèbre farce. Quelle est la signification précise de ce fait ? Témoigne-t-il seulement que Guillaume Alecis, auteur des Faintes, s’est souvenu de Pathelin et s’en est amusé
comme du succès théâtral du jour ou de la veille ? Quand :il accroche dans la galerie de ses Faintes des pochades et des vignettes patheliniques, son attitude est-elle bonnement celle d'un écrivain qui pour corser son œuvre propre emprunte à l'œuvre d'autrui? On pourrait le penser si notre homme ne faisait que se servir de Pathelin comme les prêcheurs du moyen âge se servaient de thèmes empruntés à la littérature dite populaire. Mais, quand dans ses Faintes ilévoque Pathelin, Alecis fait mieux que s’en servir, il en joue. Les allusions qu'il y fait sont bien des « allusions » au sens original et vrai de ce mot. Plus préoccupé de nous transporter dans Pathelin que de transporter Pathelin dans son œuvre, il procède par évocations et suggestions, par petites touches discrètes et cependant précises. Il appuie peu mais en glissant il laisse une trace. Et cette trace est celle d’un esprit qui dans Pathelin est non seulement à l’aise mais « chez lui ». Oui, quand Alecis évoque par le menu dans ses Faintes les êtres, les gestes, les mots de Pathelin, ce semble plus qu'un simple souvenir. Et lui-même nous en avertit. C'est là du moins ce qui nous semble ressortir de plusieurs indices dont voici, pour commencer, un exemple. On n'a pas oublié les vers 275-76 des Faintes : |
Tel dit : « Venez menger de l'oye »
Qui n’a chieux luy rien appresté.
Or les vers qui précèdent immédiatement ceux-ci contiennent, eux aussi, une allusion à Pathelin — moins évidente à première vue, mais d'autant plus curieuse. Les voici avec, pour comparaison, les vers de Pathelin qu’ils suggèrent :