GUILLEMETTE
Tel que vous le pourrez avoir :
Qui emprunte ne choisist mye. PATHELIN, en contant sur ses dois (Pathelin, 78-79 et indication de jeu de scène)
GUILLAUME ALECIS L'ÉCRIVAIN 119
Tel dit : « Je veuil avoir cestui »,
Qui n’est pas ouvrier de choisir.
Tel cuide souvent qu'on luy doye,
Qui doit quand il aira compté.
Tel dit : « Venez mengez de l’oye ».… (Faintes, 271-75)
Dans le passage de Pathelin, Guillemette parle du drap que son mari a promis de rapporter et dit que peu lui chaut de quelle sorte il sera puisque Pathelin n’a pas de quoi le payer. Or « qui emprunte ne choisit mie ». Dans le passage des Faintes, Alecis met en scène un Tel qui dit : « Je veux avoir celui-ci », — c'est-à-dire qui choisit, — alors qu'il n’est pas « ouvrier », c'est-à-dire maître — de choisir. La parenté des idées entre les deux passages est évidente. Elle n’est pas fortuite, et avec ces vers des Faintes nous sommes bien en plein Pathelin. Et ce qui le prouve c’est que le parallélisme se poursuit. Il se poursuit de toute évidence, dans les vers 275-76 des Faintes qui contiennent le fameux thème de l’oie pathelinique. Mais, de plus, les vers des Faintes qui précèdent immédiatement les vers à l'oie jouent aussi, à leur façon, sur le texte de Pathelin. Seulement ils jouent — ce qui est bien remarquable — non sur les vers mais sur une indication de jeu de scène, sur la seule indication de ce genre que notre farce contienne. Le « Pathelin, en contant sur ses dois » qui fait partie du texte de Pathelin ! est nettement suggéré par l'allitération « doye », « dois » et « compté » des vers 2173-74 des Faintes. Nous disons que le hasard n'est pas responsable pour ce jeu de mots évocateur. En effet cette « rencontre » verbale est encadrée et accusée par les deux autres suggestions patheliniques que nous avons signalées. Il y a ici quelqu'un qui joue sur et avec le texte de Pathelin, et ce quelqu un ce n'est ni la Réminiscence ni le Hasard. C’est l’auteur des Faintes, c'est Guillaume Alecis. Non
1. Rappelons que tous les autres jeux de scène qu’on trouvera spécifiés dans l'édition de Holbrook sont des additions de ce critique qui les a d’ailleurs distinguées par des LR Le Roy ne contient que le jeu de scène susdit.
content de servir à nos curiosités, comme plat de résistance , le thème de l'oie pathelinique, il l'a accommodé à une sauce de sa façon qui est aussi la façon de Pathelin. Il y a là, répétonsle, un jeu, une intention qui déborde les besoins de l'emprunteur d'exemples. Ce n’est pas, soyons en sûrs, un simple imitateur ou débiteur qui prendrait avec le texte de Pathelin de si intimes et si savantes libertés. « Qui emprunte ne choisit mie »., Mais Alecis, lui, quand il joue sur Pathelin, n'emprunte pas ou plutôt n’emprunte qu'à lui-même. Et il peut choisir.
Il choisit, en effet, si par « choix » on entend une intention précise, un calcul. Il amène telles de ses allusions à point nommé pour que les vers de ses Faintes répondent aux vers de Pathelin du tac au tac ou, comme dit Pathelin du drap qu'on aune devant lui, ric à ric. Mais ici des exemples : que l'on compare, pour commencer, les vers 4123-24 des Faintes et le vers 123 de Pathelin.
Qu'estoit ce ung bon marchant et saige !
(Path.)
Tel est renommé bien saige homme Qui en effect n'est que une beste.
(Faintes)
Ici Pathelin flagorne le drapier dans la personne de son père, lequel, on le sait du reste, n'était en fait qu'une bête. Et il est difficile de penser que c'est le hasard qui fait de ces vers 123-24 des Faintes l'aparté vif et dru du vers 123 de Pathelin. Plus loin, les vers 209-10 des Faintes nous donnent de même une précise et vivante glose des vers 209-10 de Pathelin. L'avocat palpant les étoffes de son gogo tombe en arrêt devant le drap qu'il a choisi : « Quel drap est cecy ? »
Tant plus le vois et plus m'assotte.
Il m'en fault avoir une cotte.
(Path., 209-10)
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GUILLAUME ALECIS L'ÉCRIVAIN 121
Tel semble simple papelard Qui du sien fait bien le pourchas.
(Faintes, 209-10)
Qu'on revoie la scène et qu’on pèse les mots : Pathelin, quand il flatte le drapier et le drap, fait bien le « papelard » c’est-à-dire le flatteur, et quand il se dit « assotté » d’admiration il fait bien le « simple » c’est-à-dire le sot, le niais. Mais, comme le « simple papelard » des Faintes, il pelote, c'est bien le mot, en attendant partie, car il ne manque pas, lui aussi, de procéder au « pourchas ». Il. se commande en effet tout de go une cotte de ce drap mirifique. Ainsi, dans les vers 209-10 des Faintes, le décalque porte non seulement sur les idées et les termes des vers 209-10 de Pathelin mais sur les mines, les gestes de toute cette vivante pochade foraine !. Mais poursuivons. Pathelin a réussi son « pourchas » et rapporte le drap à la maison. Guillemette n’en croit pas ses yeux et lui demande comment il a fait. Or à ces vers 392-94 de Pathelin ce sont encore les vers 393-94 des Faintes qui fournissent le plus précis des apartés.
GUILLEMETTE Mais la maniere de l'avoir Pour ung denier ? et a quel jeu?
Ce fut pour le denier a Dieu.
(Path.)
Tel treuve maniere de vivre Qui de soy n’a ne croix ne pille.
(Faintes)
On dira qu'il s’en faut d'un denier pour que la situation dans le passage des Faintes et dans celui de Pathelin soit identique,
1. Voici l'interprétation parfaitement conforme à la nôtre que MM. Piaget et Picot donnent des vers en question des Faintes : « Tel semble n'être qu'un flatteur sans conséquence qui ne néglige pas ses intérêts » (G.A., t. I, p. 85, n. 5).
puisque Tel des Faintes n’a « ne croix ne pille » et que Pathelin, lui, avait le denier à Dieu. Mais il faut se souvenir que, même si l'avocat n'avait eu « ne croix ne pille », il aurait tout de même « trouvé manière ». Et cela c’est le drapier lui-même qui, ne croyant pas si bien dire, le lui dit en propres termes quand il met ses étoffes à sa disposition :
Tout a vostre commandement, Quanqu’il en y a en la pille, Et n'eussiez vous ne croix ne pille.
(Path., 224-2%6)
À quoi Pathelin répond avec une froide ironie, au vers suivant :
Je le sçay bien, vostre mercy.
Mais le passage de notre farce que nous venons de citer ne fait pas qu'éclairer et achever l'analogie de termes, d'idées et de situation entre 393-94 des Faintes et 392-94 de Pathelin. L'un de ces vers, le vers 224, offre avec 223-24 des Faintes un rapprochement précis et curieux qui, pas plus que les autres déjà cités, ne saurait être dû aux Jeux de la Mémoire et du Hasard. Voici les deux passages :
Tout a vostre commandement.
(Path., 224)
Tel se confie en ses suppos Qui bien deceus’en trouvera.
(Faintes, 223-24)
La formule « Tout a vostre commandement » que prononce ici le drapier est bien une formule de « suppôt », c’est-à-dire de serviteur, d'inférieur soumis. Et il est bien certain qu'elle est insincère. Quand le faux bonhomme offre ses services à Pathelin sans espoir de compensation, il ment, il feint,
GUILLAUME ALECIS L'ÉCRIVAIN 123
car il croit que l’avocat a de l'argent et paiera. Et ainsi ce drapier, avec ses hypocrites protestations de dévouement, est bien l’un de ces suppôts dont parle les Faintes et à qui il ne se faut point fier. Sans doute, comme il a à faire à forte partie en la personne de Pathelin, c'est lui en fin de compte qui sera déçu. Mais si, entre ces vers 123-24 des Faintes et le vers 124 de Pathelin, l’analogie n'est pas dans la situation elle est du moins — et bien nettement — dans l’idée et dans le trait de caractère. Voici, par contre, un autre exemple où c’est une situation, une scène de Pathelin que les Faintes évoquent avec la plus intime précision. Il s'agit des vers 313-14 du poème d’Alecis comparés aux vers 314-15 de la farce anonyme :
PareLin [au drapier]
Il y aura et beu et gallé Chiez moy ains que vous en alliez.
(Pathelin)
Tel me prye chieux soy de logier Qui ne veult pas que Je y demeure.
(Faintes)
Comme on voit, Pathelin prie le drapier de venir festoyer en son logis où il l’a déjà à plusieurs reprises pressé de se rendre [vers 283, 292, 300). Mais nous savons, bien que, comme Tel des Faintes, il ne veut pas que son invité « demeure », c’est-à-dire fasse séjour, puisque tous ses efforts seront pour le chasser au plus vite. Est-ce par l'effet du hasard que ces vers 313-14 des Faintes sont l’aparté précis des vers 9314-15 de Pathelin et qu'ils dessinent en même temps le schéma d’une des scènes maîtresses de la farce ? Mais continuons notre analyse comme l’auteur des Faintes continue son Jeu. |
Nous arrivons ainsi aux passages 442-59 de Pathelin et 441-60 des Faintes. Nous invitons le lecteur à les confronter lui-même. Il verra que cette vingtaine de vers des Faintes est
me."
à l'égard de cette vingtaine de vers de Pathelin comme une petite mosaïque située au même niveau du texte et faite des mêmes traits et des mêmes couleurs. À cet endroit de Pathelin Guillemette se remémore la fable du corbeau et du renard et à cet endroit des Faintesil est précisément question des niais qui se laissent enjôler par des maîtres-flatteurs. Au reste voici un trio de ‘rapprochements qui ne laissent pas d’être bien curieux. Il faut se représenter le corbeau perché, fromage au bec :
La venoit Ung renard qui vit ce froumaige; Pença à luy : « Comment l'aurai ge ? ».
(Path., 442-44
Tel te paist de belles parolles Qui est un souverain trompeur ; Tel en beaulx termes te flageolle Qui est ung asseuré pipeur.
(Faintes, 441-44)
A la question : « Comment l'aurai-je ? » que le renard friand de fromage se pose aux vers 442-464 de Pathelin, les vers 441-464 des Faintes répondent avec une touchante sol-
licitude : paître de belles paroles et flageoler en beaux
termes !. Et s'il y a quelqu'un qui ressemble comme un frère au renard de Pathelin, et à Pathelin lui-même, c’est bien le « souverain trompeur, l'assuré pipeur » des Faintes. — Mais après avoir entendu le « flageolet » du renard, écoutons la musique du corbeau de Pathelin, car elle aussi résonne dans les Faintes :
1. L'expression « flageoler » des Faintes se retrouve au reste quelques lignes plus bas dans Pathelin, au vers 476, où Pathelin dit à Guillemette en parlant du drapier :
Et le me laissez flageoler, c'est-à-dire, comme l'explique Holbrook, « duper, en lui jouant de mon flajol, ou flageolet, sens figuré tiré des appeaux des oiseleurs. « (Maistre Pierre Pathelin, Glossaire.)
GUILLAUME ALECIS L'ÉCRIVAIN 125
Le corbeau, par sa cornardie, Oyant son chant ainsi vanter, Si ouvrist le bec pour chanter Et son fromaige chet à terre.
(Path., 448-51)
Tel cuide entendre la pratique
Qui n'y entend pas a demy ;
Tel dit sçavoir l'art de musique
Qui n’y entend ne fa ne my.
(F'ainles, 449-52)
Il faudrait être fermé à l'art de musique pour ne pas entendre dans ces vers 449-52 des Faintes l'écho vif et railleurs des vers 448-51 de Pathelin. Il en est de même pour les vers de 457-60 des Faintes comparés aux vers 455-59 de Pathelin où Guillemette félicite son mari d’avoir si bien « flageolé » le drapier :
Vous l'avez happé Par blasonner, et attrappé En luy usant de beau langaige, Comme fist Renard du froumaige ; Vous l’en avez prins par la moe.
(Pathelin)
- Tel vient pour faire son hommaige Qui n'est pas loyal en son cueur ; Tel est gracieux en langaige Qui en derriere est ung moqueur.
(Faintes)
Il est à peine besoin de souligner la précision avec laquelle ces vers 457-60 des Faintes s'emboîtent, si nous osons dire, avec les vers 455-59 de Pathelin. Des expressions comme « faire son hommage » et « blasonner » sont des images héraldiques et féodales très parentes ; entre « gracieux en langaige » et « usant de beau langaige » comme entre « moqueur en derrière » et faire « la moe »! l’analogie est
1. « Moe — moue : jouer des moes 702, faire des singeries ». Holbrook, Maistre Pierre Pathelin, Glossaire. Cette idée de grimace et de
monnaie de singe est évoquée avec un humour très réaliste dans l'expression des Faintes « qui en derriere est ung moqueur ».
d'une précision aussi évidente. Dans ces trois passages des Faintes comme dans ces trois passages de Pathelin nous sommes dans un cycle identique d'idées : le cycle du corbeau et du renard. Et ici encore, étant donnée la concomitance numérique des vers, c’est bien à un jeu intentionnel d’allusions, de suggestions qu’on est obligé de penser.
Voici maintenant un cas où c'est cette intention de jouer sur Pathelin qui nous semble le mieux expliquer certains vers des Faintes qui, pris en eux-mêmes, ont peu de signification apparente. Que l’on compare les vers 495-96 des Faintes avec le vers 496 de Pathelin où Guillemette promet à son mari de ne pas épargner ses larmes feintes pour jouer son rôle de femme affligée :
Mais pleureray a chaudes larmes.
(Pathelin)
Tel en pleurant a souspiré Qui moult a perdu de ses lermes.
(Faintes)
Ces lermes de 496 des Faintes et ces larmes de 496 de Pathelin se ressemblent comme deux gouttes d’eau !. On dira que les larmes de Guillemette ne sont pas perdues, comme celle de Tel des Faintes, puisqu'elles trompent le drapier. Mais il faut se souvenir que ce dernier ne se laisse pas convaincre de prime abord. En effet il reviendra chez Pathelin s'assurer que celui-ci est vraiment malade. Du reste, dans le distique des Faintes, le mot « perdu » est ici de sens ambigu ou, du moins, indéfini puisqu'il peut signifier simplement « versé» ou « répandu ».
En fait le drapier hésite à en croire les larmes de Guillemette : 1l n'en croit pas ses propres yeux qui lui montrent à l'agonie l'homme que l'instant d'avant il a vu à la foire. Et alors il prononce deux vers, 630-31 de Pathelin, dont les vers 629-30 des Faintes sont bien curieux à rapprocher :
1. La différence de pure graphie de « lerme » et de » larme » ne signifie rien puisque « larmes » dans Pathelin rime au vers suivant avec
« fermes » comme « lermes » dans les les Faintes rime avec « termes » eu vers 494.
GUILLAUME ALECIS L'ÉCRIVAIN 127
Est il malade a bon essient Puis orains qu'il vint de la foire ?
(Pathelin)
Tel souvent ses derrees estalle Qui n'y gaignera ja denier.
(Faintes)
Ici encore les Faintes nous donnent l'idée de derrière la tête d’un des bonhommes de Pathelin. Car, enfin, quand le drapier clame sa question saugrenue, quelle scène revoitil en pensée ? Il revoit la scène même qu'évoquent ces vers des Faintes, la scène de foire où il a « estallé ses derrees » (c’està-dire ses denrées) pour « n’y gaigner ja denier », ou plutôt pour y gagner un denier tout sec, le dérisoire denier à Dieu que Pathelin lui a collé dans la paume.
Mais le pauvre homme a quitté la maison où s’agite le faux agonisant et où la presque veuve pleure et soupire. Pathelin, triomphant trop tôt du succès de sa ruse, veut se lever. Guillemette l’en dissuade de peur d'un retour imprévu de leur dupe. Ce conseil de prudence elle le donne aux vers 7139-41 de Pathelin, et les vers 7139-40 des Faintes viennent « ric à ric » en approuver la sagesse :
Nenny ! dea! ne bougez encore :
Nostre fait seroit tout frelore !
S'il vous trouvoit levé.
(Pathelin)
Tel semble estre bien fortuné Qui n'est pas loing de sa ruyne (Faintes)
Et en effet le drapier reviendra. Mais auparavant il grogne
tout seul contre « cest avocat potatif
A trois leçons et trois pséaulmes ».
(Path., 771)
On se rappelle que d’après Rabelais (Gargantua, XLI) Jean des Entomeures disait ses heures « à l’usaige de Fécan, à troys