Cf. Rabelais, éd. Abel Lefranc, t. 11, p. 387 et note
2. Holbrook, Maistre Pierre Pathelin, Glossaire. H. cite A. Collette, Hist. du Bréviaire de Rouen, 1902, pp. 112-13, 132-33, 158, et le passage de Gargantua.
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On peut comprendre en effet : « Tel a beaucoup de réputation ou, comme nous disons aujourd hui, de « réclame » qui n’est pas cependant très malin, qui connaît mal les finesses, la cautèle ! qu'il prétend pratiquer. Mais la syntaxe du temps Jjustifie une autre interprétation sur laquelle l’auteur joue : tel a largement de crédit sion? ne sait pas son « pathelin ». Cette dernière expression peut à son tour signifier soit la ruse, la cautèle du personnage soit — très littéralement — son Pathelin, c'est-à-dire ce Pathelin qui est de lui. L'auteur de l’édifiant Blason se demande ce que deviendrait son renom d'homme grave si on savait qu'il est aussi l’auteur de Pathelin. Ce qui renforce la conjecture d’un aveu déguisé c'est que les vers en question se lisent au dernier folio du poème, place privilégiée comme on sait pour ces indices à.
1. Il n’y a aucun doute sur le sens de pathelin, à partir de la farce, comme signifiant malice subtile, ruse, ou, comme nous dirions, ficelle. A l’acception des gestes enjôleurs s'ajoute aussi celle de « beau langaige » captieux et intéressé. Voir le passage de Grognet que nous avons déjà cité (supra, p. 3), le Miracle de St. Nicolas (fol. cii et cvi de la réimpression), les Repues franches (éd. Jannet, pp. 179 et 196), etc. « Pathelin » pour « patois » est plus récent, de même, croyons-nous, que le sens argotique de « pays ou campagne ». Dans cette dernière acception on trouve aussi « pachelin ». Sainéan, Source de l'argot ancien, t. 11, p. #12, donne « paquelin ».
2. L'ancien emploi de qui dans lesens si on est fréquent dans nos textes. Cf. G. AÀ., t. 1,p. 357, v. 86; t. II, p. 9, v. 40; p. 15, v. 155, etc., et dans Pathelin le vers 603
Qui me paiast je m'en allasse,
3. La distique en question vient aux vers 859-60 des Faintes, qui en ont 880. Le dernier quatrain du poème est curieux :
Tel parle en riant et truffant Qui pour tant ne se truffe pas.
Tel passe Lemps en se chauffant Qui entretant perd son repas.
De « truffer » à « farcer » il n'y a guère. Quant au deuxième distique — qui clôt le poème — il évoque le titre d’une œuvre antérieure aux Faintes, le Passe temps des deux Alecis. Cf. G. A., t. r1, pp. 1-24. Ce dernier poème à son tour se termine par un quatrain où l’auteur rappelle assez clairement le titre de son À B C des doubles :
En tout ce livret n'y a couple Qui ne soit de substance double, Et qui autrement le pratique
Il entend mal notre musique.
XVII p
En somme ce n'est pas par hasard que le mot « pathelin » fait sa première apparition dans ces Faintes toutes farcies de traits et de thèmes pathelinesques. Ce n'est pas sans intention marquée que ce mot surgit vers la fin du poème en opposition avec cet autre mot de « blason » qui évoque l'œuvre la plus connue de Guillaume Alecis, la seule de ses œuvres profanes que le moine de Lyre ait nettement signée !. De plus le contexte du distique en question montre que l’interprétation proposée est la seule qui rende au huitain son humour et son unité, comme nous allons le voir. Voici tout le passage :
Tel sçait bien faire une maison
Qui ne sçait pas faire ung moulin;
Tel a largement de blason
Qui ne sçait pas son pathelin ;
Tel a souvent bonne raison
Qui ne la sçait bouter en termes ;
Tel cueult des biens en la saison
Qu'il gardera pour les gens d’armes ?.
(Faintes, 857-64)
Ce contexte mérite l’analyse car il renforce le prudent demijour de notre distique. Aux deux premiers vers du huitain cette « maison » et ce « moulin » sont, par le conrftraste des images, dans le même rapport que le Blason, ce poème lyrique, à l'égard de Pathelin, cette farce. Par ce rapprochement notre homme insinue qu'il est fier d'avoir réussi ces deux ouvrages d'une construction aussi diverse qu'une maison peut l'être d'un moulin. Quant au second quatrain, il n'est pas moins chargé de sens et de cautèle pathelinique. Pourquoi en effet, après les vers où il est possible de lire une revendication de Pathelin par l’auteur du Blason, celui-ci nous parle-t-il ainsi de tel qui a bonne raison et ne la sait mettre en bons termes ? La « bonne raison » c’est le bon droit qu'on a à quelque chose,
1. Par acrostiche terminal. | 2. « C'est-à-dire : quiles gardera pour que Îles gens de guerre viennent les piller » (note de l'éd. Piaget-Picot de G. A.,t. I, p. 118).
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à quelque dû. Or quand il déclare que parfois on ne sait comment formuler sa cause, le bonhomme Alecis nous paraît songer à ce qu'il vient justement de dire, à son distique pathelinicoblasonesque. Il se demande s'il a bien su « bouter en termes » la très bonne raison qu'il a de parler de « son pathelin ». S’estil exprimé avec assez de discrétion pour ne point se laisser voir à tout le monde, et avec assez de clarté pour se laisser du moins deviner de quelques-uns ? La chaîne des idées s'achève, fine et pourtant solide, dans le distique terminal avec l’allusion aux pillards qui viennent prendre ce qui n’est point à eux comme les faussaires et les plagiaires qui foisonnaient alors s’appropriaient les productions d'autrui. Ainsi ce dislique serait l’amer et craintif « sic vos non vobis » de Guillaume Alecis. Il a peur pour son dû, pour la « bonne raison » qu’il a de réclamer Pathelin et il nous explique par là-même les précautions qu'il a prises pour défendre son bien. Il y avait en lui, ne l’oublions pas, deux hommes, celui de « de religion » et celui de lettres. L'homme de religion ne pouvait se clamer l’auteur de cette « cornardie » qui s'appelle Pathelin ni l'homme de lettres se résigner à ce qu'un autre la lui volât. Au reste, même si Alecis eût été un laïque, l'attitude que nous lui prêtons ici n'aurait rien que-de conforme aux habitudes littéraires de son siècle. Mais ces indices n'étaient pas faits pour le public au large. Ils étaient surtout destinés à prévenir les gendarmes — c'est-à-dire les faussaires et plagiaires — que le père légitime avait laissé sur son enfant des marques de reeonnaissance.
S1 ! « anonymat » des écrivains de ces temps déçoit si souvent nos curiosités et nos recherches, c’est que nous ne savons plus entendre le demi-mot de leur demi-silence et que nous prenons des lèvres entr'ouvertes pour une bouche fermée. Au surplus, en ce qui concerne l’auteur de Pathelin, tel de ses contemporains a pu soupçonner la présence des pistes dont nous parlons mais sans pouvoir les suivre jusqu'au gîte. Témoin un curieux passage de la Louange et excellence des bons facteurs, de Pierre Grognet, « maistre es arts et licencié
en chacun droit »1. Le poème de Grognet est une liste de noms d'écrivains assaisonnés d'une brève louange. Or, après avoir dénombré une poignée de poètes, de Dante à Alain Chartier, le bon Grognet en arrive à Pathelin et écrit :
Quant au regard de Pathelin Trop praticqua son pathelin.
Ce distique penaud qui coupe une énumération d'écrivains — laquelle reprend ensuite de plus belle — ne nous semble pouvoir signifier qu'une chose : ce n’est pas l'avocat Pathelin dont Grognet regrette ici le trop de finesse mais l’auteur même de Pathelin. De ce dernier il ignore le nom et il se contente de le désigner par le titre de sa farce. Mais il laisse entendre que sil ne peut ajouter ce nom à la liste la faute en est à l’auteur qui a joué trop fin et trop serré son petit jeu de cache-cache.
Et pourtant, à l'époque même où Grognet faisait ce curieux aveu d ignorance, il s'était trouvé, croyons-nous, quelqu'un pour apercevoir le bout d'oreille de l’auteur de Pathelin. En 1532 Galliot du Pré, libraire parisien, publia dans le même volume le Pathelin et le Blason de faulses amours de Guillaume Alecis. Cet exemple fut suivi par tous les éditeurs du xvi° siècle, qui, de 1532 à 1614, n'ont jamais séparé Pathelin du Blason ?. Pourquoi Galliot du Prè a-t-il ainsi joint le Blason et Pathelin? Il est bon tout d'abord de se souvenir que ce libraire a peut-être été en son temps l'esprit le plus critique et le plus cultivé de sa profession. En 1531 il entreprit « une collection de poètes français, qu'il fit imprimer en lettres rondes dans le format in-16 3 ». Il y fit entrer successivement plusieurs volumes dont il ne sera pas sans intérêt d’examiner la composition. Celle-ci en effet est justifiée par des rai-
4. Pièceextruite des Molz dorés du grand et saigeCathon, Paris, Denis Janot et Jean Longis, 1533, fes XXIIa à XXIVb. Voir Recueil de poésies françaises, éd. Montaiglon, t. VIT, pp. 5-17. — Grognet est encore un bascochien qui n’a jamais rattaché Pathelin à la Basoche.