‹ L'auteur de la farce de PathelinChapitre 57 sur 67 · G. A.,t. II, pp. 342 et seq · texte numérisé non relu

G. A.,t. II, pp. 342 et seq

Ainsi va la mauvaise langue qui appelle les avocats « des larrons déguisés ». Or à cette ennemie des légistes Guillaume Alecis répond en termes bien différents de ceux dont il a rabroué les autres. « À ceste langue, dit-il, je donnay doubteuse response, car juges et advocatz sont de diverses conditions : les ungs sont bons et les autres sont mauvais ». Rien de moins « douteux » au fond que cette réponse de Normand avisé et discret. Aussi ironique est, un peu plus loin, sa répartie à La langue qui blasmoit prevotz et baillifz et disait qu'ils jugent faussement : « Je ne sejournay pas longuement a respondre sur ceste matiere... car il est a croire et supposer que nul n’est mys en siege de justice s’il n’est saige, prudent et suffisant, en tous droitz scientifiquement instruit et enseigné ». Il est piquant de rapprocher ce coup de griffe veloutée des vers des Faintes (245-46) que nous avons déjà cités à propos du juge de Pathelin :

Tel est en pretoire encroué Qui n'est pas digne d'estre juge.

Quant à la langue qui clôt la série, ce qu’elle dit sur les gens de négoce et d'affaires est moins dur que la réponse vraiment « patheline » du poète :

S'ils sont loyaulx, je n'en sçay rien.

Mais ilz y ont acquis grant bien

Et amassé plusieurs tresors...

Pourveoir se fault tant que temps dure *.

On voit.que, même vieilli et assagi, le « bon moine » avait griffes et crocs. Et ce sont encore et toujours les groupes sociaux joués dans Pathelin pour qui il gardait sa bonne dent : avocats, marchands convoiteux, enflés de leur fausse sagesse, dupeurs dupés, heureux « tant que temps dure » mais qui trébuchent un jour sur leur propre cautèle,

Quant au style du Martyroloque, le lecteur ne le comparera pas sans fruit ni sans plaisir à celui de la plupart des

1, G. A., t. IT, p. 347.

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productions de cet âge ingrat de la prose française. Qu'on nous permette de sertir ici un vrai petit joyau ; le rendez-vous de Pyrame et de Thysbée :

Et a l’yssue du banquet, ainsi que chascun s'en alloit esbatant, Thysbée, d'ardant amour esprinse, n'y faillit point, mais y arriva la premiere ; et en attendant son doulx amy, deffula [enleva] son coeuvrechief et osta sa premiere robe en pignant ses crins tant doulx, tant beaulx, tant coulourez, que mieulx sembloient fil d'or purifié que cheveulx de femme naturelle, car ilz estoient deliez et espès en telle maniere que, quant elle les avoit espars et espandus

derriere les espaules, nul ne sçavoit comprendre quel drap avoit vestu !.

Sans doute il y a loin de ce « drap » des cheveux d’or de Thisbée au drap de Pathelin. Mais on ne nous reprochera pas d’avoir cité cette prose qu'éclaire déjà un rayon de la Renaissance. Elle nous dit que le bénédictin Alecis avait gardé chaudes et vivantes les images du monde. Elle dit aussi que cet écrivain à qui nous rendons « son Pathelin » fut, avec Villon et Charles d'Orléans, un des rares artistes du xv° siècle.

Le Passe temps de tout homme et de toute femme *. — Ce poème est une traduction en 5310 octosyllabes du De contemptu mundi de Lothaire (qui fut le pape Innocent III de 1198 à 1216). Bien que cette œuvre appartienne à la vieillesse de Guillaume Alecis {lui-même l’a datée de 1480), « la langue en est d’une fermeté et d'une netteté remarquables ». Il s’est écarté de son original pour donner un plus grand développement aux exemples. Mais surtout — et ceci intéresse particulièrement notre thèse — le sens dramatique du poète se fait obstinément jour Jusque dans cette adaptation d'une œuvre d'autrui. Par exemple Lothaire a résumé ainsi l’histoire d’Achab (III. Reg. XXI) « Naboth interemptus est, ut Achab ejus vineam possideret ». De cette ligne Alecis fait un petit drame dialogué de deux cents vers simples, drus et qui vont droit au fait. Ainsi Achab quand il dit à Naboth :

G.A., LU, p. 314.

G. A.,t. II, pp. 71-291.

« Naboth, mon amy, tu voys comme

Ta vigne est contre ma maison;

Je feray faire en la saison

Ung jardin, se tu es content

La vendre pour argent content,

Ou mieulx assez en aultre lieu ».

Naboth respond : « Or me soit Dieu Propice, car point je ne donne

À toy, ne a autre personne,

Ce que mes parens m'ont acquis ». (2090-99)

Et tout ce petit drame qu'Alecis a bâti sur un canevas d’une ligne est écrit de ce bon français de théâtre. De même l’histoire de Saphire et d'Ananias, à laquelle Lothaire donne deux phrases sèches, devient, entre les mains du moine de Lyre, drame et dialogue (2243-2330). De l'aventure de la chaste Suzanne il fait un excellent petit « mystère » (3391- 3512), alors que l'original de Lothaire a deux mots : « Presbyteros lapidavit ». Dans toutes ces broderies dramatiques le dialogue est d'un réalisme et d'un relief qui rappellent encore le Blason et Pathelin. Il va sans dire que les rapprochements du Passe temps avec Pathelin sont d'une autre nature que ceux que nous avons signalés jusqu'ici, puisqu'il s’agit d'une œuvre de quinze ans postérieure à notre farce el qui, au surplus, n'est qu'une adaptation. Mais ces rapprochements existent. Et ils appuyent ce que nous avons dit plus haut sur « la pensée de derrière la tête » qui est celle de Pathelin. En effet plusieurs des motifs de la Farce se retrouvent dans le Passe {emps, où ils sont venus à travers Lothaire de sources bibliques et évangéliques. Ainsi écoutons les vers 2461-72 du Passe temps ou plutôt l'Evangile selon saint Mathieu et saint Luc que le Passe temps paraphrase :

Ne vous allez point devisant De quoy vous vivrez, en disant :

Que mengerons, ne que bevrons ?

Comment robbes et chapperons Pourrons avoir et vie prospere ?

‘ Croyez de vray que vostre pere

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Qui est es cieulx congnoist de loing Les choses qui vous font besoing.

Querez donc Dieu premierement

Et sa justice entierement,

Puis après il vous donnera

Tout ce que besoing vous fera.

Or ce texte de l'Évangile, ainsi paraphrasé dans le Passe temps, est celui auquel Pathelin donne une glose hypocrite dans ces vers 36-40 de la Farce que nous avons déjà eu l'occasion de rapprocher de vers de l'A B C'et du Blason :

Je sçauray bien ou en trouver Des robbes et des chapperons !

Se Dieu plaist, nous eschaperons Et serons remis sus en l'eure.

Dea! en peu d'heure Dieu labeure.

De même encore, lors de la première entrevue de Pathelin avec le Drapier, la subite courtoisie du marchand dès qu'il a subodoré en l’avocat une proie juteuse, tout cela est la mise en action d’un passage du De contemptu mundi que le moine de Lyre traduira ainsi :

...et 8e vous entendez

A celluy de qui attendez

Prouffit, qui n'a sens ne vertu,

Donnez honneur au bien vestu

En luy disant : « Seez vous cy ».

(Passe temps, 1731-35)

« Seez vous, beau sire », dit le drapier à Pathelin. Et lorsqu'un peu plus loin Pathelin dit au drapier :

Mais vous ne prisez ung festu, Entre vous riches, povres hommes!

(Path., 326-27)

ceflagorneur cyniquese souvient du De contemptu mundi comme il s'en souvenait tout à l'heure avec ses robes et ses chaperons :

Des povres compte ne ferés;

Les riches vous honnorerés.

Pour les saluer vous levez.

(Passe temps, 1721-23)

Enfin, quand le berger se présente à Pathelin, l'avocat qui le voit « mal vestu » ne se sent inspiré à le défendre que lorsqu’Aignelet lui a parlé écus à la couronne. Tout le dialogue est comme le développement de quelques vers du Passe lemps :

Se de la povre creature .

Prenez la cause d'avanture,

Vous en pensez petitement ;

Mais, s’il advient subitement

Que le riche ait de vous afaire,

Vous penserez de son affaire.

(Passe temps, 1713-18)

L'auteur de la Farce de 1464 avait lu et médité le De contemptu mundi longtemps avant de le traduire en 1480 dans son Passe temps. Et, au fond, il n'y a pas dans « son Pathelin » moins de mépris du monde que dans la pieuse diatribe du vieux Lothaire qu'il a versifiée en la dramatisant !. Le Mireur des moines ?. — Cette satire du moine de Lyre contre les moines est d’une virulence que les pamphlétaires de la Réforme n’ont guère dépassée. Elle nous semble appartenir à la vieillesse de l’auteur et avoir été pour quelque chose dans sa disparition du couvent de Lyre vers 1484. Alecis reproche à ses confrères en moinerie de « tenir vie diabolique » et de « troter par la ville après les femmes comme un mâtin après la lice ». Il leur conseille de laisser là la soie et le velours dont ils se parent, et de « couvrir leur charogne de bien gros draps tissus et forts » afin qu'à l’heure de la mort « le grand Diable ne les empongne ». Il les invite à rester au fond de leur cloitre

1. Le De contemptu mundi est dans le numéro 23 des Ms. de Lyre. C'est un des livres que Guillaume Alecis a hantés dans sa « librairie ».

2. G. A., t. IIL, pp. 1-14. La pièce figure aussi dans le recueil de Montaiglon, t. XIII, pp. 281-88.

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Sans vous trouver avec ces femmes Dessus ung banc public assis. (67-68)

Tous les ordres y passent :

Les Moines noirs comme corbins ! ;

Les aultres sont espouvantables

Comme Carmes ou Jacobins,

Cordeliers, aussi Augustins ;

Pas ne laisse ceulx de Citeaulx. (90-94)

Mais c’est par les moines de son ordre à lui que notre bénédictin commence l'exécution :

Retirez-vous, noirs emplumez...

Saint Benoist petit [peu] vous aimez, Duquel portez l’abit et nom;

Si ses serviteurs vous clamez,

Quant est de moy, je dy que non. (1; 9-12)

Or, avant de se voir des pieds à la tête dans le Mireur des moines, ces mauvais serviteurs de saint Benoît s'étaient déjà reflétés dans Pathelin aux vers 228-34. Le drapier vient de mettre son drap à la disposition de Pathelin pour choisir. Il lui dit (nous citons ici le texte de Le Roy avec sa ponctuation) : |

Voulez vous de ce pers cler cy

Auant combien me coustera

la premiere aulne. dieu sera

paye des premiers c'est rayson

vecy ung dernier. ne faison rien qui soit ou dieu ne se nomme

Le DRAPPIER Par dieu vous dittes que bon homme

La phrase que Pathelin prononce s'étale dans Le Roy en bas de page, au bas du folio a vit verso. Il est d'autant plus 1. Cette expression « moines noirs comme corbins », qui est un jeu

de mots sur le nom des bénédictins, rappelle « la royne Blanche comme un lys » de Villon.

curieux de remarquer que cette phrase traduit la devise des bénédictins f.

En prêtant au bénédictin Alecis comme auteur de Pathelin la poignante ironie de cette allusion aux « bons hommes » de son ordre nous ne lui prêtons rien de plus que ce qu'il a mis dans son Mireur des moines. Au reste c'est déjà dans les Faintes du monde de ce même Alecis que nous avions trouvé le vivant aparté de la phrase bénisseuse de Pathelin et de tout ce jeu de scène :

L'autre semble en Dieu tout ravy Qui est ung tresfort ypocrite.

(Faintes, 117-18)

Le Dialogue du crucifir et du pelerin ?. Nous avons déjà parlé de cet ouvrage, le dernier d’Alecis, à propos du mystère, à notre avis voulu, qui enveloppe les dernières années du moine de Lyre. On ne saurait s'attendre évidemment à ce que cette œuvre offre aucun point de contact avec notre farce. Mais l'instinct dramatique tenace de Guillaume Alecis pénètre ce dialogue entre le Sauveur et le croyant. C'est moins un sermon qu'une tragédie, qu'un mystère à deux personnages. Et comme nous tenons à ce qu’on sache bien quel écrivain fut l'homme à qui nous rendons son Pathelin, il nous paraît utile d'insister sur les qualités si rares à cette époque de clarté, de fermeté, de simplicité et de vie du Dialogue. Les éditeurs, MM. Piaget et Picot, disent que « dans la littérature d'édification du xv° siècle, cet ouvrage tient une place à part. par l’exposé de la morale chrétienne que le prieur-pèlerin a su rendre intéressant et vivant. La langue est claire et facile 3»,

4. « Ut in omnibus Deus glorificetur. Dieses wurde das Wahlspruch des Ordens ».- Max Heimbucher, Die Orden und Kongregationen der Katholischen Kirche, Paderborn, 1907. — Les bénédictins que nous avons interrogés nous ont dit que cette devise n'a pas été transmise à la lettre par saint Benoît mais que tous la considèrent comme étant en fait leur mot d'ordre spirituel.

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