‹ L'auteur de la farce de PathelinChapitre 59 sur 67 · G. À., t. III, pp · texte numérisé non relu

G. À., t. III, pp

Guillaume Alecis rend de clarté, de présence et de saveur au vieux Pathelin.

L'Advocacie Nostre-Dame et Pathelin. — Ici nous devons convier le lecteur à revenir en pensée dans cette bibliothèque de Lyre où il a déjà vu « le bon moine » Alecis composant avec les fleurs de cet herbier de livres le miel un peu âcre de son œuvre satirique et dévote. Parmi les ouvrages qu'il a le plus assidûment butinés il en est un dont l'arome à peine évaporé flotte non seulement entre les pages de son œuvre avouée mais entre les pages de Pathelin : c'est l’Advocacie Nostre-Dame. Nous avons déjà vu comment, dès le début de la Farce, Guillemette évoque bien curieusement le titre de cette œuvre chère à notre Guillaume. Et comment, ailleurs, elle évoque à peu près dans les mêmes termes de souvenance une autre œuvre, moins importante, mais qui, de toute évidence, a été une des « sources » de Pathelin, la Fable du corbeau et du renard. De cette double allusion nous ne retenons ici que la première, celle que Guillemette accuse ainsi aux vers 6 et 7 de Pathelin :

Par Nostre Dame, j'y pensoye, Dont on chante en advocassaige.

Nous avons dit comment M. Guéry attira, à propos de ce passage, notre attention sur l’Advocacie Nostre-Dame. M. Guéry savait en effet la place que ce poème avait tenue dans les préoccupations du moine de Lyre puisqu'il l'avait déjà appelé « le livre de chevet » de notre homme ?. D'autre part

4. Cf. dans Pathelin les vers 6-7; 438-39. — La version de la fable dont « Guillemette » s’est souvenu est en partie celle d'Eustache Deschamps, mais elle y mêle des réminiscences du Coulon et du goupil de Marie de France dont le coulon est « sur une croix assis » comme le corbeau de Pathelin.

2. Ms. fr. n° 8 de la Bibliothèque d'Évreux, provenant de l'abbaye de Lyre, xiv° siècle, parchemin, 165 ff. de #7 lignes à 2 col., 298 sur 210 mm. ; reliure peau blanche, avec fermoire stylisé figurant un moine. Cf. Ch. Guéry, Hist. de l'Abbaye de Lyre, pp. 377-178. Nous devons à l'obligeance de M. Omont la photographie de ce manuscrit. — Pour l'Advocacie et la Chapelerie nous suivons la réimpression de l'Académie des Bibliophiles (1869-96), éd. Montaiglon-Raynaud.

M. Ch.-V. Langlois, dans une étude récente sur le manuscrit en question, écrit qu’ « il fut souvent entre le mains du bon moine Guillaume Alecis ! ». Ce manuscrit qui contient l’Advo cacie contient aussi plusieurs signatures d’Alecis, un ex-libris signé et des vers de sa main. L’ex-libris est daté de 1469, mais le quatrain qui est de son côté suivi de la signature « Alecis » nous a paru, à une inspection attentive, d'une date différente de celle de l’ex-libris, comme le fait même des deux signatures distinctes invitait déjà à le penser. Ce quatrain est, croyons-nous, antérieur à l'ex-libris de 1469, et peutêtre est-il possible d’en fixer la date. Ce quatrain est tel :

Homme vivant selon raison Consideré le temps qui court

Est plus eureux en sa maison

Que les grands qui vivent en court.

Il est curieux de noter que les années de la Guerre du bien public (1464-65) ont inspiré à Meschinot un distique très analogue :

Pour dire vray, au temps qui court, Court est bien perilleux passage ?.

Ce qui confirme qu’Alecis, en écrivant ce quatrain d’actua-

lité, pensait bien aux événements de 1464-63 c'est que ces événements ont eu le retentissement le plus immédiat sur la vie de l’abbaye de Lyre. Le second des abbés auxquels a eu à faire Guillaume Alecis fut Louis d'Harcourt (abbé de 1463 à 1479). Or ce grand seigneur d'église, évêque de Bayeux et patriarche de Jérusalem « avait tellement pris à cœur la Ligue du bien public qu’il abandonna ses bénéfices pour s’y

1. Langlois, Anonyme Clerc de Bayeux, article de l'Histoire littéraire de la France, t. 34, pp. 385-94. M. Langlois nous avait obligeamment communiqué en 1920 une épreuve de son article, Il y décrit aussi les 3 autres poèmes dont se compose le ms., le Dialogue et la Vie de saint Gregore, ainsi que la Chapelerie de Baiex. Nous n'aurons à nous occuper que de l’Advocacie et de la Chapelerie.

2. Pierre Champion, Hist. poét. du XVes.,t. II, p. 227, qui cite ce distique, lui attribue la date de 1465.

adonner entièrement, fit rendre le château de Rennes aux confédérés, s’entremit pour la reddition de celui de Caudebec, officia le jour de l'inauguration du duc de Normandie et, pour tous ces crimes, fut excepté par Louis XI de la première amnistie ! ». Ainsi notre moine aurait écrit son quatrain en pensant aux vicissitudes de l’abbé-grand-seigneur. Ce « temps qui court » dont il parle serait 1464-65. C'est le temps aussi de Pathelin, et nous verrons dans la Farce maintes réminiscencés du poème aux marges duquel Alecis a confié ses pensées. Nous verrons aussi que Pathelin a eu souvenance de la Chapelerie de Baiex, œuvre normande et très locale, qui se trouve dans le manuscrit de Lyre à la suite de l’Advocacie et ne se trouve pas ailleurs. Ces deux poèmes ainsi que le Dialogque et la Vie desaint Gregore sont du même auteur, un clerc anonyme de Bayeux dont l’activité littéraire, ainsi que l’a : démontré M. Langlois, s'étend entre 1321 et 1327. L’Advocacie Nostre-Dame, poème en 2498 octosyllabes, est écrite dans une veine humoristique qui explique comment certains de ses traits ont pu passer tout vifs dans uné œuvre comme Pathelin. Le poème appartient au genre aimé du moyen âge des causes fictives ou « processus joco-serius ? ». Il s'agit d’un procès où le diable réclame, par devant Jésus-Christ, ses droits sur « l'humain lignage », dont la Vierge Marie se fait l’avocate. Satan procède avec la plus grande régularité et, après avoir assemblé aux enfers un grand concile, il fait nommer un procureur

Pour l’Umain Lignage semondre

Pour demander et pour respondre

Par devant Dieu en sa presence

Et pour oyr droit par sentence. (239-42)

Jésus ne reçoit pas trop volontiers cet envoyé de la « félonie d'enfer » :

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