‹ L'auteur de la farce de PathelinChapitre 60 sur 67 · Guéry, Hist. de l'abbaye de Lyre, pp · texte numérisé non relu

Guéry, Hist. de l'abbaye de Lyre, pp

2. Cf. l’article déjà cité de M. Langlois. Sur les sources et l'évolution

du genre, cf. H. Traver, « The Four Daughters of God », Publications of the M. L. À. of America, vol. 40 (1925), pp. 44-92.

« Sathenas, pas ne t'escondi, Mez je n'aim pas mout ton sejour ». (360-61)

Mais, Satan ayant agi selon les formes, Jésus, obligé de recevoir sa demande, fixe l’assignation au vendredi saint « qu'il fut en la croix pendu ». Personne n'ose se présenter pour défendre le genre humain — ce dont « la cour des cieux est grandement troublée » :

Tant parlerent de ces merveilles

Que la rumour vint as oreilles

De la douce Virge Marie

Qui de cela fut plus marrie

Que qui ly donnast un buffet. (651-55)

Ayant décidé d’ « advocasser » pour le genre humain, Marie se présente au jour de l’assignation avec toute la chevalerie des cieux et chacun dit à grand joie :

Vez ci ma Dame : faitez voie. (738) Quant Dieu vit sa mere venir, De rire ne se pout tenir. (745-46)

Ce rire divin et filial va jusquà la fin égayer l’aventure. Satan a pour lui le droit et les formes; Bridoison sinistre, il reste jusqu'au bout dans une légalité formidable. Mais l’avocate du genre humain a pour elle ses larmes et ses ruses de femme :

D'angoisse se prist a plourer ;

Quer c'est toute la contenance

De fame, quant elle a doutance,

De perdre ceu qu'el doit garder. (1392-95)

Malgré les pleurs opportuns de l’avocate, on rit beaucoup dans ce drame. Naturellement on rit aux dépens du diable que la Vierge Marie traite avec la plus vive désinvolture. Elle l'appelle « bedel », « truant », « garson puant », etc. Satan a beau citer des textes parfaitement recevables pris dans une Bible « mout enfumée et mout orrible » qu'il a dans sa « gibechiere », il est à l'avance déconfit. Aussi pro-

teste-t-1l avec véhémence contre l'attitude trop évidemment partiale de la cour. A la fin, comme on pouvait s'y attendre, le diable est « jus abatu » : °

Et ceulz qui es cyex demourerent Si tres grant joie demenerent C'onques tele ne fut oïe. (2439-41)

Bien quil y ait entre l’Advocacie et Pathelin l’abime qui sépare le ciel de la terre, il n'en est pas moins vrai que, dans ces deux poèmes, c'est au fond la justice formelle qui est raillée et défaite. Le diable de l’Advocacie a aussi « bonne raison » sur le genre humain que le drapier sur ses moutons et son drap. Pourtant, quand le diable et Joceaulme sont piteusement déboutés, nous rions du même rire. Ce parallèle entre l'esprit de ces deux œuvres s'éclairera mieux à mesure que le lecteur touchera du doigt les points de contact qu'elles ont dans la lettre : naturellement ce sont dans Pathelin les scènes d'avocasserie — c'est-à-dire le dernier tiers environ de la farce — qui offrent le plus de rapprochements avec l'Advocacie. La confrontation suivante — où nous nous limitons à une poignée de cas parmi ceux que nous pourrions citer — permettra de juger qu'il n'y a pas là de simples rencontres dues à l’analogie générale du sujet. Il y a de la part de l’auteur de Pathelin réminiscence précise des tours, des rimes et des associations d'idées du vieil auteur de l'Advocacie :

Tu dis que je die ma cause;

Non ferey; la n'en direy clause,

Non pas une soule parole.

(Adv., 811-13)

Je sçay bien qu'il ha bonne cause,

Mais vous me trouverez bien clause,

Se voulez, qu'il l'aura mauvaise.

(Path., 1118-20)

Si vit les Sains de Paradis, Cha V. cha VI, cha IX, cha dis.

(Adv., 469-70)

Par tous les saincts de paradis, Pour ung il en trouvera dix.

(Path., 1150-51)

C'onques bien n'iessi de sa bouche, L'Umain Lignage trop me touche.

(Adv., 765-66)

Qu'aultre mot n'ysse de ta bouche !

Garde t'en bien ! — Le fait me touche.

(Path., 1176-77)

Orte delivre en brief espace.

— Ha, dist Sathan, sauf vostre grace...

(Adv., 805-06)

Dea, je suis bien, sauf vostre grace :

Je suys ycy plus a delivre.

S'il y a riens, qu'on se delivre...

(Path., 1219-21)

Le deffendant ne voy je pas.

(Adv., 821)

Ou est le deffendeur ?

(Path., 1231)

Qu'el le nourry en son effance.

(Adv., 86)

Je l’ay nourry en son enfance.

(Path., 1240)

Et seuffre si tres grant angoisse Qu'il n’est nully qui le coignoisse.

(Adv., 291-92)

Il ne peult qu'il ne le congnoisse.

Vien ça! Dy'! — Bee! — Vecy angoisse!

(Path., 1300-01)

Et face grant deul et grant noise,

Pour eulz serey, comment qu'il voise.

(Adv., 769-70)

... Ce n'est que noise.

M'aist Dieu ! je los que je m'en voise.

‘(Path., 1488-89)

Nul n'i ait plus qui s’en debate.

(Adv., 2421)

Dy le, ne m'en fays plus debatre.

(Path., 1583)

Mais outre ces réminiscences de tours, d'expressions et de rimes, il en est qui portent aussi sur le mouvement et la mimique mêmes : ainsi les protestations geignardes de Satan « mis Jus » par la cour céleste comparées à celles du pauvre drapier volé et débouté :

Chescun m'y het et suz me court;

Chescun m'i despit et menace ;

Chescun m'i court a la harace ;

Je n'i truiz nul qui me conseille,

Mes chescun te soufle en l'oreille

Et chescun te lobe et te flate.

(Adv.; 2288-93)

Quoy dea ! chascun me paist de lobes, Chascun m'emporte monavoir Et prent ce qu'il en peult avoir; Or suis je le roy des meschans.

(Path., 1007-10)

Quand le drapier se demande si on le prend pour le « roi des meschans », il accuse lui-même la réminiscence, car le « roi des meschans » c'est le Diable, « Princeps Malorum ».

Outre ces traits communs de caractère, il est à noter — et ceci porte un dernier coup à la thèse de l’origine basochienne — que Pathelin ne contient pas une seule expression judiciaire qui n'ait son équivalent dans l'Advocacie.

D'autre part la paternité de Guillaume Alecis est confirmée par un fait essentiel : c'est très probablement dans le manuscrit de Lyre cher à Alecis que l’auteur de Pathelin a lu l’Advocacie, car l'auteur de Pathelin a lu également et a retenu certains passages d'un autre poème du même clerc anonyme : La Chapelerie de N.-D. de Bayex. Or ce poème ne se trouve que dans ledit manuscrit de Lyre, où 1l suit immédiatement

l’Advocacie dont il « forme la suite immédiate et inséparable ». « Inséparable à ce point, dit M. Langlois, que les premiers vers de la C'hapelerie n'ont pas été reconnus pour un incipit et ne figurent pas dans le Répertoire de Langfors... L'auteur de la Chapelerie rattache son opuscule à l’Advocacie en posant, dès le début, que Notre-Dame ne défend pas seulement le corps et l'âme... Elle sait aussi « défendre son héritage » comme le prouvent... les deux affaires de la chapelle du château royal de Bayeux, dont celui qui parle a eu directement connaissance! ». Ces histoires d’un procès de la chapelle de Bayeux contre le roi, puis contre le vicomte Adam d'Orléans étaient d’un intérêt étroitement normand et on s'explique que le poème où elles se jouent ne figure que dans le manuscrit de Lyre. Or il est constant que l’auteur de Pathelin a connu aussi la Chapelerie, cette production jumelle de l’Advocacie. En effet — et cela suffirait pour le prouver — les vers du début de Pathelin où nous avons vu une allusion à l’Advocacie N.-D., |

Par Nostre Dame, j'y pensoye, Dont on chante en advocassaige, (Path., 6-7)

sont presque immédiatement suivis de trois vers qui sont un écho de la Chapelerie de N.-N. de Bayez :

Je vis que chascun vous souloit

Avoir pour gangner sa querelle ;

Maintenant chascun vous appelle...

(Path., 10-12)

Quant tout le monde t'y apele De pledier pour moy ma querele.

(Cha., 3367-68)

Le parallèle se poursuit entre la Chapelerie et Pathelin, comme le montrent ces quelques exemples :

1. Langlois, art. cité de l'Hist. lit. de la France, auquel nous renvoyons aussi pour le détail des deux affaires en question.

Par le dit a l'Evesque Pierre Mourut Lorens Herbut le lierre...

(Cha., 2617-18)

Souper avec moy, Maistre Pierre ?...

Ha ! qu'es tu fort lierre !

(Path., 1500-01)

Vez les ci venir tout venant, Eulz t'emporteront maintenant.

(Cha., 3265-66)

Ouay ! n'est il pas venu querre

Six aulnes de drap maintenant ? —

Qui ?luy? — Il en vient tout venant.

(Path., 522-24)

Saint Pierre li dist hautement :

« Saphire, es tu hors de ton sens ? »

(Cha., 3258-59)

Estes vous yvre Ou hors du sens? Dieu nostre pere! — Yvre? Maugré en ait Saint Pere [Pierre]!

(Path., 582-84)

Naturellement il y a loin de ces poèmes sans génie à Päthelin, et nous ne prétendons pas du tout que la Farce leur doive rien de sa valeur littéraire. Mais le fait constant et patent c’est que l’auteur de Pafhelin les a connus et retenus, et la probabilité est qu'il les a connus dans le ms. 8 de l'abbaye de Lyre qui, seul, les contient tous deux.

Pathelin, Jean du Quemin et Guillaume Alecis. — Pathelin fait dans notre Farce trois allusions à son « écolage », ce qui est beaucoup pour un homme qui avoue n'avoir jamais « aprins à lettre qu'un peu ». Voici, au début de Pathelin, la première de ces allusions :

Mais je m'ose vanter Que je say aussi bien chanter Ou livre avecques nostre prestre Que se j'eusses esté a maistre Autant que Charles en Espaigne. (23-27)

En second lieu, et cette fois au milieu de l'œuvre, dans ce « délire » où il sait parfaitement ce qu'il dit, Pathelin s’écrie :

Suis je des foyreux de Baieux ?

Jehan du Quemin sera joyeulz, Mais qu'i sache que je le see.

Bee! par Saint Miquiel, je beree Voulentiers a luy une fes ! (895-99)

Et Guillemette explique au drapier ahuri que

Celluy qui la prinst a l’escole Estoit normant : ainsi advient Qu'en la fin il luy en souvient. (902-04)

Enfin, en troisième lieu, Pathelin retrouve, cinquante vers plus bas, des bribes de son latin de l'école de grammaire et en salue son ancien maître suivant la formule traditionnelle :

Et bona dies sit vobis, Magister amantissime Pater reverendissime. (957-59)

Nous allons voir qu'un lien intime unit ces trois passages : non seulement ils font tous trois allusion aux enfances et aux écolages de Pathelin, mais ils se rapportent au même personnage, abbé et magister. Et enfin ce personnage était certainement connu de Guillaume Alecis, appartenant comme lui à l'ordre des bénédictins et vivant à la même époque que lui dans une abbaye voisine de la sienne.

Nous écarterons tout d’abord l'identification du Jean du Quemin de Pathelin avec le personnage historique de ce nom qui fut avocat en cour d'église et qui figure comme juge-assesseur dans le procès de condamnation de Jeanne d'Arc!. En effet on voit mal le rapport qu’il peut y avoir entre ce légiste de marque et le magister dont parle Pathelin. A l'époque où

1. E. L. Chevaldin, Les Jargons de la farce de Pathelin, p. 334. — Sur ce Jean du Quemin, cf. Pierre Champion, Procès de... Jeanne d'Arc, t. I, p. 292.

Pathelin était à l'école, le solennel avocat en cour d'église avait certainement d'autres chiens à fouetter que les écolâtres de la campagne normande. Au reste, la dernière mention que nous ayons de ce Jean du Quemin est du 14 octobre 1436, c'est-à-dire près de 30 ans avant Pathelin. Il ne figure pas, lui, l’ancien assesseur du tribunal qui a condamné Jeanne, au procès de réhabilitation de 1450 — ce qui semble prouver qu'il est mort avant cette date. Or Pathelin parle de son Jean du Quemin à lui comme encore vivant. En somme, ni par son statut social, ni par le temps où1l a vécu, ce personnage ne correspond à celui auquel la Farce fait allusion. Par contre il est un autre Jean du Quemin qui y correspond, lui, avec la plus curieuse précision : c’est l’abbé de La Croix-Saint-Leufroy, monastère bénédictin situé à quelques lieues au nordest d'Évreux. Ce Jean du Quemin est nommé dans deux actes de dénombrement des biens de son abbaye, l’un de 1450 et l’autre précisément de 1464!. Comme toutes les maisons bénédictines, l'abbaye de Jean du Quemin avait une école de grammaire. Ainsi le titre de « magister » et de « pater » dont se sert Pathelin (vers 958-59), au cours du passage en latin macaronique où 1l évoque encore son « écolage », convient bien à l'abbé d’un monastère à écoles. Mais il y a mieux : dans le passage en normand où apparaît le nom de Jean du Quemin apparaissent aussi des allusions qui s'appliquent spécifiquement à l'abbaye de notre Jean du Quemin, à l’abbaye de La Croix-Saint-Leufroy. En effet les mentions facétieuses avec lesquelles Pathelin, dans les vers 886-99, amène le nom de Jean du Quemin sont autant d’allusions aux traits distinctifs de saint Leufroy, patron et fondateur de l'abbaye de notre Jean du Quemin. Pathelin commence (vers 886) par évoquer « Renouart au tiné » c’est-à-dire au bâton. Or le « tiné » est le principal attribut de St. Leufroy « toujours représenté avec un bâton au moyen duquel il fait sortir du sol une source

1. Abbé Lebeurrier, Annuaire de l'Eure, t. I}, pp. 65-66. — Archives de l'Eure, H, cote 281 (La Croix-Saint-Leufroy : Aveux et dénombrements du temporel de l’abbaye, Années 1419, 1450 et 1464). ”

pour récompenser un paysan qui lui avait donné à boire, mais qui se plaignait de la pénurie d’eau : ». Ce dernier trait, à son tour, se reflète dans les vers 898-99 où Pathelin dit :

Bee! par Saint Miquiel, je beree Voulentiers a luy une fes!

L'analogie entre Renouart et Leufroy se poursuit d’ailleurs en ce que l’un et l’autre, d’abord raillés et méprisés, révèlent plus tard leur puissance surhumaine. Tous deux sont des personnages à la fois comiques et redoutables. St. Leufroy est en effet d'abord l'objet des humiliations et des insultes de tout le monde. Moqué, entre autres avanies de ce genre, par une femme qui le raille de sa calvitie, le saint, avant de punir cette insolente, lui dit : « Pourquoi me reproches-tu un défaut qui vient de la nature et non de ma volonté ». Or dans le vers 887 Pathelin s'étonne, lui, de la pilosité d’une partie de sa personne qui n'est pas du tout sa tête. La réponse du saint à la femme s'applique admirablement à cette facétie de l’avocat et lui rend toute sa saveur un peu grosse. Mais, surtout, les vers où Pathelin s’agite pour chasser une nuée d'insectes :

Les play's Dieu ! Qu'esse qui s'ataque À men cul? Esse une vaque, Une mousque, ou ung escarbot ? (891-93)

Ces vers, disons-nous, évoquent avec précision le second trait de l’iconographie de St. Leufroy. Celui-ci, disent les Bollandistes, est « toujours représenté dissipant une nuée de mouches dont il avait miraculeusement délivré le réfectoire de son couvent ». Dans le pays normand, St. Leufroy est encore invoqué contre les mouches, que Pathelin chasse dans son délire. Mais Pathelin évoque une autre « playe Dieu », le « mau Saint Garbot », la « foire », c'est-à-dire la dysenterie,

1. Cf. la Collection des petits Bollandistes (Vies des Saints), t. 7 (1888), pp. 186-91, article Saint Leufroi, abbé de La Croix, auquel nous empruntons toutes les références hagiographiques citées ici.

dont saint Gerbold, évêque de Bayeux au1x° siècle, avait affligé ses diocésains en punition de leur ingratitude. Or « le mau Saint Garbot » était un de ceux pour lequel on invoquait St. Leufroy. Ses propriétés guérisseuses étaient légendaires et son troisième trait iconographique consistait à être représenté « avec un ou plusieurs enfants près de lui, parce qu'il est célèbre pour la guérison des enfants malades ». Ainsi Pathelin qui, dans son « délire », se revoit enfant et à l'école, après avoir évoqué le saint émoucheur, se demande très naturellement : | Suis je des foyreux de Baieux ?

c'est-à-dire suis-je de ceux qui ont besoin de l’intercession de St. Leufroy, le guérisseur ? — Quant à la mention de St. Gabriel et de St. Miquiel, explicable d'elle-même dans un passage en normand, elle concorde en outre avec « la visite de ces anges que St. Leufroy est dit avoir reçue comme un témoignage de la grâce de Dieu ».

En somme le hasard ne saurait expliquer la précision avec laquelle les détails du passage où Pathelin nomme Jean du Quemin se juxtaposent sur la légende du saint patron de l'abbaye dont Jean du Quemin, personnage réel, était l'abbé encore vivant à l'époque même de Pathelin. Nous ajouterons un dernier trait à cette analyse. Cette abbaye de la Croix- Saint-Leufroy portait aussi un autre nom : celui de l’abbaye de « Madrie », le village de La Croix-Saint-Leufroy étant la principale localité du « pays de Madrie » (Madriacensis pagus) qui s'étendait entre la forêt d’Yveline, la Seine et l'Eure !. Or, aux vers 26-27, dont nous avons souligné l’unité de thème avec le passage où Jean du Quemin est nommé, Pathelin mentionne le pays non de « Madrie », mais de « Madrid », l’Espagne. « Je sais, dit-il, aussi bien chanter au livre avec notre prètre

1. Cf. Abbé Lebeurrier, Annuaire de l'Eure, t. Il, p. 65; Chevalier, Répert. topo-bibl., art. Madrie ; Auguste Le Prevost, Mémoires el notes, Evreux, 1862, p. 568.

Que se j'eusses esté a maistre Autant que Charles en Espaigne.

Charlemagne avait, dit le second vers de la Chanson de Roland, été en Espagne « set anz tuz pleins » et l'expression était plus ou moins proverbiale. Mais ici, dans Pathelin, il y a autre chose. Si on songe à tous les indices qui montrent du doigt l’abbaye de Madrie et son abbé, Jean du Quemin, on verra dans cette évocation de l'Espagne un brocard qui, seul, rend au texte toute sa malice. Nous pouvons être bien sûrs que le jeu de mots sur « pays de Madrie » et « pays de Madrid » avait déjà été fait mille et mille fois par l'humour populaire avant que l’auteur de Pathelin s'en servit à son tour. La Farce, au reste, abonde en calembours de ce genre !, et celui que nous relevons ici a dû jaillir lui-même, dicté comme il l'était par ce vocable d'abbaye « de Madrie » dont se parait le monastère de St. Leufroy et de Jean du Quemin. Ainsi Pathelin évoque tour à tour le siège, le saint et l'abbé de l’abbaye. Dans cette allusion à la fois si minutieuse et si discrète c’est toute la malice de Pathelin qui se reflète et se joue — toute la malice de Pathelin et de Guillaume Alecis. Quant à l'esprit dans lequel le moine de Lyre évoque ainsi

le moine-abbé de La Croix-Saint-Leufroy et de Madrie, Jean du Quemin, ce n’est certes pas un esprit de parfaite révérence. Ce sont bien ses propres souvenirs « d'écolage » qui font le thème de ce passage, et la façon dont il introduit Jean du Quemin ne permet pas de douter un instant qu'il pensait que ce personnage se reconnaîtrait dans ce brocard. C'était bien pour son Jean du Quemin qu'il parlait ici et pour un petit groupe d'intimes qui ont dû rire sous leur capuche et dans leurs larges manches noires.

Ce qui nous invite encore à voir dans tout ceci une miette d'autobiographie, c'est que les écoles de l’abbaye de Jean du Quemin étaient bien désignées pour accueillir les enfances de

1. Sur les jeux de mots dans Pathelin, cf. Schumacher, Studien zur Farce Pathelin, pp. 89-93.

Guillaume Hareng dit Alecis, le futur moine de Lyre. Peu éloignée de cette dernière abbaye, St. Leufroy était encore plus proche de Gauville, où les seigneurs de Hareng avaient leur fief !. Ainsi le moine de Lyre évoque le souvenir de son ancien « magister », le « pater reverendissime », Jean du Quemin, abbé de La Croix-Saint-Leufroy. Ce dernier, encore vivant.en 1464, déjà abbé en 1450 ?, pouvait fort bien, dans la Jeunesse d’Alecis, né vers 1425, l'avoir « appris à l’école » en cette abbaye de « Madrie » dont les souvenirs d'écolier de Pathelin, et son allusion à l'Espagne, évoquent si curieusement jusqu'au nom même. Sans doute le docte, « discret et scientifique » moine de Lyre a mieux profité de son « écolage » que l'avocat Pathelin. Mais Jean du Quemin a-t-il été pour lui le maître qu'il eût souhaité? Nous ne le croyons pas, car dans ce Passetemps des deux Alecis frères, qui est tissu d’allusions personnelles, il nous dit :

Ung maistre fol qui tient l'escole Et ne sçait grammaire ne chant, Force est que le povre meschant Ses clergons abuse et affole. (st. 32)

Nous avons grand peur pour la mémoire de Jean du Quemin, abbé de La Croix-Saint-Leufroy, qué « ce maistre fol » ce ne soit lui. Déjà blasonné dans le Passetemps, le « povre meschant » attrape un nouveau coup de griffe dans la Farce. Le « clergon » d'antan « abusé et affolé » a eu sa revanche. Pour cela il a fallu que son rire éclaboussât quelque peu l’abbaye de Madrie et son patron saint Leufroy. Mais la légende de St. Leufroy n'a jamais été, même pour un moine normand, « matière de bréviaire ». |

Au reste, même si le rôle de Jean du Quemin dans « les

4. On dit « les Harengs de Gauville » à cause des seigneurs du lieu dont le nom était Hareng ». A. Carel, Blason populaire de Normandie, Rouen, 1859, p. 250. Nous croyons qu'il s’agit de Gauville dans le Neubourg. C'est dans cette région que se passe la dernière scène du Blason (vers 1449), et Alecis y chevauchait fréquemment sans doute entre son abbaye et sa famille.

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