‹ L'auteur du traité de l'imitation de Jésus-ChristChapitre 10 sur 12 · III, XLV, XL VI · texte numérisé non relu

III, XLV, XL VI

Il n'y aurait rien d'étonnant que Gerson eût pris quelques pensées dans Ylmitationy s'il avait eu le temps de la lire. On a cru en voir dans la Montagne de contem-^ plation et la Mendicité spirituelle.

Mais la ressemblance n'est devenue bien sensible que dans la traduction latine de ces opuscules faite vers la fin du xvii® siècle par EUies Dupin, qui ne sut mieux faire que d'emprunter les expressions de Ylmitationy I, m, xxni, pour rendre en latin les idées de Gerson. Et pourtant, qui Taurait cru d'Onésyme Leroy? C'est sur ce travestissement posthume qu'il basait les prétendus droits de Gerson sur Y Imitation 1

Thomas à Kempis avait copié assez souvent Y Imitation pour en retenir quelques maximes, qu'il reproduisit dans ses opuscules.

M. Thamisey de Larroque les a collationnés, chapitre par chapitre, et a pu faire ressortir l'infériorité des expressions du copiste à représenter les idées, de l'auteur (2).

Nous n'avons pas insisté -s«r la

iljfei., 1KbV,otheca ascttica, YII. Ratisbonne,

(*2) AniMiles de philosophie chrétierme, 1861,

citation textuelle de VlmitatioTiy I, XXV, dans la VII® des Collatio-nés adfràtres conventus Tolosce^ attribuées à saint Bonaventure; attendu que c'est une compilation postérieure, tirée, partie de VArbor vitœ cracijixœy composé par Ubertin de Casai en 1305, partie des œuvres de saint Bernardin de Sienne et de la traduction de saint Jean Climaque par Ambroise le Camaldule.

Nous avons trop de preuves indiscutables pour recourir à celles qui sont douteuses; et nous en arrêterons là rénumération. Elles suffisent abondamment à établir

que V Imitation était connue nonseulement au commencement du XIV* siècle, mais dans toute la seconde moitié du xiii®, et qu'elle remonte donc à la première moitié.

Mais, M. Arthur Loth ne sera pas encore satisfait; parce que ces citations ou ces inspirations ne mettent pas en relief la personnalité de Jean Gersen; comme si, aujourd'hui encore, on n'empruntait pas souvent les pensées d'un auteur sans le nommer personnellement. Mais nous avons pour l'humble auteur de V Imitation d'autres causes de ce silence sur sa personne.

S'il fallait appliquer dans toute sa rigueur le principe exclusif de M. Arthur Loth, bien d'autres célébrités devraient disparaître de la scène historique, à commencer par Adam et Eve, et à continuer par tous ceux qui n'ont pas eu une presse contemporaine pour faire leur panégyrique.

Pour constater un fait , il faut voir les choses comme elles se passent réellement, rester sur le terrain pratique et surtout garder le bon sens.

Dans ses sublimes entretiens avec Dieu, l'auteur de V Imitation avait entendu cette parole : A ma nescirietpro nihilo reputari. Non sit tibi curœ de magni nominis umbrâ. Il y avait répondu par cette

prière : Da mihi nesciri in hoc sœculo (1).

M. Arthur Loth dit d'un ton persiffleur « qu'il a été exaucé audelà de ses espérances, » mesurant ainsi la vertu du pieux auteur à l'espace du siècle où il vivait , tandis que Vin hoc sœculo signifie « en ce monde. »

Il n'a pu être méconnu dans sa patrie. S'il l'a été à l'étranger^ c'est qu'en homme pratique de la vertu, il en a pris les moyens. Fidèle observateur des conseils de perfection qu'il donnait à ses religieux, Tabbé du monastère n'a pas mis son nom à son manuscrit. En fondant dans son texte les pensées les plus pratiques de l'Ecriture-

(1) Imit., I, II, 3. III, XV, 4. XXIV, ».

Sainte, des saints Pères et des maîtres de la vie spirituelle qui l'avaient précédé , il aurait cru manquer à la véritable humilité que de s'attribuer une doctrine dont il ne se considérait que comme le dispensateur. Il ne pensait pas faire un ouvrage. Toute son ambition se bornait à activer sa communauté vers la perfection.

C'était un programme ascétique , un code de vie intime et commune, qui était censé n'avoir pas d'au- ' teur, puisque tout procédait du Verbe de Dieu, et que l'œuvre personnelle du conférencier s'effaçait dans le travail commun du

cloître.

Les copies faites dans la maison sous son contrôle et répandues audehors, ne devaient pas avoir non plus de nom d'auteur. A quoi bon , d'ailleurs, pourvu que Verceil fût édifié, pourvu que les autres maisons religieuses en fissent leur profit spirituel ! Le saint abbé n'avait pas d'autres vues.

Aussi le manuscrit de Advocatisy qui est le plus ancien connu, porte ce titre : lÂcipit sermo de Imitatione Christij et non pas libelluSy comme l'a fait imprimer de Grégory. Ce n'est pas un livre, ce sont des allocutions que l'auteur

écrivait, séparées d'abord les unes des autres, ainsi qu'on peut le conclure soit par les manuscrits qui ne contiennent que le premier ou le quatrième livre, soit p€tr la copie d'Arona, où son nom est répété à chaque division, mais avec variantes, comme si le tout avait été pris sur des parties auparavant séparées et écrites par divers copistes.

Il ne s'agissait donc pas là de propriété littéraire, et il ne faudrait pas transporter au sein d'une pieuse communauté du xin® siècle les rivalités et les compétitions d'auteurs, dont les xvi® et xix® siècles ont donné le spectacle ridicule.

Il n'est donc pas étonnant que le manuscrit conservé religieusement chez les Advocatis n'eût pas non plus de nom d'auteur. Ils étaient du voisinage où l'on savait à quoi s'en tenir. Cette famille, dont le nom remonte à Charlemagne et témoigne des services rendus à la cause de l'Eglise, tenait

un rang distingué dans la contrée.

Elle avait donné à Verceil plusieurs évêques : Gisolphe, de 1138 à 1150; le B. Albert, de 1185 à 1205 ; Martin , de 1243 à 1268 ; ce dernier était prévôt du chapitre de Sainl- Eusôbe et vicaire-général pendant

que Jean Gersen était abbé de SainlrEtienne (1). ISTest-ce point lui qui obtint pour ses parents une copie du livre de piété composé par le saint abbé ? N'est-ce point aux lectures qu'on en faisait en famille que le jeune Guillaume de Advocatis dut sa vocation pour Tordre bénédictin, dont il fu* abbé à Verceil jusqu'en 1340? Et les conclusions du savant Joseph Cossa sur l'âge du Codex ne trouveraient-elles point ici une application matérielle et locale ?

Les traditions de famille et nationales forment avec les monumentp le fond primordial de toutes les histoires. Elles sont dans l'ordre naturel comme les générations, qui ne se succèdent point par une exclusion mathématique, mais qui vivent quelque temps ensemble et s'échelonnent insensiblement, ainsi qu'on le voit encore dans nos campagnes, où la moralité et l'union des familles s'est maintenue. N'oublions pas que la tradition était d'ordre divin chez les Israélites, et d'une grande autorité chez tous les Orientaux.

Les avantages de la longévité

(1) Goffredo Gasalis, Dizion. xxit. Vercellù Ayméric de Advocati$, abbé de St-Bénigne de Codifaro, avait donné, le 16 février 1844, deux dtiines de la sainte Cowroiine à l'église eaihé- Arale de Yerceil.

patriarcale se sont reproduits dans les anciens monastères , grâce à une vie morale, occupée et frugale, et ont ainsi assuré l'unité de la tradition , en attendant qu'elle fût consignée dans leurs chroniques.

Si l'auteur de Vlmitation n'a jamais laissé écrire son nom sur les copies faites de son temps, ses successeurs n'étaient point teilus à cette réserve. D'ailleurs, r^ qui n'était pas nécessaire à Verceil , où le souvenir du saint abbé Jean Gersen ne pouvait s'effacer, devenait presque indispensable dans les autres maisons de l'Ordre, qui ne l'avaient pas vu personnellement, et où, conséquemment, la tradition pouvait s'altérer plus facilement. On ne lui en laissa pas le temps.

Dans la maison bénédictine de Gênes, fondée au x° siècle , on continuait à copier Vlmitation avec d'autres ouvrages, comme cela se pratiquait avant l'imprimerie, et une de ces copies, qui n'est guère postérieure de plus de cinquante ans à la mort de Jean Gersen , porte en titre le nom de l'auteur répété à chaque livre de cette manière :

Incipiunt capitula jprimi lihfi

ahhatis Johannis Gesen.

Incipit tabula libri secundi ahhatis Johannis Gesen.

Incipit tabula tertii libri ahhatis Johannis Gesen.

Incipiunt capitula quarti libri ahhatis Johannis Gessen.

Eœplicit liber quartus et ultimus ahhatis Johannis Gersen.

Aux XII® et XIII® siècles on rencontre peu de lettres redoublées.

Gesen se prononçait Gessen y comme Anesiacum s'écrivait pour Annessiacum.

Quant aux variantes duIV® livre, elles rappellent un usage de la Haute-Italie, qui l'avait reçu des colonies germaniques. La prononciation grasse de Vr l'assimile à une s. Gersen se prononçait Gessen. Nous en avons encore une preuve dans une chartre de Lottaire, de 867, où le nom d'Annecy est écrit Anersiacum; tandis que toutes nos anciennes chartes portent Anesiacum y puis plus tard Annessiacum; cette dernière forme représentait la prononciation.

Ces variantes du nom, ainsi que des titres de chaque livre, n'ont dû être réunies dans un même volume que parce qu'elles ont été prises sur des livres séparés et distincts et provenant de copistes

différents, comme nous l'avons fait observer plus haut.

Ce . manuscrit, transféré par le P. Maggioli, en 1574, au noviciat des Jésuites à Arona, dont il a porté le nom depuis, est aujourd'hui à la bibliothèque de l'Université de Turin.

La bibliothèque de la maison bénédictine de Bobbio, fondée au VII® siècle , était une des plus renommées. Elle conservait un manuscrit de Vlmitation^ tout aussi ancien que le précédent, et qui porte également pour nom d'auteur Johannis Gersem , peut être Gerseni. \Ji final s'accentuait rarement à cette époque.

Il porte le n° 1555 à la bibliothèque nationale de Paris.

Le manuscrit de Parme, du courant du xiv* siècle, porte le même nom d'auteur, avec la qualification de saint : Sancti Johannis Gersem. Ce n'est pas l'unique témoignage de ce genre ; car le martyrologe des Bénédictins place la mémoire du B. Gersen au 5 des calendes de décembre, soit le 27 novembre , et la tradition locale lui conserve ce titre.

Sorti de l'abbaye bénédictine de St-Jean-Baptiste de Parme et porté à Paris, comme le précédent et le

$uivapt, par Mabillon > ce manuscrit y est classé sous le n^ 1558.

Le manuscrit de Padolirone, ainsi appelé du monastère bénédictin situé au confluent du Pô et du Lirone près de Mantoue, porte le nom du même auteur deux fois, au commencement et à la fin :

Incipit liber Johannis Gersen primus de contemptu mundi et imitatione Xpti.

Eœplicit liber quartus Johannis Gersen de sacramento Eucharisties.

Il est du XIV® siècle,- et inscrit sous le n^ 1556, à Paris.

Rappelons encore, parmi ceux qui portent le nom de Johannis Gersenyle manuscrit du Vatican, du XIV® siècle ; les trois du monastère bénédictin de St-Georges-Majeurà Venise, Tun du xiv* siècle, le second de 1401 et le dernier de 1465; les manuscrits deSchyre, d^ 1467, de Padoue, de Sluse, de Bobbio, tous aussi du xv« siècle.

Quelquefois le nom se trouve en abrégé, comme à celui de PoUingen, de 1441, de Imitatione Çhristi à Johan. G es. lib. /y, à celui de Salzburg, de 1463, de Imitatione .

Christi Johannis Gers.; provenant de deux abbayes bénédictines de Bavière; ce qui expliqup

les variantes du même nom, comme nous les avons justifiées.

Celui d'Alacci-Biscia , du xiy® siècle, provenant de la biblip^hèque palatine et apporté à.R9pfie p^r Léon Alacci, est inscrit au nom de Johannis de Canabaco , ^oi^t dp Cavaglià^ sa patrie.

Il porte le n° 1560 à 1^ bil^liothèr que de Paris.

Jusque vers la fin (Ju xv® sièclp, le nom de Jectn Qprsen egt le seul que Ton trquve, corr^m.e auteur de V Imitation, dans les manuscrits qui en portent un, et Tabbé de St- Etienne de Verceil était en pleine possession de la paterjQij:é de cftt ouvrage. Aucun autre Or4r,e religieux ou corporation quelconque n'avait élevé des prétentions sur Torigine de pe traité. De sorte gue la tradition de TOrdre bénédictin n'ayant pais de contr.^(|icteur,s^ il n'pst pfL$ étonnant qu'il n'ait é^ public a.i^cjme dissertation critique, comme l'exigerait M. Arthvfj:

Loth, qui commet un anachronisme de situations. Les chroniques locales ont conservé 1^^ fl^om^ çles évêques de Verceil, des ff^bé? ^^ monastère, et surtout celui de l'auteur de V Imitation. Son nom a été repro4uit dçins Jeç r|u^ bjût ciens manifscrite de§ ayl^î^ JS^i

sons de TOrdre, dont une vingtaine ont échappé heureusement à tant de causes de destruction.

La réputation de Jean Gersen dans la haute Italie était assez faite pour qu'on le désignât quelquefois par le simple titre (ïabbé Jean de Verceil, comme dans la copie manuscrite d'un traité qui lui est attribué : Ahbatis Johannis Vercellensis Institutio boni monachi. Dans les premiers temps de l'imprimerie on publia sous son nom un Commentaire de la théologie mystique dite de Denys l'Aréopagite. Ces divers opuscules et ceux que nous avons énumérés expliqueraient la suscription du manuscrit romain de Y Imitation :

Eœ libris Johannis Gersen j formule qui alors exprimait la paternité de plusieurs ouvrages plutôt que la propriété matérielle, puisque cette indication est l'œuvre d'un copiste, un siècle après l'auteur. Quant à Jean Gersen, fidèle à son principe, il n'a mis son nom nulle part.

On a observé déjà que les auteurs italiens ont été les premiers à s'inspirer de Vlmitation, dans la seconde moitié du xni® siècle et la première du xrv® : d'abord les deux poètes et amis, Jacopone et

le Dante, tous deux de la Haute- Italie. Les deux autres au retour de leur patrie, d'où ils ont pu rapporter des exemplaires de l'ouvrage, saint Thomas en 1253 et Pétrarque en 1341. Verceil a gardé le Sacro Cingolo du premier.

Ajoutons enfin que les trois plus anciennes traductions de Ylmitation ont été faites l'une en dialecte lombard, l'autre en dialecte toscan, dans la première moitié du xiv« siècle, ainsi que le constatent les manuscrits conservés à Florence, et la troisième également du commencement du XIV® siècle, dans le manuscrit du chapitre de St- Sauveur à Bologne, intitulée : Incomincia lo libro composto da un servo di Dio chiamato Giovanni de Gersenis : délia vita di Cristo e del dispregio del mondo. Comme la traduction lombarde, elle est tellement conforme au texte du Codex de Adoocatis^ qu'elles ont dû être faites, sinon sur celui-là, au moins sur un type provenant également de facture verceillaise.

Toutes les traductions en d'autres langues ne sont pas antérieures à la moitié du xv« siècle. C'est donc dans la Haute-Italie que V Imitation a commencé sa popularité par des traductions en langue vtd-

gaire dès le xiv® siècle, et ce fait a une grande valeur dans la question de Torigine de l'ouvrage, avant rimprimerie.

Et depuis, c'est encore dans la Haute-Italie que l'on trouve les premiers incunables de cet ouvrage exécutés par des imprimeurs Verceillais, Gioliti, De' Ferrari,

Rossi, Sessa, etc. à Venise et ailleurs dans le xv« siècle.

C'est encore un fait assez significatif qui s'explique par le précédent et en complète la démonstration (1).

(1) Lemonnier, Biblioteca nazionale, 1855.

Âog. de Backer, Essai bibliographique sur le livre de Imitatione Christi Liège, 1864.

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