XXXIII
Sainte Elisabeth de Hongrie, morte en 1231 , n'a guère pu connaître le livre de V Imitation.
Mais son historien, M. de Montalembert, reconnaissait parmi les merveilles du siècle de son héroïne V Imitation attribuée à Jean Gersen de Verceil. C'est, selon ce juste appréciateur des gloires du moyen-âge, la formule la plus complète et la plus sublime de l'ardente piété et la synthèse la plus pleine de cette ère chrétienne.
Puisque V Imitation est évidemment de la première moitié du xiii« siècle, ainsi qu'il résulte de l'histoire contemporaine et des synchronismes caractéristiques de l'ouvrage, il est tout naturel que saint Thomas d'Aquin se soit inspiré du livre IV, ii, xiii, xvii, etc. pour son traité de Sacramento altaris et pour l'office du Saint-Sacrement, commencé en 1255, ainsi qu'on l'a vu plus haut.
En 1306, mourut le B. Jacopone de Todi, qui avait quitté le barreau pour entrer chez les Franciscains, où il revêtit des formes poétiques les élans intimes de son âme. Ses confrères ont recueilU ses productions sous ce titre : Incipiunt Laudes quasfecit sanctusf rater Jacobus de TudertOy ordinis fratrum minort^my ad utilitatem et consolationem omnium cupientium per viam crucis et mrtutum Domi-
num imitari. Nous connaissons les rapports de saint François et de Jean Gersen. Il n'est pas étonnant que ces poésies ascétiques, livres IV, chant xi, V, xxxv, aient été , inspirées par Ylmitatioriy I, xxxni, II, IV, III, XXI, XXIII. Aussi le célèbre professeur F, Ozanam proclamait, dans ses études sur les Franciscains, que « les chants de JacOpone rappellent les plus belles pages de Ylmitation. »
On a encore de lui un Trattato del beato Jacopone de Todi in che modo Vuomo puo tosto pervenire alla cognitione délia verità e perfettamente lapace ne l'anima possedere. C'est presque une reproduction de plusieurs passages de Vlmitationy I, xi, III, xxv, xxxi,
XXXII, XLH, LVI.
Le Dante, mort en 1321, a dû connaître aussi l'œuvre de Jean Gersen. V Imitation ^ I, xxiv, semble 8'. oir inspiré les chants m, vi, VII, XXI de VInfernOy et les chants X, xin, XXI, XXII, du Purgatorio, et plusieurs encore du Paradiso^ que de Grégory et Torri ont coUationnés avec attention (1).
M. Arlhur Loth, jugeant Ylmition comme un ouvrée profane, a supposé, au contraire, que l'au-
(l) G» Meila, DtHa conirov. Gers,, 188.
teur aurait puisé dans le Dante, sous prétexte que, dans les œuvres de l'esprit, le poète est le premier :
vient ensuite le prosateur, qui s'inspire du poète.
Nous savons et nous avons enseigné ailleurs que la poésie se rencontre à l'origihe de toutes les littératures, sans en être toutefois nécessairement la première forme (1). Mais nous n'en sommes pas ici aux origines des peuples.
Douze siècles de christianisme avaient transformé l'Europe, lorsque parut Vlmitationy qui n'est pas seulement une œuvre de Tesprit, mais qui est une production religieuse par excellence, remontant aux perfections éternelles de Dieu pour réformer l'humanité, nourrie de l'Écriture-Sainte, qui renferme les types de toutes les formes littéraires, et, comme le disait Chateaubriand, c'est une œuvre inspirée par un seul maître, Jésus-Christ, à un moine devenu prêtre, III, x, lvi, IV, v , profession et caractère qui revêtent Tâme comme d'une seconde nature.
Qu'avait donc à demander à la poésie du moyen- âge l'ascétique fondée sur la théologie, qui est la science des sciences, puisque c'est
(1) Risumi 4^ préeept$9 lUtéraireê, 1858.
la connaissance de Dieu et de ses œuvres? Ce sont plutôt les poètes de l'époque qui s'inspiraient de l'esprit de foi dont était imprégnée alors toute la vie domestique et sociale. Uœuvre du Dante reflète l'histoire et le dogme catholique au xni® siècle, ainsi que le développait avec tant d'éloquence, dans des leçons auxquelles nous applaudissions en 1844, 1845, le savant et modeste Ozanam, professeur de littérature étrangère à la Sorbonne.
Pétrarque, mort en 1354, dans son Trionfo délia morte^ chant I, a presque traduit un chapitre de Ylmitatioriy qui ne se trouve que dans quelques anciens manuscrits italiens, à la fin du livre III, sous le titre de : Contra hujus mundi vanitatem.
Nous avons rappelé, dès le commencement, que Ludolphe le Chartreux, mort en 1370, s'était inspiré de V Imitation y II, n, III, XVI, XXI, dans ses commentaires des psaumes, 4, 33, 45, 76,
Le vénérable Jean Jnstitor, chartreux de Ruchesheim près Memmigen, mort en 1435, dans son Breviloquium animi cujusUbet religiosiy etc. cite presque mot à mot
plusieurs passages de V Imitation.