‹ L'auteur du traité de l'imitation de Jésus-ChristChapitre 4 sur 12 · CHRISTI · texte numérisé non relu

CHRISTI

Au milieu da la plinthe sont les armes de Tarchevêque de Verceil, et de chaque côté celles des évoques d'Ivrée et de Bielle. C'est en souvenir de ce que Cavaglià a dépendu successivement des diocèses d'Ivrée, de Verceil et de Biella.

Ensuite le clergé retourna au chœur, et M. Tabbé Bernardi, vicaire-général de Pignerol, prononça un discours remarquable sur Texcellence du livre de V Imitation et sur la controverse qui s'est élevée relativement à son auteur. On termina par le chant du Te Deum et la bénédiction du T. -S. -Sacrement.

Après la fête religieuse, le comte Oliviéri réunit dans un banquet 70 personnes des plus distinguées. On entendit ensuite la lecture du procès-verbal de Tinauguration du monument, auquel 30 des premiers invités apposèrent leur signature avec les deux secrétaires, chanceliers d'Ivrée et de Biella.

Un télégramme apporta cette nouvelle au Souverain-Pontife, qui Taccueillit avec bonheur, et envoya sa bénédiction à toute l'assistance.

La journée se termina par des réjouissances publiques, ballons, Wx de joie, musiques, etc. (1).

(1) Bartolomeo Scaiola, Cavaglià, xxyiii octobre MDGccLxxiiii. Giovanni Gersen, l'autore délia Imitazione di Christo,

Malgré la modestie du monument, l'objet de la fête n'en était pas moins tout un événement dans l'histoire des Lettres chrétiennes ; car il s'agit du « plus beau livre qui soit sorti de la main des hommes, puisque l'Evangile n'en vient pas, h selon la naïve expression de Fontenelle, qui résume toute une démonstration.

Qu'y a-t-il d'étonnant alors que quatre nationalités se soient disputées, à travers les siècles, l'auteur de ce livre inimitable I Rappelons les candidats les plus avérés.

1° Jean Gersen, né au village dei Campi à Cavaglià, diocèse de Biella, vers la fin du XII® siècle, d'une famille qu'on dit originaire

de Bavière, et qui subsiste encore sous le nom italianisé de Gerseno ou Gersenio (1). D'abord novice chez les Bénédictins de Cavaglià, puis professeur à l'Université de Vérceil, ensuite maître des novices, enfin abbé de Saint-Etienne de Verceil de 1220 à 1240, et mort vers 1245.

2° Thomas, chanoine régulier de St- Victor à Paris, premier abbé de la maison de sa congrégation, fondée à Verceil, en 1219, sous le titre de St- André par le cardinal Gallon de Bichieri, orignaire de cette ville, et alors légat en France.

3° Saint Bonaventure, né en 1221 à Bagnaréa, franciscain en

(1) Millin, Voyage en Savoie, en Piémont, etc. U, 861. Picccole Letture, etc. 138. — A. Blanchet, notes sur Us familles Gerseno.

1243, professeur, puis général de Tordre en 1256, refusa Tarchevêché d'York en 1265, mourut en 1274, au concile de Lyon.

4° Saint Thomas d'Aquin, né en 1227, dominicain en 1243, professeur dans plusieurs universités, refusa l'archevêché de Naples et mourut en 1274 à Fossanova, en route pour le concile de Lyon.

5^ Ludolphe de Saxe, né vers 1300, d'abord dominicain, puis prieur de la Chartreuse de Strasbourg en 1330, et mort en 1377.

6° Jean Gharlier, dit de Jarson ou Gerson, nom du village où il était né, diocèse de Rheims, en 1363 : devenu chancelier de l'Université de Paris, et mort en 1429.

7° Thomas Hœmerchen dit à KempiSy parce qu'il était né au village de Kempen, diocèse de Cologne, vers 1383 ; devenu sousprieur au chapitre augustinien de Saint-Agnès, près Zwol, et mort en 1471.

Les droits du premier se fondent sur l'apposition de son nom Johannis Gersen abbatis aux plus anciens manuscrits d'Italie, ceux d'Arona, de Bobbio, d'Allacci- Biscia, antérieurs à la seconde moitié du xiv« siècle : ce dernier même mentionne formellement la

patrie de Jean Gersen de Canabaco. Dans le premier le nom de l'abbé Jean Gersen se trouve placé en titre de chaque livre et répété à la fin comme auteur, et de la même encre et de la même écriture que le reste du texte. Les plus anciens après ces trois premiers et un quatrième dont nous parlerons après^ sont ceux de Parme, de Padolirone, de Schyre, de Sluzo, du Vatican, de Turin et de Venise.

Le nom abrégé de Ges. ou Gers., que portent quelques autres manuscrits, fut interprété par certains auteurs français en Gerson; ce qui n'a pu être fait qu'assez tard, et lorsque cet appendice onomastique d'apparence nobiliaire, que lui refusait l'obscurité de son origine, fut devenu le nom historique du célèbre chancelier, selon la manie de cette époque. D'après ce principe, le nom de Jean Gerson^ sans la particule, de^ devrait être considéré comme une variante de Jean Gersen^ seul vrai nom patronymique de famille reconnu, à moins qu'il ne fût suivi de la qualification decancellarius Parisiensis. Elle ne se lit sur aucun des manuscrits les plus anciens.

Le premier qui porte le nom du chanceHer de Gerson comme au-

teur, n'est que de la seconde moitié du XV® siècle, 1480.

L'existence et la profession de Jean Gersen, successeur de Robaldus à Tabbaye de Saint-Étienne de Verceil, a été, d'ailleurs, parfaitement établie, à l'aide de documents historiques remontant jusqu'à la première moitié du xni® siècle, dans les travaux de Modena et de G. Gajetan, bibliothécaire du Vatican au xvi® siècle, de Gusano, Bellini, Délia Ghiesa, évéque de Saluées, Rossotti et Gorbellini au xvn®, de Mulatera, Durandi, Mura tori, Oliveri et Valsecchi au xvHi®, sans compter les travaux des bénédictins de France, d'Angleterre et d'Allemagne.

Il était tellement évident que V Imitation avait vu le jour à Verceil dans la première moitié du xni® siècle que, pour faire bénéficier la France de cette gloire au préjudice de l'Italie, on imagina de l'attribuer au célèbre professeur Thomas Gallo, ainsi appelé parce qu'il était français, contemporain de Jean Gersen à l'Université de Verceil.

Mais ce fut tout là ! Son nom ne se trouve sur aucun manuscrit, et l'idée de sa candidature est trèsmoderne.

La piété et la solidité de doctrine

de saint Bonaventure, qui l'ont fait surnommer le docteur séraphique, sont les seuls motifs qui lui aient valu quelques partisans. La citation du chapitre xxv du livre I de V Imitation dans les Collationes ad fratres Tholosanos attribués à ce saint, n'infirmerait pas sa candidature, attendu qu'elles contiennent d'autres citations d'Ubertin de Gasal, de Bernardin de Sienne, postérieurs à saint Bonaventure, et que conséquemmentelle ne sont pas de lui. Il n'y a, d'ailleurs, aucun manuscrit sous son nom.

Les nombreuses ressemblances entre quelques chapitres des livres III et IV de V Imitation et l'office du Saint-Sacrement composé par saint Thomas d'Aquin en 1263, ont fait naturellement présumer qu'il pouvait être l'auteur de l'ouvrage, s'il n'en a pas été inspiré.

Mais voici une remarque trèsjudicieuse faite au siècle dernier par M. J. Valart. Dans le iv® livre de V Imitation y l'auteur^ en engageant à se préparer dignement i\ la réception de la sainte communion, rappelle le choix des bois de l'arche d'aillance qui devait enfermer les Tables de la loi, le choix des victimes pour les holocaustes, la marche pompeuse de l'Arche

transportée au nouveau temple par Salomon. Si les processions du saint Sacrement avaient été en usage, il n'aurait pas manqué d'y faire allusion par comparaison à la procession de TArche, et n'aurait-il pas fait sentir la différence du repos momentané du saint Sacrement sur lesreposoirs inanimés et sa demeure dans le cœur du communiant? Il n'a pas même parlé de la fête du saint Sacrement, qui a été institué en 1264. Evidemment saint Thomas d'Aquin, qui en a commencé l'office déjà en 1255, s'est inspiré du livre de Vlmitation^ dont il a reproduit plusieurs traits.

D'ailleurs, son nom ne figure sur aucun manuscrit.

Ludolphe de Saxe a donné, pendant qu'il était prieur à la Chartreuse de Strasbourg, une vie de J.-C, dont le mérite lui a fait attribuer aussi le traité de V Imitation y dont il n'avait fait qu'une traduction, en allemand, en 1340.

Il y a, d'ailleurs, dans les livres II, chap. n, III, XVI, xxi de V Imitation y des rapports frappants avec les commentaires des psaumes 4, 33, 45, 76, 114 par ce religieux. Mais il est venu trop tard.

Ce sont donc plutôt des réminis-

cences. Aucun manuscrit ne porte son nom.

Trois fausses suppositions ont fait la candidature de Jean Charlier; on a vu la première dans l'interprétation de Johannis Gers, en Gerson, qui n'est devenu son nom que plus d'un siècle et demi après l'apparition de Ylmitdtion. La seconde est Tattribution de Vlnternelle consolation y qu'il aurait composée en français, puis traduite en latin sous le titre de V Imitation.

Or, le premier ouvrage n'est pas de lui, ainsi qu'on le voit par une lettre même de Gerson; il a été composé en latin, car on en a une traduction faite 1443, à Hesdin :

ce n'est qu'une pastiche des trois premiers livres de V Imitation; le quatrième manque. Son neveu, Thomas de Gerson, a fait une traduction de Ylmitation; ce qui a contribué à rendre vraisemblable la substitution nominale de Gerson à Gersen dont nous avons parlé plus haut.

Enfin à plusieurs éditions de Vlmitation^ on a ajouté le traité de Meditatione Cordis et autres de Gerson, qui a passé de même pour être l'auteur du précédent.

Mais, tandis que ses partisans échafaudaient ainsi sa renommée,

son frère, dont on ne contestera pas rintérêt à la maintenir, son frère, prieur des Célestins de Lyon^ chez lesquels le chancelier s'était retiré, démolissait Toeuvre des zélateurs, et dans une lettre écrite en 1423, il donnait la liste des ouvrages du chancelier au nombre de 57, sans faire mention de V Imitation^ qui aurait été le plus beau.

Gerson, lui-même, légua toutes ses productions aux Célestins d'Avignon, par testament de novembre 1428. U Imitation n'y a point figuré, pas plus que dans la liste donnée par son secrétaire^ Jacques de Ciresio.

Aussi Vlmitation ne se trouvet-elle dans aucune des premières éditions des œuvres du chancelier, sauf vers la fin du xv® siècle et au commencement du xvi®.

D'ailleurs, les épines ne produisent pas des raisins, ni les mâcles des figues (1).

Les agissements et doctrines de Gerson au concile de Constance, et certaines préoccupations de toute sa vie, même des dernières années, qui furent pourtant les plus calmes, forment un repoussoir du parfum ascétique de Vlmitation (2).

a) Saint Matbieu, cap. VU. 16.

(3) Rohrbacber, Eist, univers,, livre LXXXI.

Revué des questions historiques, 26* livraison, p. 581-615.

Il n'en est pas de même de Thomas à Kempis, qui n'a laissé que des souvenirs de sainteté. Il ne lui a manqué que d'avoir vécu deux siècles plus tôt.

Les prétentions pour ce dernier n'avaient d'autre fondementqu'une note de Jean Busch et d'Herman Ryd, sur une traduction en allemand, faite en 1448, et que Ton assimila à une copie faite en 1441, à laquelle il avait ajouté sa signature, comme il l'avait mise également à la fin d'une bible en 1439 et d'un missel en 1414, copiés aussi par lui pour le service de sa maison, ainsi que cela se pratiquait avant l'usage de l'imprimerie et que l'indique la formule : finitus et complétas per manus fratris Thomœ Kempensis. Les transcripteurs de sa copie ont pris le nom du scriptor ou amanuensis pour celui de Yauctor, et les éditeurs ont fait fait le reste, en abusant des préfaces du P. Rosweyde.

Le collaborateur et le premier biographe de Thomas à Kempis ne mentionne point Vlmitation parmi ses opuscules, qu'il aurait suffi, au reste, de parcourir pour ne pas y reconnaître l'auteur de Vlmitation.

Dans une lettre écrite de Paris

en 1493, J. Langlois cite une édition où Tauteur est dit de Campis.

Mais il ne faut pas oublier que Jean Gersen a pu s'appeler Joannés à CampiSy village de sa naissance, à la manière des religieux, comme Joannes à KempiSy qui était déjà supérieur au Mont- Sainte-Agnès, quand son frère Thomas y entra. Cette ressemblance, jointe à la qualité du copiste, a pu causer des qui pro quo à ceux qui ne connaissaient pas le village de Jean Gersen dans la

paroisse de Cabanaco, et faire attribuer à la Hollande ce qui venait d'Italie.

Plusieurs manuscrits de V Imitation portent, sous la même formule, les noms d'autres copistes, qui auraient aussi passé pour en être les auteurs, comme Henri Tengnagel, Georges de Gœttingen, Philippe Lessat, Herman THermite, Jean Pire, Louis du Mont, Sanct le Chartreux, etc. à qui il n'a manqué que d'avoir un panégyriste comme en a eu Thomas de Kempen.

ni

Il serait trop long de rappeler ici les centaines de Mémoires pour et contre publiés successivement sur cette question.

Le monastère bénédictin d' Arona avait été cédé aux Jésuites, qui y établirent un noviciat en 1574. Le

P. Maggioli y apporta d'une autre maison bénédictine de Gênes un manuscrit de VlmitatioUy qui porte cinq fois le nom de l'auteur, abbatis Johannis Gersen. Le recteur P. Rossignoli en fit part aux pères Possevin etBellarmin, qui, en con-

séquence, dans leur histoire des écrivains ecclésiastiques , abandonnèrent la. cause d^A Kempis, et revendiquèrent pour Tabbé de Verceil la paternité de V Imitation.

Léon Allacci, successeur de Bellarmin dans la charge de bibliothécaire du Vatican, en apporta de la bibliothèque palatine une autre copie, qui donne la patrie de l'auteur de CanabacOj ancien nom de Cavaghà.

Enfin Tabbé du Mont-Cassin, Constantin Cajetan, aussi bibliothécaire du Vatican, fit imprimer à Rome le manuscrit d'Arona sous le nom du Venerabilis viri Johannis Gessen abbatis^ etc. en 1616.

Le pape Paul V en accepta la dédicace. L'édition fut reproduite à Paris la même année.

L'anglais Valgrave en pubUa une autre édition également à Paris, en 1638, après avoir coUationné le texte sur dix manuscrits des plus anciens.

Les augustiniens, déconcertés, présentèrent au Pape une requête pour qu'il défendît d'imprimer désormais T/miYa^/o/i sous un autre nom que celui de Thomas à Kempis. La Congrégation de la Propagande, saisie de la question, cita les Bénédictins à son tribunal pour

instruire la cause, et, après avoir examiné toutes les preuves présentées par les deux ordres, rendit le 14 février 1639 le décret : Rite posse imprimi Romœ vel alibi libellum de Imitatione Christi sub nomine Joannis Gersen de Canabaco abbatis S. Stephani Vercellensis ordinis S. Benedicti.

Cette seule reconnaissance des titres de Jean Gersen était une exclusion de toute autre prétention :

car il ne peut y avoir deux auteurs.

Malgré ce verdict, Richelieu, despote chez lui et frondeur chez les autres, allait faire publier à l'imprimerie du Louvre une édition de V Imitation sous le nom de Thomas à Kempis, son auteur favori.

Il voulut, toutefois, se mettre sous l'abri d'un savant, le médecin Gabriel Naudé, prieur de l'Artige, dont le rapport fut tout naturellement

favorable au ministre absolu. — Néanmoin'sle cardinal, mieux inspiré, n'osa pas se commettre, et la publication se fit sans nom d'auteur, 1640.

Après sa mort, Thomas Mezler, bénédictin de Zwiffalten, en fit publier une édition ù Bruxelles, en 1646, et une en 1649, sous le nom de Jean Gersen, abbé de St-Etienne, de Verceil, qu'il qualifia de vénéra-

blcy comme dans l'édition de 1616 par Cajétan. Ce qui causa une véritable lutte entre les chanoines réguliers de Ste-Geneviève et de St- Victor, les Bénédictins de St- Maur et de Cluny et l'Université de Paris. L'affaire fut portée par Naudé au Parlement, qui, ne consultant que l'amour-propre national, et pour faire pointe au décret de la Propagande, défendit, en 1652, les publications de V Imitation sous le nom de Jean Gersen.

Ce qui n'empêcha pas Valgrave de rééditer en 1664 à Paris V Imitation sous le nom de Jean Gersen, pensant que le tribunal de la Propagande était plus compétent que le Parlement dans cette question.

Débordés de plus en plus, les Augustiniens en appelèrent à l'opinion des savants. Mabillon courut en diverses localités recueillir des manuscrits anciens. Et, le 14 août 1671, eut lieu par devant Mgr de Harlay, archevêque de Paris, une réunion composée de MM. A.

Faure, de la Sorbonne, Charles le Coînte , de l'Oratoire , Deviond'Hérouval, Adrien de Valois, Etienne Baluze, Côtelier et Dufresne-Ducange.

Ils trouvèrent dans le manuscrit

d'Anvers, copié en 1441 par Thomas à Kempis, des transpositions ' de textes, des omissions, des solecismes, des formes viciées, etc.

tellement graves, qu'on ne pouvait les attribuer qu'au copiste, et qu'en conséquence Thomas à Kempis ne pouvait être l'auteur de l'ouvrage.

Ils reconnurent successivement l'authenticité des manuscrits de St-Uldric d'Augst, de 1437, de Weingarten, de 1433, les deux de Mœleck, de 1421 et 1434, celui de St- Jacques de Liège, de 1417, celui de Grand-Mont, antérieur à 1400, tous de maisons bénédictines, sans nom d'auteur, celui de Salzburg, de 1463, au nom de Joh. Gers., celui de St-Germain-des-Prés, de de 1460, au nom de Johannis Gersony qui avait été donné aux bénédictins de St-Maur, en 1652, par Charles-le-Breton, médecin de la faculté de Paris, celui de Padolirone, du xv® siècle, au nom de Johannis Gersen^ celui d'Allacci au nom de Johannis de CanabacOy patrie qui ne pouvait convenir à Jean de Gerson, et celui de Cava, avec la figure d'un bénédictin noir, tenant la croix, selon ces paroles :

Suscepi de manu tua crucem, du livre III, Lvi.

- lâ~

On y annonça le manuscrit d'Arona, non encore arrivé.

Dans une autre réunion du 24 août 1674, à laquelle prirent part les mêmes savants, sauf que M.

François de Launay avait remplacé A. Faure, on reconnut le manuscrit envoyé de Rome par Jean Gaultier de Sluze, secrétaire du pape Clément X, du xv« siècle, au nom de Johannis Gersen.

C'est alors que le bénédictin François Delfau publia à Paris une édition princeps de V Imitation sous le nom de Jean Gersen, abbé de St-Etienne de Verceil, avec des notes critiques ef littéraires qui en établissaient jusqu'à l'évidence le véritable auteur.

Gaspard Varadier de St-Andéob archidiacre d'Arles, fit imprimer en cette ville, en 1684, une édition de V Imitation qui fut publiée à Anvers. Il s'appuie du rapport de l'archevêque de Paris dans les conférences précédentes pourprouver la paternité de Jean Gersen, abbé de Verceil. Cette affirmation emprunte une certaine valeur dans l'acceptation de la dédicace par le pape Innocent XI.

Enfin le couvent de St-Germaindes-Prés réunit, le 28 juillet 1687, tous les membres des précédentes

conférences, auquels s'adjoignirent MM. de Sainte-Beuve, Cousin, Renaudot, le P. Hardouin, d'Herbelot , Châtelain , Noël Alexandre, EUie Dupin, Caille-Dufourny, Eméric Bigot, Charles Butteau, Casimir Oudin, Clément et le P.

Chamillard. Ils examinèrent trois manuscrits apportés par Mabillon des couvents bénédictins d'Italie.

Ils reconnurent dans celui d'Arona le nom de Fauteur abbatis Johannis Gesen^ au commencement du premier, du second et du troisième livres, abbatis Johannis Gessen au commencement du quatrième, et à la fin, abbatis Johannis Gersen. Ils le déclarèrent antérieur au moins de trois siècles.

On vit ensuite le manuscrit de Parme, de 1466. Il est précédé de la Règle de St-Benoît. A la fin de Vlmitation on lit le nom de l'auteur Sancti Johannis Gersen.

Enfin on reconnut le manuscrit Bobbio avec le nom de l'auteur Johannis Gersen , et on lui assigna le même âge qu'à celui d'Arona.

Cette décision excluait et Thomas à Kempis, qui venait de naître à l'époque présumée du manuscrit, et Gerson, trop jeune encore à la même époque pour avoir eu

seulement la conception de cette œuvre.

Les cardinaux espagnols d'Aguirre et Enriquez, les Allemands Erhard, Herwin et Mœrtz, les français Le Thuillier, Duplessis et Valart, les italiens Valsecchi, Fontanini, Deniao vinrent encore défendre la cause de Gersen.

Nous ne suivrons pas tous les errements de la lutte qui continua, et à laquelle les bénédictins de Savoie ne restèrent pas étrangers.

En 1756, un religieux de Talloires publiait, à Genève, une nouvelle édition de Vlmitation, sous le nom de Jean Gessen, abbé bénédictin (1). Dans une dissertation qui précède, l'auteur résume avec beaucoup de lucidité les faits qui détruisent les systèmes de Thomas à Kempis et de Gerson, et militent en faveur de Jean Gessen ou Gersen. L'édition est dédiée à Dom Michel de Rolland, abbé du monastère de Talloires.

L'exemplaire que j'ai sous les yeux (2) a été donné à François

(1) Imprimé chez Gosse, Coloniœ Àllobroaum pour Cologny près de Genève. Cette substitution avait deux motifs : 1» de favoriser l'écoulement des livres qui, sous le litre de Genève, aura eut paru suspects d'hArésie; 2- de soustraire à la poursuite des Calvinistes les publications catholiques faites dans cette ville.

(-2) Ce petit bijou de bibliophile, ln-64, de 612 pages, est aujourd'hui la propriété de M Jean Ogier, secrétaire des hospices d'Annecy, auil'a sauvé du naufrage, >'j. qun*

Feuillat, bourgeois d'Anneqy, par Mgr Claude-Humbert de Rolland, archevêque et comte de Taren taise, prince du St-Empire romain, selon que le porte une note manuscrite.

Ces circonstances et le format de l'édition, qui la rendait très-portative et devait en favoriser la diffusion, font présumer que l'opinion en faveur de Gersen était alors de notoriété publique dans nos contrées.

Au commencement de ce siècle, le savant Galéani Napione, en comparant le manuscrit d'Arona à divers autres parchemins de la bibliothèque de Turin, fiv. miliev desquels il a pris place, et dont la date est certaine, a enchéri sur le jugement porté à Saint-Germain-des- Prés, et a assigné l'âge de cette copie entre la fin du xm" siècle et le commencement du xiv«. Les exclusions qui en résultent lui ont facilité la cause de Gersen, dont il a établi, d'ailleurs, l'identité par un manuscrit de 1247 (1). Aussi, en 1810, le pape Pie VII, quoique captif à Savone, fit féliciter le comte Napione d'avoir défendu les droits du seul auteur de Ylmitation qui fût reconnu à Rome.

1809,'8ÏÔ?*elc.*^ J'^cod^mie royale de Turin.

En face du parti pris des dénégations françaises et flamandes, un nouveau jouteur entra dans la lice : M. le président de Grégory, dont les travaux successifs ont jeté une vive lumière sur la question.

A l'occasion d'une mission diplomatique en Piémont, M. de Grégory, alors président honoraire de la cour d'Aix-en-Provence, demeura à Turin de 1819 à 1824, et utilisa ses loisirs à publier VHistoire littéraire et artistique de Verceil, sa patrie, en 4 volumes avec gravures. Il revendiqua avec autorité pour l'abbé de Verceil l'honneur de V Imitation de J.-C.

Le conservateur du manuscrit de la bibliothèque royale de Paris,

M. Benjamin Guérard, consulté sur ce sujets répondit qu'il y avait quatre manuscrits du xv® siècle au nom de Johannis Gersen, ajoutant que la patrie de Çanahaco^ marquée dans l'un des manuscrits, ne pouvait convenir à Jean de Gerson; qu'il n'était guère vraisemblable qu'on eût attribué à un moine obscur un ouvrage aussi marquant que V Imitation^ s'il avait été composé par un auteur aussi célèbre que Jean Gerson; qu'il était plus naturel de croire qu'on avait dépouillé un pauvre abbé sans prétention, pour enrichir un personnage, presque son homonyme, qui brillait sur la scène publique, etc. « Je ne doute pas, disait-il en finissant, que les Fran-

çais, après avoir lu votre notice, ne répudient un honneur acquis aux dépens de la modestie, de la charité et de toutes les vertus chrétiennes. » Cette lettre est du 9 octobre 1825.

De Grégory publia, en effet, à Paris, en 1827, son Mémoire sur le véritable auteur de l'Imitation.

L'accueil fait à ces publications par les rois de Prusse, de Saxe, de Hollande, de Bavière, de Naples et de Sardaigne, lui valut de leur part des félicitations personnelles et des récompenses de haut prix.

Mais en France on ne fut pas aussi juste et aussi sincère que l'avait espéré le savant Guérard.

Il y eut, toutefois, de nobles exceptions, entre autres, le baron de Gérando, dans VHistoire comparée des systèmes de phylosophie^ tome V.

Mais il était réservé à M. de Grégory de faire une découverte importante et, on peut le dire, décisive.

Le 4 août 1830, continuant ses

recherches bibliophiles à Paris, il trouvait un manuscrit de V Imitation chez le libraire Techner, qui Tavait acheté à Metz du libraire Lévi. Cet exemplaire sur parchemin-velin petit format est écrit en

caractères gothiques ronds du xni® siècle, dont l'usage s'observe même dès la fin du xii® siècle, ainsi qu'on peut le vérifier aux archives de Turin. Ce n'est, toutefois, qu'une copie d'un plus ancien; car le chapitre xxxix du livre III a été rétabli au bas de la page en caractères microscopiques, parce que le copiste l'avait oublié.

Cet exemplaire avait appartenu à plusieurs membres de la famille de AdvocatiSy qui y avaient signé leurs noms successivement, sans indication de dates, sauf les trois derniers aux années 1527, 1560 et

L'heureux acquéreur le soumit, peu de jours après, dès le 9 août et successivement, à l'examen de vingt-quatre paléographes les plus autorisés de l'Europe savante et d'abord à Charles Nodier, bibliothécaire de l'Arsenal de Paris, Marcel, directeur de l'imprimerie royale, Ferdinand Huntal, professeur à l'Ecole des Chartes, qui le déclarèrent absolument du xni® siècle. Le marquis de Fortia, Bouchon, inspecteur des archives départementales, Guérard, Lépine, Audifred s'en tinrent au commencement du XIV* siècle.

Appuyé de ce jugement, M. de

Grégory n'eut rien de plus pressé que de revenir faire des recherches dans les archives de la maison de AdvocatiSy aujourd'hui^t^o^arfro, de Bielle. Il trouva un journal de famille rédigé en latin, remontant au XIV® siècle, et dans lequel, entre autres, on ht ce détail : « 1349.

Dimanche 15 février, après les partages faits avec mon frère Vincent, qui habite à Cerione, en signe d'amour fraternel, je lui donne le précieux livre de Vlmitation de J.'C.y que je tiens de longue main de mes parents paternels ; car plusieurs de mes antécesseurs en ont déjà fait mention. Joseph de Ad-

vocatis. »

Evidemment il s'agissait de ce précieux manuscrit que M. de Grégory venait d'acquérir à Paris, puisque, parmi les possesseurs du hvre qui y ont signé leurs noms, se trouve, en 1527, Jérôme Avogadro des seigneurs de Cérione.

La famille de Adcocatis, aujourd'hui Avogadroy était trèsrépandue entre Bielle et Verceil; elle a fourni un archevêque à ce diocèse, le bienheureux Albert, devenu patriarche de Jérusalem; puis un des successeurs de^ Jean Gersen à Tabbaye de Saint-Étienne, Guillaume de Adoocatis^ en

1338, d'après Augustin délia Chiesa. Ce qui explique le prix qu'elle attachait à l'exemplaire de Vlmitation transmis successivement aux divers membres de cette maison.

Lorsque l'imprimerie en eut multiplié les exemplaires, un de Advocatis le céda ad usum fratris Johannis de Pasqualibus ordinis minorunij au couvent de Saint- François d'Ivrée.

M. le baron Jubé^ qui a succédé à M. Plancy, comme préfet de la Doire à Verceil, de décembre 1810 à mars 1813, était amateur de livres anciens, et passe pour avoir acquis ce manuscrit des restes du couvent supprimé. Transféré à Auch, puis appelé à d'autres fonctions en décembre 1813, sa collection a passé plus tard au bouquiniste Lévi de Metz, qui la vendit à son collègue Techner.

Le manuscrit fut examiné successivement par d'autres savants d'Allemagne et d'Italie, Augustin Theiner, professeur à Breslau, le baron de Reiffenberg, professeur à Louvain, Thibald, Fix et Louis de Sinner, philologues allemands, C. Cavedoni, A. Lombardi, M.-A.

Parenti, de l'Académie royale de Modène, R. Gironi, bibliothécaire de Brèra à Milan, T. Becchi, se-

crétaire de T Académie de la Crusca, Artaud de Montor, chargé d'affaires de France à Rome et historien du Dante et de Machiavel, qui tous reconnurent ce manuscrit pour être du xm® siècle.

Les témoignages de Cônstanzo Gazzera, secrétaire de l'Académie royale de Turin, de Pierre Datta, professeur de paléographie dans la même ville, de Joseph Molini, bibliothécaire du grand duc de Toscane, de Frédéric Dùbner, célèbre philologue, qui ont opiné pour le commencement du XIV® siècle, n'en étaient pas moins très exclusifs pour les autres prétendants.

Si cet exemplaire était déjà trèsancien en 1349, quoiqu'il ne fût qu'une copie d'un plus ancien, son âge exclut des prétentions à la paternité de l'ouvrage et Thomas à Kempis, né en 1383, et Jean de Gerson, né en 1363, et Rudolphe de Saxe, né en 1300, etc. La cause était jugée (1).

Ensuite de toutes les exclusions et des documents qui justifient la paternité de Jean Gersen, il ne saurait plus y avoir de doute sur le véritable auteur de V Imitation de J.'-G. •

(1) Codex de Àdvocatis, etc., Paris, 1833.

Aussi était-ce un fait avéré à l'Académie royale de Turin dès le commencement de ce siècle.

Les découvertes importantes de M. de Grégory sont venu imprimer le cachet de la certitude et de Tévidence aux résultats des travaux précédents et à la tradition locale, et lui ont valu l'approbation non-seulement de cette Académie, mais encore de celle de Modène, le 26 juin 1832; de celle de Munich, sur un rapport lu, en séance du 4 janvier 1834, par le docteur Schmeller, ensuite duquel l'Académie félicita M. de Grégory d'avoir enfin terminé une controverse, qui durait depuis plus de deux siècles.

En octobre de la même année, il recevait un témoignage également flatteur de l'Institut impérial et roval de Lombardie à Milan.

A Rome on n'avait rien oublié depuis le décret de la Propagande de 1639. Le pape Grégoire XVI, suivant l'exemple de ses prédécesseurs Paul V, Innocent XI et Pie VII, agréa la dédicace des travaux de M. de Grégory pour la cause de Jean Gersen, en 1835, et l'en récompensa par la décoration de l'ordre de St-Grégoire-le-Grand.

En dernier lieu, l'Académie

royale de Savoie entendait, dans la séance du 2 décembre 1836, sur le même objet, un rapport de son secrétaire perpétuel M. Georges- Marie Raymond, l'un des fondateurs de cette société, en 1819, avec celui qui fut plus tard le cardinal Billiet, et décidait d'adresser des félicitations à M. de Grégory, d'insérer le rapport dans le 8« volume de ses Mémoires, et d'en procurer l'insertion dans le Journal de la Savoie (1).

Parmi les membres de l'Académie de Munich, J.-B. Weigl, recteur du Lycée de Ratisbone, qui avait traduit en allemand les publications de Grégory en faveur de Jean Gersen, en 1826 .et 1832, revendiquait l'origine de cet abbé pour la Bavière, où plusieurs familles subsistent encore sous les noms de Gessen et Gerzen.

Il n'y a rien d'impossible. Les corps germaniques ont si souvent parcouru la Haute-Italie, surtout pendant les guerres des Guelfes et des Gibelins, au xn« et xni« siècles, qu'il n'est pas étonnant d'y

avec leurs dialectes, comme à Gressonay dans la vallée d'Aoste, à Valansasca, à Macugnana, à Antigorio, à Formazza, au pied du Mont-Rose, d'où le torrent de la Sesia descend près des murs de Verceil. Dans ces localités la prédication se fait encore en allemand à un ensemble de population de près de 10,000 âmes.

Il est très remarquable qu'en 1235^ pendant que Jean Gersen était abbé de St-Étienne, le podestà de Verceil était encore un Jacques de Bavière (1).

Pour donner de la vogue à sa thèse, Weigl la mit en tête d'une édition polyglotte de l'/mito^to/i en sept langues publiée à Sulzbach en Bavière, en 1837.

Si la Bavière tendait la main au Piémont pour recueillir sa part d'honneur dans l'auteur de V Imitation, l'Allemagne, l'Italie, la Savoie se groupaient autour de Rome pour placer sur la tête de Jean Gersen, abbé de Verceil, la couronne de la paternité du livre sublime, dont saint François de

reconnaître encore aujourd'hui Sales avait dit : Non est inventas quelques-unes de leurs colonies similis illi.

(11 Mémoires de la Société royale académie que de Savoie, tome YIII, 1'* série, p. 983.

(1) Goffredo Gasalis, Dixion. Vereelli, 310.

La France fit encore défaut à ce concert. . Mais il y a des gens pour qui Tévidence même cesse d'être vraie, dès que leur amourpropre s'en trouve blessé. Tel a été, entre autres, M. Gence, qui s'est épuisé à contester les preuves de M. Napione et plus tard de M. de Grégory, bien que tous les documents dont ce dernier a enrichi le domaine de l'histoire sur ce sujet aient été revêtus d'une authenticité légale avant de prendre place dans les archives publiques.

Tel a été encore M. J.-B. Montfalcon, qui, le 25 août 1837, donnait lecture à l'Académie de Lyon d'une Étude sur V Imitation de J.-C.y dans laquelle, en tête d'excellentes considérations, s'affiche le roman du banni Jean de Ger-

son, rapproché d'un autre proscrit, Silvio Pellico ; c'est un cercle vicieux qui pose en principe, sans aucune discussion, ce qui devait faire l'objet delà controverse, puisqu'on voulait encore disputer, c'est-à-dire, la paternité du chancelier pour Ylmitatioriy à laquelle on égale presque les Devoirs du détenu du Spielberg.

Ce/actum fit écho à TAcadémie française, qui entendait, à son tour, dans la séance publique du 9 août 1838^ un speech destinée remonter au diapazon la chanterelle nationale, et dont nous ferons grâce à nos lecteurs.

Mais l'Italie répondit par les dissertations de l'historien de Tortone, Joseph Botazzi, le Portugal par celles d'Aurélien Basto, pre-

mier secrétaire des archives royales de Lisbonne, et TAllemagne par une étude critique du célèbre philologue classique, Frédéric Dûbner.

Aux nouvelles prétentions de l'Académie française, dans sa séance du 30 juin 1841, s'opposèrent les observations de Tabbé J.-B.

Spotorno, bibliothécaire de Gênes, à la date du 5 août 1841, et le verdict de l'Académie impériale et royale de Venise, sur le rapport du 18 octobre, même année, d'Emmanuel Cicognara, conseiller extraordinaire de cette société et de l'abbé Pierre Bettio, bibliothécaire de saint Marc, qui, tous, comme les précédents, attribuaient au xni® sièclele Codex de Advocatis.

La publication de M. Weigl fut un jet de lumière pour les gersonistes. Une contrefaçon de cette Imitation polyglotte avec l'addition du portugais pour avoir quelque chose de nouveau, le tout en huit langues, fut bien vite préparée (1), On mit en tête le factum lu à l'Académie de Lyon. Mais, comme il ne prouve rien, M. Montfalcon ajouta une dissertation critique où il passe en revue les prétendus titres de Thomas à Kempis, qu'il

(1) A Lyon, 1841, chez Gormon et Blanc, in-4*.

élimine naturellement, ce qui n'était pas difficile, puis les titres réels de Jean Gersen presque complètement, mais de mauvaise grâce et par manière d'acquit; et enfin il conclut pour le chancelier Gerson. Le motif avoué de cette étrange comédie n'est autre qu'un sentiment déplacé de gloriole nationale. Il s'agit bien de vérité historique!... En France on doit être pour Gerson.

Il a dû avoir le temps de composer cet ouvrage sans pareil ou pendant son exil de 20 mois à Bruges, de 1400 à 1402, ou dans sa fuite à Mœleck en Basse-Autriche, après le Concile de Constance, 1417-1418, ou dans sa retraite chez lesCélestinsdeLyon,del420àl429.

Quel honneur pour ces trois villes, si elles avaient abrité Tauteur de V Imitation! Mais hélas I ni le manuscrit de Bruges, ni les onze de Mœleck, ni ceux des Célestins n'ont été attribués à Jean de Gerson, dont le nom ne figure sur aucun d'eux.

Il n'a laissé nulle part de pareils souvenirs.

A Bruges Gerson a écrit la Montagne de Contemplation et la Mendicité spirituelle; c'est bien assez avec les embarras qu'il eut. A Rattemberg il composa De conso-

latione théologiœ pour se consoler probablement de ses déboires au Concile de Constance, à Mœleck, De confessionibus audiendis. Il n'a pu y écrire Vlmitation, puisque Texemplaire qui se trouvait, à son arrivée, à la bibliothèque des Bénédictins, y avait été apporté de leur maison de Subiaco par deux visiteurs de l'Ordre, ainsi qu'il fut constaté au congrès de Paris de 1671. Gerson lui-même a avoué les ouvrages précédents, mais non V Imitation. Après cela il est inutile de parler de Lyon.

D'ailleurs, dans ces rares instants de trêve à la vie agitée, intrigante du chancelier, sa correspondance nous le montre préocupé presque uniquement de ses pensions, de ses bénéfices ecclésiastiques, de ses charges de cour, des moyens de soutenir le décor de sa dignité de chancelier, et incapable d'avoir pu écrire les chapitres I, n, ni, IX, XVII, XXI du livre I, ni les chapitres ii, m, v, vi, VII du livre II, ni les chapitres ii, m, X, XHi, XV, XVII, xviii, XXVII, XXXI, XXXVII, xui, Lix du livre III, etc. de V Imitation.

Que pouvait dire sur la vie intime du chrétien s'assimilant par un crucifiement perpétuel des passions

à la vie douloureuse du divin Rédempteur, l'adversaire des mystiques, celui qui a blâmé les excès de mortification de Saint- Vincent Ferrier, qui a traité sainte Brigitte de visionnaire, qui a noirci le bienheureux Ruysbrœck, etc.

Son style dur et négligé, l'âpreté de son caractère détonnent de la mélodie tendre et mélancolique de Ylmitationy surtout dans le iv® livre.

Les idées galHcanes et libérales au service de l'amour-propre national ont seules fait la renommée de Gerson.

Que pouvait dire sur l'esprit d'obéissance un homme qui,là la tête d'un parti au concile de Constance, s'était efforcé de faire appliquer à l'organisation de l'Eglise catholique les théories de l'Université de Paris sur le pouvoir temporel des princes ?

Il y a loin de toute cette vie aux témoignages de sainteté que lui a donnés Bossuet; mais c'était encore au nom du Gallicanisme (1). Deux Pères de l'Eglise, manques !

La retraite de cet ennemi des ordres religieux, chez son frère à

(1) Défense de la déclaration du clergé de France, de i68S, III. 287.

Lyon, fut loin d'être une profession monastique, et n'a pu lui inspirer les chapitre xvii, xviii, xix, xx du livre I, ni les chapitres x, xv, lv^ du livre III, etc. Il a pu y écrire d'autres opuscules, comme à Bruges et à Mœleck, V Imitation , jamais.

Et pourtant, c'est en vue de cette chimère que M. Darmès, appuyé d'un rapport mirobolant lu par M.

Onésime Leroy à V Institut historique de France^ le 30 août 1844, ouvrit une souscription pour élever une statue à Gersen dans la ville de Lvon, où l'on a trouvé son tombeau. Mais ce fut aussi la pomme de discorde entre M. Leroy et ses frères en Gerson, comme il les appelait, Thomassy et les autres (1).

Après toutes les invraisemblances de la dissertation de M. Montfalcon, on a placé des listes bibliographiques, 1° des éditions de 1'/mitation; 2° des traductions de ce traité en diverses langues ; 3° des manuscrits conservés dans un certain nombre d'archives. Cette dernière liste aurait dû, ce nous semble, passer la première. Mais elle aurait inauguré une impression trop défavorable; car, bien

(1) Vlnvuiigaleur, 1844, p. 3d4i 806, 353.

qu'elle ait été assez partialennent agencée avec les matériaux publiés par MM. Gence et de Grégory, elle prouve encore trop, malgré l'intention de l'auteur, pour Jean Gersen contre Jean de Gerson. En définitive, les plus anciens manuscrits qui portent le nom de l'abbé de Saint- Étienne de Verceil sont, en moyenne, d'un demi-siècle antérieurs à la naissance de Jean Charlier; et le plus ancien de tous avait déjà un siècle lors de sa promotion à la chancellerie de l'Université.

C'est le coup de grâce des gersonistes !

Il ne fut pas difficile à M. de Grégory de souffler sur ces châteaux de cartes dans une nouvelle étude en deux volumes (1).

En face de ces résultats, le savant historien Rohrbacher n'a pas hésité à adopter la cause du moine italien, dont il a résumé les principales preuves (2).

Nous n'ajouterons qu'une observation à l'une de ces preuves tirée d'un détail d'ornement sacerdotal, relaté dans Vlmitationy IV, V. 3. Les chasubles françaises ont la croix derrière, les italiennes de-

(1) De Grégory, Histoire du livre de Vlmitation de JrC. et de son véritable auteur, Paris,

(9) Robrbacber, Hist, univers,, livre LUIT.

vant, les chasubles allemandes l'ont eue quelquefois devant et derrière. Or, quant à la chasuble, Fauteur de Vlmitation ne parle que de la croix de devant, comme Ta observé le pape Clément XIV : Ante se crucem in casula portât. Pour celle de derrière, il ne dit pas qu'elle fût sur la chasuble : post se cruce signatus est. Or, on sait que Tétole italienne forme par le milieu, où elle se replie, un angle retombant sur le dos et marqué d'une croix, cruce signatus. La distinction d'expression est parfaitement justifiée par l'usage italien. A la rigueur elle n'excluerait pas TAUemagne, et ce pourrait être un souvenir de la Bavière. Mais, en tout cas, ce détail exclut formellement la France.

Parmi les rares adhésions venues de France, d'autant plus méritoires qu'elles étaient un acte de courage contre l'exclusivisme de la vanité nationale, prenons encore acte d'une magnifique page à l'honneur de Jean Gersen et de son livre, comme témoin véridique de la civilisation du xni® siècle^ dans le Journal des Débats du 20 septembre 1846, par Philarète Chasles, dont nous avons en-

tendu les leçons au collège de France.

L'Académie de Trévise enten* dait, dans sa séance du 2 avril 1846, une étude assez accentuée sur les caractères de Vlmitation et de son auteur Jean Gersen par le célèbre professeur Pierre- Alexandre Paravia, Délia controversia Gerseniana^ lettura storica.

Le comte Gustave Avogadro, aumônier du roi à Turin, et dans la bibliothèque duquel avait été déposé le Diarium de AdoocatiSj découvert par M. de Grégory, utilisant les archives de sa famille et les travaux précédents, fit, à son tour, un mémoire sur l'auteur de Vlmitation.

Le chanoine Humbert Pillet, qui fut successivement professeur de théologie et d'Ecriture-Sainte, vicaire général à Chambéry et précepteur des princes royaux à la Cour, donna communication de ce mémoire à l'Académie royale de Savoie, en 1848. Ce savant distingué en prit occasion d'y ajouter une étude, dont les comptes-rendus de cette société ne donnent qu'une analyse substantielle.

« En constatant que cette polémique littéraire ne fut jamais plus vive, M. Pillet rappelle qu'un

grand nombre d'auteurs français, jaloux de rehausser la gloire de leur littérature nationale, semblent s'être coalisés pour revendiquer au chancelier Gerson l'honneur d'avoir écrit le plus bel ouvrage qui soit jamais sorti de la main de l'homme. Parmi les champions de cette cause on compte MM. Gence, Barbier, la Bouderie, Daunou, Fouinet, Dupré, Faugères, Villemain, Michelet, Montfalcon, Leroy et Geraud.

« A l'autorité de ces écrivains se joint l'autorité plus imposante de l'Académie française qui, dans ses séances publiques du 9 août 1838 et du 30 juin 1841, exerça cette haute magistrature dont elle est investie dans la république des lettres, pour réintégrer irrévocablement Gerson dansla possession qui lui avait été si longtemps contestée.

(( M. Pillet ne croit pas que ce jugement soit sans appel. Il pense môme qu'il ne serait pas difficile de démontrer que V Imitation appartient, comme Tavait jugé la

Société Académique de Savoie, en 1836, à la première moitié du xiii^ siècle, et que cet ouvrage fut écrit plus d'un siècle avant la naissance de Gerson (1363).

« A cet effet, il développe brièvement quelques preuves extrinsèques, qui, aux yeux d'une critique impartiale, semblent devoir dissiper tous les nuages (1).

Nous reviendrons sur le fond de cette dissertation, que nous avons enregistrée ici pour lui conserver son rang chronologique.

Le savant historien comte Louis Cibrario, ministre de l'instruction publique, vint encore ajouter l'appui de son autorité scientifique à la cause de Gersen, en 1860.

Enfin le bibliothécaire de Braida à Milan, Joseph Cossa, professeur de paléographie et de diplomatique, en comparant le codex de A dvocatis aux nombreux types de son dépôt, crut y reconnaître une main lombarde, contemporaine de l'auteur de V Imitation. 1861.

(1) Mémoires de l'Acadifmie royale de Savoie, 2"« série, I, XLiv.

Mais les académiciens de France, les souscripteurs à V Imitation polyglotte de Lyon peuvent-ils supposer qu'on sache quelque chose en dehors de leur patrie? Il y a encore des gersonistes, et niême des kempistes. Tel est Tempire des préjugés I

Le terrain a été déblayé dernièrement par M. Arthur Loth dans un article de la Revue des questions historiques , année 1873.

Raisonnant sur un manuscritcopie de V Imitation^ de la Bibliothèque nationale de Paris, dont il fixe avec certitude la date à 1406, il a fait table rase de la paternité possible de Thomas à Kempis et de Jean de Gerson avec une science remarquable (1).

(1) Cabinet des estampes. E. a 2 Réserves.

L'auteur aurait pu en faire autant avec un autre manuscrit de la Bibliothèque, n° 3592^ qui est au moins contemporain, s'il n'est pas plus ancien, d'après M. de Grégory. Mais il a appartenu à une famille lombarde, dont il porte les armoiries, et trahit son origine italienne par certaines finales idiotiques et par des formes orthographiques qui rappellent tantôt ritahe centrale, tantôt celle du nord, où l'on rencontre quelques colonies bavaroises. Telles n'étaientpas les visées deM. Arthur Loth.

De son aveu, les manuscrits de Thévenot et de Grand-Mont sont plus anciens que ces deux derniers. Mais leur texte se rapproche trop de celui qui vient

d'Italie et du texte usuel. Il s'agissait de faire passer celui de 1406, quoique inexact et incomplet, pour la copie d'un original antérieur aijx deux plus anciens que nous venons de rappeler, et devant avoir une origine tout-à-fait septentrionale.

Pour atténuer les preuves paléographiques, M. Arthur Loth a recours à des inductions grammaticales. Il essaie d'établir la pureté, et conséquemment la priorité de son manuscrit de prédilection, par des comparaisons de textes. Mais, hélas I la connaissance exacte du génie de la langue latine lui fait défaut. Il lui manque l'air du Latiurriy où l'on n'a jamais cessé de parler latin.

Nous ne ferons que quelques citations de ses travers. Ainsi, dans le Livrel, chap. ni, l'adverbe :

Vitro intendimus est plus naturel que la préposition Vltrà intendimus qui serait sans régime, puisc[u' intendimus gouverne cusiosis et damnosis. Oculos habentes, non videmus est plus relevé que Oculos habentes et non videntes , tout - à - fait prosaïque. La leçon : Eœ uno verbo omnia et unum loquuntur omnia, est bien plus précise et plus éner-

gique que la formule embrouillée de son manuscrit : Ex uno verbo in unum loquuntur omnia^ etc.

L'auteur n'aperçoit pas les nuances d'idées qui distinguent ces deux membres de phrase dans le chapitra xix : Vt , sit talis interius qualis videtur hominibus

exterius et qualis videtur ab hominibus exterius ; comme aussi les deux suivants : Et mérita multo plus débet esse intus quàm quod cernitur Jbris et quàm cernitur foris. 11 accuse de solécisme les deux premières formes de chaque groupe, qui sont pourtant correctes avec la modification de sens qu'elles expriment.

Dans le chapitre xxni, l'emploi de la troisième personne : Hodie homo est et cras non comparât.

Cum autem sublatus fuerit ab oculisj etiam cito transit a mente; donne à la pensée une teinte plus absolue et plus dogmatique dans sa générahté, que l'emploi de la seconde personne par son texte, qui n'est même plus grammatical dans cette section : Hodie homo es et cras non comparet. Nous en laissons d'autres (1).

Comme il est parlé assez sou-

ci) Revue des questions hUt, avril 1973, p. &52.

vent des devoti dans Vlmitatioriy M. Arthur Loth a jugé utile à sa cause de donner à ce mot la signification classique, en l'appliquant à une agrégation religieuse, dont il trouve le type dans les Frères de la vie commune^ établis en Hollande, ce pays privilégié, où aurait commencé la Dévotion moderne/ Tandis que Fauteur de V Imitation donne à ce mot le sens qu'il a encore aujourd'hui. III. iv. 5. vu.

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