‹ L'auteur du traité de l'imitation de Jésus-ChristChapitre 8 sur 12 · III. x. XLix. Lvi. et autres · texte numérisé non relu

III. x. XLix. Lvi. et autres

M. Pillet observait qu à l'époque de Vlmitatioriy « les Dominicains et les Frères-Mineurs n'avaient point encore pris dans l'Eglise cet immense développement auquel ils parvinrent vers la moitié du xni® siècle. Néanmoins ces deux célèbres congrégations étaient fondées.

Et, quoique Fauteur de Y Imitation se fût rangé, comme les Frères- Mineurs, sous l'étendard de l'école mystique, il réprouve hautement les rivalités puériles du tiers-ordre de Saint-François et de celui de Saint-Dominique, au sujet de la prééminence de ces deux institu- , tions naissantes et du mérite respectif de leur fondateur. » III. Lvni.

Pour ranimer la ferveur de ses religieux, l'abbé du monastère rappelle la vie des apôtres, des martyrs et des anachorètes des premiers siècles. I. xvni. Mais, quand il s'agit de faire une application directe de conduite, il se garde bien de recourir à l'exemple d'autres ordres religieux. Ce n'est ni dans le caractère ni dans l'habitude, on le conçoitfacilement, en de-

hors même de toute susceptibilité; c'est une question de dignité et d'indépendance réciproque d'ordre.

Mais il était tout naturel de chercher des exemples d'émulation dans sa propre famille. Deux réformes bénédictines avaienteulieu, celle de la Chartreuse en 1084, et celle de Citeaux en 1098, avec des modifications commandées par les circonstances de temps et de lieux, mais, en réalité, pour reprendre l'esprit primitif du fondateur. Et, pour les trouver encore dans leur ferveur primitive, il faut remonter plus haut que la fin du xm® siècle, surtout pour les Cisterciens, malgré la nouvelle réforme de saint Bernard de Clairvaux, au commencement du xn® siècle.

C'est précisément l'exemple de ces deux branches bénédictines que l'auteur de V Imitation donne comme stimulant à ses religieux; encore place -t-il en premier lieu les Chartreux, qui ont eu moins que tous les autres besoin de réforme. I. xxv. 8.

Ce synchronisme historique que nous ne faisons qu'indiquer, nous parait d'une application exacte à un couvent d'Italie, qui n'avait pas adopté les réformes cistercienne ni cartusienne.

Ces chronomètres historiques dont nous venons de constater la mesure concordante, font remonter jusque dans la première moitié duxm® siècle la date ascendante de Ylmitation. Il nous reste à rechercher la date descendante. C'est un texte de Touvrage qui va nous la fournir.

Au livre III, chap. l, verset 8, on lit : Nam quantum unusquisque est in oculis tuis, tantum est et non ampliuSy ait humilis sanctus Franciscus. Ce n'est pas la seule citation de saint François d'Assise. On le reconnaît encore dans le chapitre xxxiv, et dans le livre I, chapitre xix. Ces textes ont été reproduits comme étant de lui par Ludolphe de Saxe.

Le manuscrit de 1406 exploité

par M. Arthur Loth porte en note marginale : Hijec verba sanctus Franciscus fréquenter diœit.

Cette citation exclut d'abord de la paternité de V Imitation le patriarche des Franciscains, et, à plus forte raison, celui des Bernardins, bien que par une erreur dont nous donnerons plus loin la cause, son nom ait été mis à six manuscrits et à quatre éditions de Vlmitation.

Car saint Bernard de Clairvaux était mort en 1153, 29 ans avant la naissance de saint François d'Assise, qui est cité dans Vlmitation.

Celui-ci mourut en 1226.

On peut donc circonscrire entre les années 1226 et 1250 l'espace des recherches sur l'auteur de 1'/mitation.

Or, la tradition de Verceil, ap-

puyée de vingt copies de Vlmitation, celles d'Arona et de Bobbio^ de la fin du xin« siècle , celles de Parme, du Vatican, de Padolirone, d'AUacci-Biscia, de Venise, de Bologne, de Bobbio, du xiv siècle, celles de Venise, de Sluse, de Podiken, de Salzburg, de Schyre, de Turin, du xv« siècle, la tradition, disons-nous, affirme que Fauteur de Vlmitation est Jean Gersen de Cavaglià, abbé bénédictin de St-Étienne de Verceil de 1220

milieu du xni^ siècle, d'après le plus célèbre paléographe de la Haute-Italie, Joseph Cossa.

L'ancienne écriture romane minuscule s'était maintenue presque intacte en Italie jusqu'au xiv® siècle; alors que le siège pontifical d'Avignon, dès 1309, y répandit, par les bulles et rescrits pontificaux, récriture gothique usitée en

France.

Or, la manière ancienne de TItalie se reconnaît dans le manus-

à 1240. Cette tradition* pourrait re- crit de Advocatis et dans celui de

vendiquer encore les manuscrits de Brescia et de St-Germain-des- Prés, du XV® siècle, dans lesquels l'orthographe du nom a subi une variante, et ceux de Florence, de Vérone et de Wolfenbuttel, où s'est glissée une erreur de qualification, comme nous le dirons plus bas.

Aucun autre nom d'auteur, ayant vécu dans cet espace de recherches, ne se trouve mentionné dans les manuscrits anciens de Vlmitation ni dans les chroniques d'ordres religieux. Quant au manuscrit de Advocatis ou de Verceil, il touche de trop près la patrie de Jean Gersen et la famille d'un de ses successeurs pour ne pas ajouter aux témoignages des autres celui de son antiquité, qui remonterait m

Bobbio. En outre les majuscules n'y figurent qu'au commencement de chaque période : Vr et Vs y sont rarement doublées : 1'^* n'est jamais ponctué; quelquefois il est légèrement accentué. Nous retrouvons tous ces caractères dans nos parchemins de Savoie, des xn® et xni® siècles ; et nous rassurerons le modeste M. Cossa, du rapport duquel nous tirons ces remarques, en rappelant que les chiffres arabes étaient connus en Italie dès le xi® siècle, d'après un manuscrit de 1028 du bénédictin Guy d'Arezzo, qu'a fait connaître Mabillon. Il n^estpàs étonnant de les voir mélangés aux chifires romains dans le ttiânulorit Verceillais de VlmitaU^Hi ftous vou-

Ions dire celui de Advocatis.

Le savant paléographe y a signalé des détails orthographiques^ entre autres les II doublée^ans des mots qui ne le comportent pas, dont Tusage se circonscrit dans la région située entre Bielle et Pavie. , Cette livrée est vraiment géographique. Et, toutefois, M. Joseph Cossa n'a pas cru faire en cela un acte de complaisance. En se chargeant de faire une étude sur le codex de Advocatis j il s'était réservé une complète indépendance de critique. Aussi a-t-il rectifié plusieurs ^observations de M. de Grégory, qui, entre autres, n'avait pas saisj la valeur de certaines abréviations et les avait reproduites irrégulièrement dans l'édition du codex (1).

Nous en signalerons un autre plus loin.

Parce qu'il ressort évidemment des textes que nous avons cités plus haut que l'auteur de Y Imitation a occupé une chaire universitaire, plusieurs auteurs français ont attribué l'ouvrage au chancelier de Gerson, comme s'il n'y avait eu à cette époque que l'université de Paris. Celle de Verceil était plus

(1) OpuBColi religiosi, morali e letterarii, X, XXVIII. Le rapport de M. Cossa au P. Francesco Galandri, cité dans celte collection, est reproduit par le P. Camille Mella, CotUroversia Gerseniana, 156. •

ancienne, comme on le verra dans un précis historique de l'abbaye de St-Etienne, qui concourait avec le chapitre de Verceil au personnel des professeurs de ce studium^ où se trouvaient réunis les éléments des écoles épiscopales et monacales, assez distinctes ailleurs. Jean Gersen y tint successivement plusieurs chaires.

A la demande de Mgr Jacques Vialardi, évêque de Verceil, saint François d'Assise était venu fonder une maison de son ordre à Verceil en 1215. On conserve encore la tribune de laquelle il fit une allocution au peuple de cette ville.

Jean Gersen était alors probablement maître des novices à St- Étienne. Il a pu voir saint François d'Assise. Il a entendu de lui cette sentence qu'il a citée à la fin du chapitre l, en ajoutant, aithumilis FranciscuSy comme on le lisait dans les copies les plus anciennes prises sur les manuscrits primitifs. La qualification de sanctus a été ajoutée depuis à cause de la notoriété de sa canonisation.

François d'Assise avait apprécié dans Jean Gersen le religieux et le professeur. Lors de la décadence de l'université de Padoue, il envoyait ses religieux à celle de

Verceil, à laquelle elle fut réunie définitivement en 1224. Parmi ces élèves, les Annales des Franciscains citent le portugais Antoine dit de Padoue, et l'anglais Adam de Marx, en 1222. L'abbé bénédictin Jean fit à saint François le plus bel éloge de son élève Antoine, en lui écrivant avec quel succès il s'élevait aux plus hautes conceptions, quand il lui expliquait la théologie mystique attribuée à .saint Denys Taréopagite (1).

Ces documents historiques ont paru si concluants aux adversaires de Jean Gersen qu'ils ont essayé de les éliminer, sous prétexte que Fernand de Bouillon, avant de devenir Antoine de Padoue, avait fait ses études théologiques chez les chanoines augustiniens de Coïmbre, entre les années 1213 et 1219, et ont reporté à l'année 1224, qu'Antoine vint prêcher à Verceil, les rapports d'intimité qu'il avait eus avec Tabbé de Verceil, mais en substituant Thomas de Paris, supérieur des chanoines augustiniens de St-André, à Jean Gersen, abbé bénédictin de Verceil (2).

(1) Wadding, Annales fratrum minorum, 1.

Butzelin, Menologiumbenedictinum. Aug, Vindel. 1656.

Bolland, Acta sanct. junii, II.

(2j Guyard, Saint Antoine de Padoue, sa vie, ses œuvres et son temps, p. 51, 64, 103, 106.

Mais Thomas ne fut appelé du couvent de St- Victor de Paris qu'en 1219 au plus^tôt et ne put installer ses frères qu'après l'achèvement du couvent de St-André de Verceil, dont la première pierre avait été posée le 20 février 1219 (1). Saint François d'Assise, venu à Verceil en 1215, n'avait connu que le bénédictin Jean Gersen, à la piété et à la science duquel il confia ses religieux en 1222. Le nom de Jean et la qualification d'abbé bénédictin ne peuvent nullement convenir à Thomas dit Gallo.

Avec ses études précédentes et la pénétration prodigieuse, que lui donnait une vie toute séraphique, puisque Gersen avoue avoir appris de lui des choses merveilleuses, Antoine n'avait pas besoin de rester longtemps à Verceil. Saint François le chargea d'enseigner la théologie à Bologne en 1223. Ce fut le premier professeur de l'Ordre. L'année suivante, à la demande de l'évêque de Verceil, du clergé et des religieux, qu'il avait édifiés par ses vertus et son savoir, saint François l'y renvoya pour prêcher le carême. Ce fut une station de succès et de prodiges. L'au-

(1) Gofredo Gasalis, Dizion. Vercelli, 85.

Mandelli, Il commune di Vercelli.

teur de Vlmitationy III, xliii, 4, fait allusion aux deux séjours d'Antoine à Verceil, en mettant dans la bouche de Dieu ces paroles : Nam quidam amando me intime^ didicit divina et loquehatur mirabilia. Plus profecit in relinquendo omnia quam in studendo subtilia. On reconnait ici l'élève et l'orateur, didicit et loquebatur. La seconde phrase est presque une répétition d'un passage de la lettre de Gersen à saint François, citée plus haut.

Thomas de Paris, qui occupa, dans l'Université de Verceil, la chaire qu'avait illustrée Jean Gersen, fit, à son tour, un commentaire de la théologie dite de Saint Denys^ et cita plusieurs passages de son prédécesseur en le qualifiant de célèbre commentateur de Verceil.

L'anglais Valgrave affirmait avoir reçu de Cajétan, bibliothécaire du Vatican, pour leur maison de Saint-Germain-des-Prés, une copie du commentaire de Jean Gersen, réuni à ses sermons, et bien différent de celui de Thomas, abbé de St-André. Ils ont été publiés tous les deux (1).

(1) Camillo Mella, D$lla eontrovenia Gèneniana, 193.

D'après Oliverio, dans le codex de Schyre, qui, avec Vlmitationy contient des sermons de Jean Gersen, celui-ci est qualifié de doctor in Decretis (1).

Amédée Bellini et Hector Capecelatro citent de Jean Gersen un traité de contractibus. Il aurait donc encore enseigné le droit civil et canonique, probablement après François Ranzo, appelé le glossateur Verceillais^ dont il est cité, dans Vlmitationy I, ix, un aphorisme tiré de son traité :

De supplenda negligentia prœlatorum (2).

On a de Jean Gersen une autre œuvre': Tractatus Johannis abbâtis de professione monachorum^ qui offi:'e beaucoup de rapport de fond et de forme avec V Imitation (3).

On lui attribue encore l'ouvrage intitulé : Incipit liber Vercellensis super cantica canticorum, déposé à la bibliothèque de Turin.

Ces diverses productions justifient complètement la suscription du manuscrit de Vlmitation^ du xiv« siècle, que Baronius acheta, dit-il, fort cher, et laissa à la bibliothè-

(1) EUtoriA litkraria OrdinU S. Benedicti, l, 553.

(3) Tiraboschi, Storia délia Mter. ital. Yin.

(3) Bern. P62., Theiauru$ nov. aneed. I.

que du yatican : Eœ librisJohannis Gersen. Cette formule exprimait, à cette époque, la paternité plutôt que la propriété, surtout pour un bénédictin qui ne devait rien avoir, selon la règle : ne quid prœsumat monachus habere proprium.

M. Tabbé E. Levis, antiquaire au service du roi de Sardaigne sur la fin du siècle dernier, avait publié dans les Anecdota sacra \\xïe.\Q\r tre d'un abbé bénédictin de St-Michel de Lucedio près Verceil :

Epistola ad monachos de obedientia patribus prœstanda et de huinilate seroanda. Elle se reconnaît dans Ylmitatiorij I, vn. Et c'est donc Jean Gersen qui s'est inspiré des principes de son voisin, puisqu'il lui était postérieur.

Nous ne pousserons pas plus loin l'étude sur les citations d'auteurs antérieurs à V Imitation. Celles qu'on vient de parcourir suffisent à préciser ce que nous avons appelé la date descendante.

D'après tout ce qui précède, on peut fixer, entre les années 1225 et 1235, l'espace de temps pendant lequel a dû être composé le livre de Vlmitation^ c'est-à-dire, depuis la prédication de saint Antoine de Padoue jusqu'à quelques années avant la mort de Jean

Gersen, qui a dû avoir le temps de le faire répandre dans la maison et au dehors pour l'avancement spirituel de tous.

Il est évident que ce traité sans égal n'est pas sorti d'un seul jet des profondes méditations de son auteur. Il est le résumé des conférences spirituelles données aux novices ou à la communauté par le religieux qui en avait la charge. Il a dû les préparer pour chaque séance, les corriger, les augmenter successivement, les perfectionner d'année en année avec Taccroissementde son expérience et de sa sainteté. Réunies en un seul corps, elles ont dû être copiées parles religieux pour leur instruction personnelle, et communiquées aux personnes qui se mettaient sous la direction spirituelle du monastère et à d'autres maisons religieuses, avec lesquelles il était en rapport.

Qui ne voit, par la coïncidence de ces dates, que le traité de V Imitation était le fruit de l'expérience du maître des novices, qui, devenu abbé, l'a laissé comme un monument à son monastère; d'où il s'est répandu, par les nombreuses maisons de l'ordre, dans les autres familles religieuses.

Comme on le verra, Tabbé de Saint-Étienne de Verceil était, au XIII® siècle, un des représentants de la République verceillaise. Le chapitre x du livre I®^ atteste parfaitement la part qu'a dû prendre, à son grand regret, Jean Gersen aux affaires politiques de la cité, dès qu'il eut conquis la paix du cloître (1). Car l'auteur a connu le monde; il en a subi les vicissitudes, et les épreuves n'auront pas manqué à Jean Gersen, si, comme on l'a avancé, sa position l'avait d'abord jeté dans la carrière militaire au milieu des Guelfes et des Gibelins.

Un autre soldat, brisé dans ces luttes, et retrempé, comme lui, à l'école de Jésus-Christ, produira,

(I) ImiLy m, X.

au XVI® siècle, les Exercices qui ont façonné son Ordre; comnne V Imitation était le type de la vie religieuse depuis trois siècles.

Et, si, absolument, on veut voir un reflet de l'enthousiasme des croisades dans le livre III. i. vi. 5, il n'aurait pas manqué d'actualité au temps de Gersen. La cinquième croisade eut pour chefs Jean de Bienne et André de Hongrie, en 1217, et la sixième, Frédéric II, en 1228. Elles eurent beaucoup plus d'adhérents italiens que les deux suivantes, entreprises par saint Louis, en 1248 et 1268, qui furent les dernières et laissèrent les colonies chrétiennes de l'Orient sous le pouvoir des infidèles.

Ce n'est pas précisément ensuite de leurs résultats que les pèle-

rinages devinrent plus fréquents en Europe, comme l'avance M.

Arthur Loth. Celui du tombeau des Apôtres à Rome n'avait jamais cessé depuis son origine. Celui de saint Martin de Tours est venu ' ensuite, et celui de saint Jacques de Compostelle devint fréquent au IX® siècle. Nous ne parlons pas de Lorette, dont la première église ne fut construite qu'au xiv® siècle, et à laquelle on ne trouve pas la moindre allusion dans Y Imitation.

Son auteur signale au livre I, chap. I, 9, ceux que la curiosité autant que la piété poussait à visiter les églises somptueuses. Et, de fait, le xi® et xn® siècles avaient été pour l'Italie une véritable renaissance archi tectonique. Elle avait produit les magnifiques monuments religieux de Pise, de Florence, de Venise, que l'on venait admirer de toutes parts, en même temps qu'on vénérait les reliques si nombreuses des sanctuaires d'Italie. Et c'est parce que l'esprit de ces voyages déviait quelquefois de son principe que l'auteur de 1'/mitation en signale le défaut, I.

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