ARTICLE TROISIÈME
La méthode et les arguments spéciaux de la critique littéraire sont contestables.
Les conclusions contradictoires des critiques catholiques et des critiques rationalistes relativement à la composition du Pentateuque proviennent de la méthode divergente qu'ils suivent dans la détermination de cette
1. F. de Hûgel, La méthode Itislorifjne en son application à l'élude des documents de l'Jlexateugue, dans Compte rendu du IV' Congrès scientijique international des catholiques, 2' section. Sciences relif/ieuses, Fribourg, 1898, p. 255 (tirage à part, p. 25).
2. Cf. abbé de Broglie, Questions bibliques, édit. Pial, Paris, 1897, p. 121-128; A. Loisy, L'enseignement biblique, septembre-octobre 1891, Chronique, p. 7-9.
composition. Les catholiques, fidèles à l'ancienne méthode, s'appuient principalement sur la tradition juive et chrétienne. La rédaction d'un livre par l'auteur dont il porte le nom est un fait historique, dont la vérité repose sur le témoignage des conteinporains ou des hommes les plus rapprochés de l'événement. S'il s'agit d'un livre antique, on interroge l'antiquité, en remontant aussi près que possible de l'origine, et lorsqu'on se trouve en présence d'une tradition ancienne, constante et convergente, on n'hésite pas à l'accepter et à attribuer le livre en question à l'auteur, auquel elle le rapporte. Les arguments internes, tirés du livre lui-même, ne peuvent rien apprendre de direct et de précis sur l'écrivain qui a rédigé ce livre; tout au plus, confirment-ils indirectement les affirmations de la tradition, en montrant que rien dans le contenu du livre ne s'oppose à l'attribution qui en est faite à l'auteur connu. Telle est la méthode, véritablement critique, qu'il faut suivre dans la démonstration de l'authenticité d'un livre, dont l'auteur est nommé, et que Léon XIII recommandait aux catholiques dans l'encyclique Providentissimus Deus.. C'est par l'emploi normal de cette méthode qu'en remontant la série des siècles, les catholiques prouvent encore la composition du Pentateuque par Moïse. ^ oir p. 2o5-234-
Les critiques modernes, au contraire, tiennent peu de compte de la tradition juive et chrétienne, dont ils méconnaissent l'autorité et dont ils rabaissent l'antiquité. Pour connaître l'origine du Pentateuque, ils ne s'en rapportent qu'aux arguments intrinsèques, qu'à la seule étude du contenu du livre. Cette méthode, sagement appliquée, peut servir à déterminer approximativement la date d'un livre, dont l'auteur n'est pas connu. Mais
rejeter de parti pris la tradition, c'est volontairement se priver de renseignements clairs et précis pour lechercher par une voie indirecte et obscure le nom de l'auteur, transmis de génération en génération. Etudier le contenu seul de l'ouvrage, lui demander de livrer le secret de son origine, c'est vouloir résoudre un problème avec des données insuffisantes; c'est surtout s'exposer à être entraîné à des interprétations subjectives, à des impressions personnelles, qui autoriseront tout au plus des conjectures plus ou moins fondées, mais pas de conclusions fermes et certaines. Ayant ainsi abandonné la véritable méthode scientifique, les critiques aboutissent, en fait, à émettre sur la prétendue distinction des sources, sur les caractères, la date des documents du Pentateuquc une série d'hypothèses fragiles et des vues divergentes. Chacun abondant en son sens propose des solutions nouvelles, qui diffèrent les unes des autres et montrent clairement par leur diversité même leur incertitude et leur valeur caduque. Les disciples d'une même école peuvent bien rester d'accord sur quelques soi-disant résultats acquis ; ils se séparent les uns des autres sur un plus grand nombre de points, laissés à la libre recherche et à la libre discussion. Bientôt se lève une école nouvelle qui, d'après les mêmes principes et à l'aide des mômes procédés, aboutit à de nouveaux résultats, qui sont différents des premiers et qu'elle affirme avec la même assurance. C'est la conséquence fatale de la méthode employée. En faisant table rase de la tradition, en ne donnant confiance qu'à la recherche personnelle, on doit n'être d'accord que dans la négation ; on ne peut se rencontrer que sur quelques points communs; pour l'ensemble et pour les détails, on va nécessairement à des conclusions différentes. Celte diversité
nécessaire est la condamnation delà méthode des critiques. Toutefois, au point de vue de la méthode suivie, il faut soigneusement distinguer, entre les plus récents critiques, deux catégories hien tranchées, et faute d'avoir fait cette distinction, plusieurs apologistes catholiques ont exagéré, dans la polémique, la condamnation en bloc delà critique. Beaucoup de partisans de l'hypothèse documentaire, surtout parmi les premiers, avaient versé dans le rationalisme, et ils se laissaient plus ou moins dominer ou diriger dans leurs études par le principe de l'évolution rationnelle de la religion mosaïque. Ils partaient de l'idée du polythéisme primitif des Israélites et ils décrivaient les progrès successifs de cette religion aboutissant finalement au monothéisme pur desprophètes. La théorie du développement naturel influençait plus ou moins directement leurs recherches et leur fournissait des arguments a priori, qui fortifiaient les arguments historiques et littéraires qu'ils tiraient de la Bible. Il était certes nécessaire de réfuter cet aspect du problème, que parfois les exégètes catholiques ont envisagé trop exclusivement ^. Mais s'il est juste de repousser a priori certaines considérations naturalistes de Reuss, de Kuenen, de Wellhausen, d'HoIzinger et de Stade, par exemple, il existe une autre classe de critiques, tels que Dillmann, Delitzsch, Kittel, Kônig, Strack, deBaudissin, Driver, Ryle, Gautier, etc., qui n'ont pas recours aux arguments a priori, quoiqu'ils soient, volontairement ou à leur insu, influencés par eux, et se sont confinés sur le terrain des faits et des documents. Leur méthode doit être appréciée en elle-même, et les preuves qu'ils invoquent, discutées en dehors de tout système philosophique ou religieux, au
I . Pelt, Histoire de l'A . T., a' édit. , Paris, 1 90 1 , ti, p. 297-299, 3o3-3o7.
point de vue striclemenl historique et littéraire, auquel ils les envisagent. Nous écarterons donc toute théorie sur l'origine naturelle et polythéiste de la religion israélile, théorie qui n'est pas nécessairement liée à l'hypothèse documentaire du Pentateuque '. Nous discuterons seulement les arguments historiques et philologiques des critiques.