HYPOTHÈSES LÉGITIMES TOUCHANT
DU PÈNTATÈUQUE
ARTICLE PREMIER Les altérations du texte original.
Il est bien évident qu'il ne peut être question de l'authenticité absolue du Pentatcuque, comme si Moïse avait rédigé lui-même ou dicté le texte actuel, sauf le dernier chapitre du Deutéronome et quelques gloses insérées plus tard dans l'original. Il est certain, en effet, que le texte primitif ne nous est pas parvenu dans son intégrité absolue ; il a subi des altérations et des retouches de diverse nature. La simple comparaison du texte massorétique avec le Pentateuque samaritain et la version grecque des Septante suffirait à le démontrer. Chacun sait que ces trois recensions présentent entre elles des différences nombreuses et relativement notables. Les plus saillantes concernent les chiffres de l'âge des patriarches antédiluviens, Gen., v, i-3i, et posldiluviens, Gen., XI, 10-26; elles ont donné lieu à trois chronologies différentes de l'histoire primitive, sans qu'il soit
possible de déterminer laquelle des trois se rapproche le plus de l'original. Pour les premiers, l'hébreu et le samaritain sont généralement d'accord et présentent avec les Septante une divergence de cent ans sur l'époque de la paternité de plusieurs patriarches, sans parler des divergences de détails. Pour les seconds, le Pentateuque samaritain est d'accord avec le texte grec pour six générations, dont cinq ont chacune cent ans de plus que l'hébreu, et une, celle de Naclior, cinquante seulement '. Mais les chiffres ne sont pas seuls divergents dans ces trois recensions. Le Pentateuque samaritain comprend, en outre, un certain nombre d'additions et de modifications, dont les trois plus célèbres substituent Garizim à Hébal, Exod., xx, 17; Deut., v, 21; xxvii, 4, 5 ■-. Or on ne peut décider si ce sont des interpolations faites par les Samaritains dans l'intention d'autoriser le culte célébré à leur temple de Garizim, ou si les Juifs auraient changé Garizim en Hébal, Deut., xi, 29, dans un but polémique. B. Kennicott^ a, toujours et dans tous les cas, donné la préférence au texte samaritain; mais Gesenius * croyait ce texte plus altéré que le texte hébreu et rejetait en bloc toutes ses leçons propres. Cependant le texte samaritain a probablement conservé quelques bonnes leçons. Il a, du reste, des rapports étroits avec le texte grec des Septante, et tous deux représentent certainement un texte hébreu ancien et notablement différent du texte massorétiquc ; ce qui s'expliquerait si le texte
1. F. Vigourouï, Manuel biblique, 12'' édit., Paris, 190O, t. 1, p. IJ17-632; Dictionnuire de la Bible, irl. Chronologie, t. 11, col. 721-72^.
2. Dictionnaire de la Bible, art. Hébal, t. m, col. iCi : art. Moréli (Chêne de), t. it, col. 1270, 127^.
3. The State of the printed hebrew Texl of ihe Old Testament considered, 1753-1751), t. 1, p. 21 -117.
4. De Pentateucld samaritani origine, indole, auctorilaie, Halle, 181 5.
samaritain ne remontait guère nlus haut qu'à l'époque d'Alexandre le Grand, quand les Samaritains, avant rompu définitivement avec les Juifs, organisèrent leur culte sur le mont Garizim *. De son côté, la version des Septante, comparativement au texte massorétique, présente des additions, des omissions, des transpositions, des lectures différentes, qui ne sont pas toutes le fait des traducteurs, mais qui proviennent souvent de l'état antérieur du texte hébreu -. Enfin, le texte massorétique, quoique traditionnel dans sa vocalisation, ne représente pas l'original dans sa teneur primitive: il a reproduit, du reste, dans les keri, ou leçons à lire, un certain nombre de variantes antérieures, et il conserve, danssa teneur actuelle, des indices visibles d'altération, par exemple, Deut., X, 6 ^; Exod., xi, 3, et des transpositions, comme Exod., XXX, i-io, qui serait mieux à sa place après Exod., XXVI, 35. De cet état des trois recensions il faut conclure que le texte du Pentateuque a subi, au cours séculaire de sa transmission, des retouches et des altérations. Or celles-ci ne semblent pas être exclusivement l'œuvre des copistes, mais parfois des reviseurs, qui modifiaient, corrigeaient, transposaient quelques parties du texte. La conclusion s'impose donc : \ous n'avons plus le texte du Pentateuque dans sa pureté originale ; il nous est parvenu remanié, retouché dans des détails qui, sans atteindre à la substance du fond, permettent aux critiques modernes de reconnaître dans le texte actuel des gloses, des lacunes, des transpositions. Tout cela ne vient pas de la plume de Moïse ou de ses secrétaires, et par
1. Diclicnnaire de la Bible, art. Garizim, t. m, col. 1 11-112.
2. Swete, An Introduction to llte Old Testament in greek, Cambridge, 1900, p. 23')-236, 2^3, 4i2, 4')G.