De la putréfaction des sécrétions azotées de l’intestin
1. — LES CORPS AROMATIQUES PROVIENNENT DE LA PUTRÉFACTION DES ALIMENTS AZOTÉS DANS L’INTESTIN.
Dans la nature, toutes les substances aromatiques (oxyacides, phénol, scatol, indol, brenzcatéchine, hydroquinone, alcaptone) dérivent ou bien des noyaux aromatiques préformés dans les corps protéiques (tyrosine, tryptophane, phénylalanine), ou bien des végétaux qui contiennent des dérivés du benzol.
Il n’en est plus de même dans l’organisme humain, ainsi que nous l’apprend Baumann (1), et ici l’animal se montre un chimiste très inférieur au végétal.
En effet, alors que la plante forme avec facilité des composés aromatiques aux dépens des hydrocarbures, des graisses ou des composés de la série grasse, l’animal ne le peut pas.
Chez l’animal et chez l’homme, toutes les substances aromatiques dérivent de l’albumine et de ses produits de décomposition, et la formation des corps aromatiques aux dépens des substances ternaires doit être absolument exclue. Cet avantage de la plante sur l’animal se trouve non seulement dans l’extraction des corps aromatiques habituels (oxyacides, phénol, scatol, indol), mais encore dans celle des corps aromatiques rares (brenzcatéchine, hydroquinone et alcaptone), qui sont des produits de décomposition d’origine végétale.
Ces dernières substances, qui sont contenues dans la
(1) Baumann, Zeils. f. phys. Ch., X, p. 123.
SUBSTANCES TOXIQUES
plupart des végétaux, peuvent en être facilement extraites en les chauffant avec un alcali.
Mais (1), comme Baumann le démontre, l’organisme de l’homme n’en est pas capable, et les petites quantités de ces substances qui se trouvent dans son urine ne proviennent pas des végétaux ingérés, mais bien de la putréfaction microbienne des aliments azotés.
Nous le voyons, V organisme humain ne peut tirer les corps aromatiques que des noyaux aromatiques préformés dans les aliments azotés, car même les enzymes digestifs de Vhornme ne peuvent parvenir à décomposer les aliments azotés en corps aromatiques.
Seuls, les végétaux parasites de Vhornme, les microbes anaérobies de Vintestin sont capables d'obtenir cette décomposition.
L’extraction des noyaux aromatiques est donc dévolue uniquement aux végétaux et à leurs zymases ; car, dans le corps humain et chez l’animal, ce sont encore les végétaux microscopiques, les schizomycètes ou microbes qui procèdent ü cette décomposition.
Nous pouvons donc déduire de ces expériences et conclure de la longue série de travaux de Baumann et de ses élèves que les substances aromatiques qui se forment dans Vintestin de Vhornme proviennent uniquement de la putréfaction microbienne des aliments protéiques d'origine animale et que les hydrocarbures et les corps gras nen produisent pas.
L’org-anisme ne peiit-îl former des corps aromatiques hors de Tintestin.
L’intestin est-il la seule source des corps aromatiques, ou bien ces composés prennent-ils naissance ailleurs encore dans l’organisme?
(1) Baumann, loc. cil.
Deux ordres de faits sembleraient le démontrer :
1” Des expériences sur les animaux;
2° Des observations cliniques.
Expériences sur les animaux. — Dans l’inanition, les substances aromatiques ne disparaissent pas dans l’intestin, et l’indol et le phénol ne font que diminuer dans l’urine sans jamais disparaître.
De nombreuses observations le démontrent :
Van der Velden (l) et Salkowski (2) chez des chiens en état de famine, pendant cinq jours, n’ont trouvé, à côté d’une disparition du phénol, qu’une diminution de l’indol.
Millier (3), dans ses observations sur le jeuneur Cetti, démontre que l’indol diminue rapidement et disparaît le quatrième jour du jeune; mais, par contre, que dès le cinquième jour le phénol augmente considérablement.
Blumenthal (4), il y a quelques mois à peine, cherchant à démontrer que chez fe lapin l’indican provient aussi de la fonte cellulaire du corps sans aucune intUience des bactéries fait remarquer que chez cet animal, qui n’a normalement pas de phénol, on en trouve lorsqu’on le soumet à la famine ou à des injections de phlorizinine.
Ne peut-on pas conclure de toutes ces expériences sur les animaux que l’usure des cellules de l’organisme, qui est la conséquence de l’inanition, est aussi la cause de la formation du phénol et de l’indol?
A CETTE PREMIÈRE SÉRIE d’objections, on pcut répondre par les expériences d’Ernst, qui démontrent que l’inanition ne prive pas l’intestin de substances protéiques capables de fournir les corps aromatiques sous l’influence microbienne.
(1) Van der Velden, Virchov)’s Arch., LXX, p. .343.
(2) Salkowski, Délits, chem. GeselL, 187G, p. 408.
(3) Muller, Derl. klin. Woch., 1887, p. 308.
(4) Blumenthal, Charité Annalen, XXVII, p. 124.
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Cet auteur montre en effet que la putréfaction de la bile et du suc pancréatique riches en albumine donne nai^ssance au phénol, à l’indol et au scatol; que le mucus intestinal, qui, d’après Paijkull, est constitué par de la nucléo-albumine, en donne aussi, lorsqu’il est soumis à l’action des microbes.
On peut ainsi facilement se rendre compte de la présence des substances aromatiques dans l’urine chez des animaux et chez l’homme en état d’inanition prolongée.
Si nous ajoutçns à cela que F. Müller a démontré que l’état de famine augmente le pouvoir putréfiant des microbes, en diminuant la formation des acides organiques antitoxiques et en produisant des hémorragies intestinales, qui sont, à leur tour, la source de la production des corps aromatiques, nous aurons répondu encore aux dernières objections de Blumenthal.
2“ Observations cliniques. — De nombreux faits cliniques paraissent être favorables à cette thèse et semblent démontrer que l’homme en état d’inanition produit quand même du phénol et de l’indol, alors même que l’intestin ne contient pas de nourriture.
C'est ainsi que chez l’homme, dans certains cas d’inanition profonde causée par des carcinomes de l’estomac ou du pylore, on trouve une augmentation des phénol et indol, ce qui semble prouver que la fonte de l’albumine du corps en est la cause.
Sénator(l) constate une augmentation de l’indol dans l’inanition causée par un carcinome du pylore.
Le professeur Bourget (de Lausanne), notre excellent ami, a fait la même constatation dans plusieurs cas d’inanition causés par des carcinomes de l’œsophage.
Salkowski (2) se trouve en présence du même résultat; aussi ces auteurs en concluent-ils que les substances aromatiques
(1) SÉNATOR, Centralbl. f. med. Woch., LXXVII, p. 70.
(2) Salkowski, Zeits. f. phys. Ch., X, p. 266
peuvent, en partie tout au moins, provenir des albumines fixes de l’organisme.
A CETTE SECONDE SÉRIE d’objections, iious opposerons le fait que jamais la présence des dérivés aromatiques n’a pu encore être démontrée ni dans le sang, ni dans la lymphe, ni dans les muscles, ni dans les organes, pas même chez des animaux en état d’inanition profonde.
Bien plus, grâce à toute une série de recherches, il paraît actuellement certain que ce n'est quen présence des microbes que V albumine du corps se décompose en corps aromatiques.
Il n’est donc pas étonnant que des carcinomes ulcérés et gorgés de microbes de l’œsophage, du pylore, de futérus, augmentent considérablement la quantité des substances aromatiques dans l’urine, au même litre que cela se produit chez un phtisique en troisième période ou chez tout malade atteint d’une suppuration ou d’une inflammation microbienne quelconque.
On le voit, la deuxième série d’objections tombe comme la première.
Mais il y a plus. Nous connaissons actuellement plusieurs faits qui nous démontrent absolument directement que, si l’on parvient à supprimer la putréfaction azotée intestinale, on ne trouve plus de corps aromatiques dans l’urine.
Baumann (1), observant pendant plusieurs semaines un malade qui avait une fistule stercorale dans la partie inférieure de l’intestin grêle et qui maigrissait à vue d’œil, constata une diminution importante des sulfoéthers et une disparition presque complète de l’indol, du phénol, des oxyacides aromatiques pendant tout le temps que les matières s’écoulèrent par la Gstule. Dès que celle-ci fut fermée et que les matières reprirent leur cours habituel.
(1) Baumann, Zeits. f. phys. Ch., X, p. 120.
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l’excrétion des sulfoéthers redevint normale, et le phénol, l’indol et les oxyacides reparurent dans l’urine.
Ewald (1) vit le même fait se reproduire dans un cas tout à fait analogue de fistule de l’intestin grêle : amaigrissement extrême, et cependant aucune trace de phénol et d’indol avant l’opération ; réapparition après la cure radicale.
On peut donc conclure de ces faits :
1” Que les substances aromatiques ne se produisent que sous l’influence de la putréfaction intestinale opérée sur la nourriture azotée et sur les nucléo-albumines contenues dans la bile, les sucs et les mucus sécrétés dans l’intestin ;
2" Que la destruction même rapide de l’albumine de l’organisme, comme elle s’était produite dans ces deux cas de fistule, n’augmente en rien la proportion des sulfoéthers urinaires.
Une seconde série de faits est plus démonstrative encore. Baumann (2), après avoir mis un chien en état de famine et vu diminuer les substances aromatiques, désinfecte l’intestin avec I gramme de calomel [d’après Wassilieff (3), le meilleur désinfectant de l’intestin] ; il put alors démontrer que l’urine ne contenait plus trace d’indol ni de phénol, et que seuls les oxyacides persistaient, mais en très minime proportion.
Baumann en conclut que les indol et phénol ne proviennent que de la putréfaction des aliments azotés dans l’intestin, mais que les oxyacides peuvent, au moins en petite partie, provenir des tissus de l’organisme.
Salkowski, d’abord adversaire acharné de cette opinion, se déclare convaincu par cette expérience.
Il estime même que la restriction de Baumann sur les
(1) Ewald, Arch. f. path. Anal., LXXV, p. 409.
(2) Baumann, Zeils. f. phys. Ch., XVI, p. 221.
(3) Wassilieff, Zeils. f. phys. Ch., VI, p. 112,
oxyacides n’est pas absolue, car ces corps sont très résistants ; ils s’éliminent lentement, leur réactif, la liqueur de Millon, est très sensible; tout ceci explique fort bien qu’on puisse les trouver encore plusieurs jours après qu’on ne retrouve plus les phénol et indol. L’expérience prouve qu’ils sont plus résistants et non pas qu’ils se forment dans le corps.
Les belles expériences de Nutall et Thierfelder (1) ont donné la solution définitive du problème.
Chez des animaux à intestin absolument stérile et ne recevant qu’une nourriture mixte, absolument stérile, c’està-dire chez des animaux dans l’intestin desquels aucune vie microbienne n’avait pu se produire, l’urine ne contenait pas la moindre trace de phénol, de crésol, d’indol, de scatol et de brenzcatéchine ; les oxyacides, par contre, s’y trouvaient, mais en petite quantité.
Tous ces faits paraissent bien démontrer que les corps aromatiques, à Texception d'une faible portion des oxyacides, ne se forment que dans V intestin et que sous Vinfluence de la putréfaction microbienne.
On comprend maintenant pourquoi les selles du nouveauné, le méconium, ne contiennent aucune substance aromatique, alors que son urine en contient, parce qu’elles lui sont communiquées par le sang de sa mère.
On s’explique pourquoi, chez le jeune enfant nourri au sein, l’urine contient peu de corps aromatiques, alors qu’elle en contient beaucoup plus lorsqu’il est nourri artificiellement, car chez le premier l’intestin contient beaucoup moins de microbes que chez le second.
Lewandowski (2), recherchant quels étaient les microbes de l’intestin qui produisent les substances aromatiques, trouve que, sur vingt-trois espèces, neuf produisent des phénol et indol et six seulement de l’indol.
(1) Nutall et Thierfelder, Zeits. f. phys. Ch., XXII, p. 71.
{-) Lewandowski, Deuls. med. Woch., LI, p. 1180.
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