I. — AUTO-INTOXICATIONS DYSCRASIQUES
Passons rapidement en revue les auto-intoxications dyscrasiques. Ce groupe est difficile à délimiter. En effet, les substances toxiques produites par le fonctionnement des différents organes de notre corps ne se trouvent pas à leur lieu d’origine; elles diffusent dans le sang ou ne se montrent que dans les sécrétions et excrétions, et il est souvent difficile de retrouver leur véritable origine.
En second lieu, un certain nombre de ces substances ne sont pas des poisons au vrai sens du mot; elles agissent bien moins en produisant par leur présence des modifications qualitatives, c’est-à-dire toxiques, du sang qu’en y causant des modifications quantitatives qui changent ses conditions d’isotonie.
Or nous savons actuellement que des symptômes très sérieux et meme la mort peuvent en résulter. On a pu démonlrer que, lorsque des grosses molécules d’albumine,
AUTO -INTOXICATIONS DYSG BASIQUES.
de sucre ou de produits intermédiaires du métabolisme augmentent dans le sang, il se produit des troubles graves que l’on aurait certainement attribués autrefois à une intoxication véritable.
Le mot d’intoxication doit donc être étendu dans les auto-intoxications et comprendre non seulement les modifications qualitatives de notre sang, mais encore ses modifications quantitatives d’isotonie.
Quoi qu’il en soit, l’accumulation dans le sang de produits normaux ou anormaux peut être causée :
Soit par un fonctionnement anormal de nos tissus ;
Soit par un fonctionnement incomplet ou insuffisant des glandes antitoxiques, qui sont destinées à transformer ces déchets en substances inoffensives ou même utiles.
De là deux espèces d’auto-intoxications dyscrasiques :
V auto-intoxication dyscrasique histogénique^ si ce sont les tissus qui produisent le poison;
Vj auto-intoxication dyscrasique oryanopatJiique, si ce sont les glandes antitoxiques qui sont la cause de l’intoxication de l’organisme.
A. — AUTO-ISTOXICATIONS HISTOGÉMQÜES
L’aulo-intoxication histogénique se produit dans des cas très variables.
Lorsque les nucléines détruites et décomposées en acide urique, en corps puriques, en xanthine, hypoxanthine, en acide oxalique, se forment en excès dans le sang, on se trouve en présence de la diathèse urique^ de Y arthritisme.
Le même état sanguin se retrouve dans la leucémie et la pseudo-leucémie, grâce à l’abondante destruction des nucléines des leucocytes.
Ce premier groupe forme les auto-intoxications niicléotytiques.
INTRODUCTION
Lorsque l’albumine et surtout les corps gras de l’organisme sont détruits en trop grande quantité ou trop rapidement, il se forme des acides gras volatiles et de grandes quantités d’ammoniaque que ces acides empruntent à l’albumine pour se saturer.
Sous l’influence de la destruction spéciale des graisses, il se produit en outre de l’acétone.
On se trouve alors en présence de cette auto-intoxication que l’on appelle tantôt V intoxication acide, tantôt V acétonémie, et qui accompagne et caractérise la famine, l’alimentation insuffisante, la cachexie carcinomateuse, certaines anémies graves, beaucoup d’aflections intestinales, et surtout le diabète grave.
On l’observe en un mot chaque fois que des graisses ou des albumines de l’organisme sont détruites en proportions exagérées.
Ce deuxième groupe forme les auto-intoxications protco et bjpohjtiques.
Les marches forcées, la fatigue physique exagérée produisent une quantité exagérée d’acide sarcolactique, qui ne peut être éliminé au fur et à mesure de sa production. Son accumulation cause la fatigue, et, pour peu qu’elle devienne habituelle, il en résulte une auto-intoxication dont le surmenage physique est le tableau symptomatique.
Il est très probable qu’il en est de même dans le surmenage du système nerveux.
Telles sont les auto-intoxications histogéniques, qui n’ont rien à faire avec notre sujet spécial.
B. — AUTO-lNTOXlCATIOyS OBGAXOPATHIQUES
Les auto-intoxications organopathiques sont très nombreuses et très variées :
Un premier groupe de glandes est destiné à éliminer au
AUTO-INTOXICATIONS DYSCR ASIQUES.
dehors les substances nuisibles à l’organisme : ce sont les glandes à sécrétion externe.
Chaque fois qu’une de ces glandes devient insuffisante, il se produit dans l’organisme une rétention de ces substances toxiques qui cause des symptômes morbides graves, variables suivant la glande atteinte :
Symptômes d’urémie quand c’est le rein ;
Symptômes de cholémie quand c’est le foie.
Ce sont les auto-intoxications organopathiques par sécrétion externe.
Un second groupe de glandes est destiné soit à fournir à l’organisme une substance indispensable à sa vie normale, soit à détruire des substances nuisibles, qui, sans leur fonction anti toxique, s’accumuleraient dans l’organisme en l’intoxiquant.
Chaque fois qu’une de ces glandes devient malade ou insuffisante, ces substances toxiques s’accumulent dans l’organisme, et il en résulte des troubles sérieux à symptomatologie variable suivant la glande atteinte.
Ce sont les auto-intoxications organopathiques par sécrétion interne.
Groupe fort intéressant, puisque l’administration au patient de la glande homologue d’un autre animal sain en fait disparaître les symptômes morbides.
Ainsi se développent:
La tétanie par insuffisance des glandes parathyroïdes ;
Le myxœdème par insuffisance de la thyroïde;
L’acromégalie par insuffisance de l’hypophyse;
■ La maladie d’Addison par insuffisance des capsules surrénales.
Après avoir ainsi éliminé toutes les auto-intoxications dyscrasiques et bien délimité notre sujet, nous pourrons aborder avec fruit les auto-intoxications intestinales.
INTRODUCTION
L’auto-intoxication intestinale, c’est l’empoisonnement causé par les altérations quantitatives ou qualitatives d’une digestion normale.
Mais, par digestion normale, nous n’entendons pas seulement la digestion décrite par les physiologistes, mais bien cette digestion beaucoup plus complète et beaucoup plus compliquée qui se fait chez tout l’homme normal.
A côté de la digestion par les enzymes de l’estomac et de l’intestin, il se produit chez tout homme une digestion par les microbes qui vivent en véritable symbiose dans le tube digestif de l’homme.
Les enzymes digestifs transforment' les amidons en sucre, émulsionnent les graisses, transforment les substances azotées en albumines, en peptones et en corps cristallisés.
Les microbes font de même. Il y a des bacilles qui transforment les amidons en sucre ; il en est d’autres qui émulsionnent les graisses. Il en existe d’autres qui savent admirablement transformer des albumines en albumoses, en peptones et en corps cristallisés.
Mais l’action des microbes ne se borne pas là. On trouve dans le chyle et les matières fécales un gaz : l’hydrogène sulfuré; des acides; lactique, butyrique, propionique, etc., qui proviennent de la fermentation des hydrocarbures; on y trouve des substances aromatiques, des plomaïnes qui proviennent de la putréfaction des corps azotés et qui ne se produisent pas avec les enzymes digestifs seuls. Il faut donc admettre qu’ils proviennent de l’action des microbes.
Ainsi les microbes du tube digestif normal digèrent et putréfient tout à la fois, et leur intervention, variable suivant les individus, variable chez le même individu suivant les
circonstances, nous permet fort bien de comprendre pourquoi la digestion en clinique n’est guère comparable à celle des physiologistes, comment il se fait que deux digestions normales ne sont pas exactement superposables (Marfan), et comment, chez la même personne, la digestion du matin est souvent différente de celle du soir, sans que pour cela ces digestions cessent encore d’être nor^ males.
Cette intervention continuelle des microbes dans la digestion nous permet donc de la considérer comme un processus normal de V organisme. V intoxication qui en résulte est donc bien une auto-intoxication.
Ces faits bien constatés actuellement nous imposent trois questions d’une haute importance :
1“ L'intervention microbienne est-elle utile à Vorganisrne ?
Ss® Cette intervention microbienne est-elle indispensable?
3“ Cette intervention microbienne peut-elle devenir nuisible ?
1® L’intervention microbienne est-elle utile ? —
Elle l’est certainement, puisqu’elle aide à la digestion, puisqu’elle digère les aliments aussi bien que les enzymes digestifs, puisqu’elle supplée dans beaucoup de cas à l’insuffisance des glandes du tractus gaslro-intestinal.
Mais elle l’est surtout parce que certains aliments, la cellulose par exemple, que les enzymes sont incapables de digérer, ne sont transformés et rendus assimilables que par l’action des microbes.
2® L’intervention microbienne est-elle indispensable ? — Mais pouvons-nous en conclure que l’intervention microbienne est si utile, si nécessaire qu’elle en devient indispensable ?
En d’autres termes, un organisme privé de l’intervention des microbes dans sa digestion en souffrirait-il.
INTRODUCTION
et, si celte intervention lui manquait tout à fait, finirait-il par périr ?
Pasteur l’avait supposé.
Nutall et Tliierfelder (1), dans l’espoir de démontrer la fausseté de l’allégation de Pasteur, ont réussi à faire vivre de jeunes cobayes extraits aseptiquement du ventre de leur mère en ne leur donnant qu’une nourriture stérile. Ces animaux ont pu vivre, mais d’une manière défectueuse, puisqu’ils sont restés de beaucoup en dessous du poids et de la taille des cobayes témoins.
Schottelius(2), par des expériences plus prolongées, semble même démontrer que l’opinion de Pasteur était justifiée. Ses poulets aseptiques nourris aseptiquement finirent tous par périr, alors que les témoins prospéraient normalement.
Charrin et Guillemonat démontrent que l’organisme adulte auquel on supprime tout apport microbien en stérilisant l’air, les milieux elles aliments, s’anémie, maigrit et devient moins résistantvis-à-visdes infectionsmicrobiennes.
En somme, sans vouloir rien conclure de ces expériences encore trop peu concluantes, on peut affirmer que les microbes interviennent activement dans tous les actes digestifs, mais qu'à côté de leur rôle utile incontestable il est non moins incontestable que leur intervention transforme le tube digestif, même à l’état normal, en un réceptacle et en une fabrique constante de poisons (Marfan).
Aussi la troisième question devient-elle nécessaire :
3® L’intervention des microbes peut-elle devenir nuisible? — Est-il possible que la quantité de substances toxiques produites devienne si considérable ou que la puissance des organes antitoxiques devienne suffisamment faible pour que ces substances passent dans le sang en causant ainsi une auto-intoxication intestinale ? Cette
(1) Nutall et Thieufelder, Zeils. f. ph;/s. Ch., XXII. p. 71.
(2) ScHOTTELius, Arc/i. f. Ilygiene, XXIV. p. 210,
question est de la plus haute importance pour le sujet qui nous occupe, car c’est de sa réponse que va dépendre l’existence de la théorie de l’ auto-intoxication intestinale.
C’est Senator qui, en 1868, en a fait la première mention : car il décrit alors les « intoxications dont la cause réside dans l’intestin ».
Quinze ans plus tard, et presque en même temps. Bouchard et von Jacksch introduisirent dans la science le terme d’auto-intoxication gastro-intestinale. Mais, il faut le dire, c’est au professeur Bouchard surtout qu’est dû le grand mérite d’avoir fondé la théorie de l’auto-intoxication gastrointestinale sur des bases solides, de l’avoir étudiée sous toutes ses faces et d’en avoir étendu le domaine jusqu’à ses dernières limites.
11 en fournit une preuve expérimentale, qui semblait alors décisive, en démontrant que l’urine des auto-intoxiqués, lorsqu’on l’injecte aux animaux, est incomparablement plus toxique que l’urine normale.
Après avoir été admise sans contestation, la théorie de l’auto-intoxication et les expériences de Bouchard ont été fortement battues en brèche ces dernières années par la médecine allemande.
La grande majorité des médecins allemands ne parlent plus actuellement que de Vhypothèse de l’auto-intoxication intestinale; ils exigent, et avec raison, avant d’en admettre l’existence, que la chimie physiologique démontre le poison et que la pathologie expérimentale reproduise chez l’animal injecté avec ce poison tous les symptômes de l’auto-intoxication.
Ils démontrent, par la voix de Posner, que la preuve de Bouchard, l’injection d’urine aux animaux, peut s’expliquer et s’explique sans avoir besoin d’y supposer des poisons, un simple défaut d’isotonie du liquide injecté produisant les mêmes symptômes.
INTRODUCTION
Cette question de l’auto-intoxication intestinale ayantété discutée au Congrès de Wiesbaden de 1895, la grande majorité des rapporteurs et des médecins qui prirent part à la discussion conclurent à la négative ou émirent des doutes motivés sur son existence.
Même les défenseurs les plus autorisés de l’auto-intoxication intestinale en Allemagne : Senator, Ewald, Brieger, Albu, Strauss, ont reconnu expressément que la preuve expérimentale de cette affection était loin d’être donnée ; mais ils ont en même temps fait remarquer que cela n’avait rien d’étonnant, quand on y réfléchissait, car les difiicultés sont énormes et les conditions dans lesquelles l’expérience doit se faire sont presque impossibles à réaliser.
En effet, dans les formes chroniques les plus fréquentes, les quantités de poisons contenues dans l’urine sont si minimes que l’on ne peut penser, avec nos méthodes actuelles, à les isoler.
Dans les formes aiguës, où il y en aurait assez, il est difficile, le plus souvent impossible, de recueillir l’urine en quantité suffisante, étant donné l’état du malade.
En second lieu, même quand on parvient à isoler de l’urine de ces malades, un ou des poisons, — et cela a réussi plusieurs fois, — ces poisons se trouvent en quantité si infime que l’expérience chez les animaux est tout à fait illusoire, et que les résultats même positifs (et on en avait obtenu plusieurs fois) étaient loin d’être probants.
Cependant, en terminant, Brieger, ce chimiste si distingué, concluait : « Nos recherches sont encore, dans ce domaine de la chimie physiologique, si incomplètes et si insuffisantes que le résultat négatif actuel ne prouve rien du tout. »
Ces réserves du grand savan t allemand é taient à leur place , car, depuis cette époque, les progrès de la chimie physiologique ont permis de démontrer soit dans les selles, soit dans
AUTO-INTOXICATIONS GASTRO-INTESTINALES. lo
l’urine, l’existence indiscutable de substances toxiques nombreuses.
Sans doute, si nous examinons chacun de ces corps produits par la putréfaction microbienne intestinale, nous verrons qu’ils sont loin d’être tous très toxiques; mais il ne faut pas oublier que ces mêmes corps, individuellement peu toxiques, vont combiner leur valeur toxique avec celle de leurs voisins pour former une toxicité générale et cumulée, qui peut devenir considérable lorsque la quantilé de ces substances augmente beaucoup.
En second lieu, la plupart de ces corps toxiques, — comme le démontre l’indice de réfraction de l’urine, — sont constitués par de grosses molécules, qui peuvent faire varier considérablement les conditions de pression osmotique et de tension superficielle du sang, lorsqu’elles y pénètrent.
Or cela peut suffire pour causer des désordres graves et même la mort.
Il se peut donc fort bien que les symptômes morbides de l’auto-intoxication soient non seulement de nature chimique, mais encore de nature physique’.
Parallèlement aux résultats fournis par la chimie physiologique, les progrès de la pathologie expérimentale ont permis à Charrin et à ses élèves, grâce à une meilleure méthode, grâce surtout à une technique remarquable, de reproduire chez les animaux, par l’injection ou l’inoculation de produits intestinaux, toutes les lésions que l’on constate chez l’homme auto-intoxiqué.
Vliypollièse de l’auto-intoxication intestinale se trouve donc démontrée, et nous pouvons actuellement parler de \[i théorie de l’aulo-intoxication intestinale vérifiée scienti^ fiquement.
Ajoutons que, abstraction faite du point de vue expérimental, le plus important de tous, il est vrai, la clinique
INTRODUCTION
aussi nous pousse à admettre la réalité de la théorie de l’auto-intoxication intestinale ; car, mieux que toute autre théorie, elle explique les symptômes dont souffrent les malades ; mieux que toute autre théorie, elle nous indique le traitement causal qu’il convient d’employer et les moyens thérapeutiques qu’il faut utiliser.
Enfin un coup d’œil sur l’anatomie et la physiologie de l’intestin et de ses annexes nous montrera sans peine que le tube intestinal a été construit et adapté en vue des poisons intestinaux et dans le but de les combatire.
Si les microbes intestinaux et leurs produits étaient si inoffensifs, pourquoi l’organisme aurait-il accumulé contre eux un pareil luxe de moyens de défense, de première, seconde et troisième ligne.
Pourquoi les sucs digestifs auraient-ils le pouvoir de neutraliser les toxines digestives? Pourquoi l’épithélium intestinal aurait-il le rôle antitoxique que nous ont si bien démontré les expériences de Queirolo, Heidenhain, Charrin, Tedeschi ?
Pourquoi le sang provenant de l’intestin doit-il traverser la glande hépatique, dont l’épithélium est doué d’un puissant pouvoir de toxicolyse?
Pourquoi trouverions-nous cette troisième ligne de défense, ces glandes antitoxiques : glande thyroïde, thymus, capsule surrénale, dont les zymases modifient et neutralisent certains poisons d’origine intestinale qui circulent dans le sang, comme nous le savons actuellement?
Pourquoi enfin les voies d’élimination rejetteraient-elles continuellement au dehors des produits de la putréfaction intestinale, si ceux-ci étaient inoffensifs ?
Or la respiration élimine de l’ammoniaque et de l’acétone ; la peau entraîne avec la transpiration de l’indol, du phénol, des sulfoéthers ; le rein enfin élimine par l’urine la majorité des poisons intestinaux.
L’économie est donc puissamment défendue contre les substances qui se forment continuellement dans le tube digestif. Qu’est-ce que cela prouve, sinon que ces produits intestinaux, continuellement formés par les enzymes et les microbes, contiennent des poisons qui peuvent devenir dangereux pour l’organisme.
On le voit, que nous considérions l’anatomie ou la physiologie du tractus intestinal, que nous examinions les tableaux symptomatiques que nous présente la clinique, que nous recherchions dans la chimie biologique et dans la pathologie expérimentale des témoignages décisifs et scientifiquement démontrés, partout nous trouvons des preuves de l’existence de l’auto-intoxication intestinale.
Or cette affection présente une étiologie particulière, une palhogénie distincte, une symptomatologie et des tableaux cliniques bien dessinés, un pronostic et un traitement causal bien spéciaux, c
En voilà plus qu’il n’en faut pour en faire une maladie autonome et plus qu’il n’en faut pour légitimer l’étude détaillée de l’auto-intoxication gastro-intestinale que nous allons faire ici.
Combe. — Auto-intoxicalion intestinale.
SUBSTANCES TOXIQUES
L’étude de l’auto-intoxication que nous allons entreprendre restera limitée aux phénomènes morbides produits par les substances toxiques dérivant de l’albumine.
Nous laisserons donc de côté toutes les substances toxiques provenant de la décomposition des corps ternaires : graisses et hydrocarbures, car leur chimie biologique est trop incomplète à l’heure actuelle.
Ainsi limitée, cette étude est encore considérable, car les recherches de ces dernières années, faites presque exclusivement en Allemagne par Kossel, Fischer et leurs collaborateurs, ont modifié profondément nos connaissances antérieures sur les transformations que subit la molécule albumineuse dans le tube digestif de l’homme.
Or, pour pouvoir comprendre l’auto-intoxication azotée d’origine microbienne, il est de toute nécessité d’avoir une connaissance exacte des corps qui prennent naissance dans le tube digestif sous l’influence de la désagrégation de la molécule albumineusp, et de bien distinguer d’une part ceux qui sont produits sous l’influence de la digestion par les enzymes, d’autre part ceux qui sont produits par la putréfaction microbienne.
Car c’est dans ces derniers seuls que nous trouverons les corps toxiques capables de produire l’auto-intoxication.
Les ouvrages d’enseignement français n’étant pas du tout au courant des travaux contemporains sur la chimie des albuminoïdes, nous sommes obligé de combler ici cette lacune en donnant un court résumé de l’état de la question.
TRANSFORMATION DE L’ALBUMINE DANStL’INTESTIN. 19
Nous parlerons sucessivement :
De la transformation de la molécule albumineuse dans le tube digestif soit par les enzymes, soit par les microbes;
2® Des produits non toxiques de la désagrégation de la molécule albumineuse ;
3° Des corps toxiques produits par cette désagrégation.
L’étude de la digestion peptique et trypsique de la molécule albumineuse paraissait déterminée de la manière la plus exacte pour Kuhne (1) et son école.
On croyait, comme l’enseignait Kuhne, que la digestion des corps protéiques se bornait à une simple hydrolyse ne donnant naissance qu’à des produits albuminoïdes non cristallisés : les albumoses et les peptones.
M ais les recherches de Salaskin (2) , de Larow (3), de Z unz(4) , ont démontré que la transformation des albumines était beaucoup plus complète qu’on ne le croyait et que l’action des ferments digestifs (enzymes et microbes) avait pour effet de transformer les peptones en des corps cristallisés qui ne donnent plus la réaction caractéristique des corps protéiques (réaction du biuret ou réaction de Rose* Piotrowski).
Examinons la chose de plus près, et essayons, en nous appuyant sur les travaux modernes, de suivre l’énorme molécule d’albumine dans son trajet intestinal, afin d’en étudier les transformations successives en molécules plus simples et de poids moléculaire de plus en plus faible.
Kossel envisage la molécule albumineuse comme formée
(1) Kuhne, Zeüs. f. Biol., XXVIII, p. 571.
(2) Salaskin. Zeits. f. plnjs. Ch., XXXII, p. 502.
(3) Larow, Zeits. f. phys. Ch., XXX, p. 312.
(4) ZuNz, Conlribulion à l’élude de la digestion, Bruxelles 1902.
SUBSTANCES TOXIQUES
d’un noyau basique protamique (constitué par les bases hexoniques) combiné avec des acides aminés de la série grasse et delà série aromatique (1).
Et c’est en se basant sur cette hypothèse que Fischer, dans une expérience qui restera à jamais célèbre, vient de réussir la synthèse de l’albumine.
Voyons ce que cette molécule devient lorsqu’elle entre en contact avec les agents chimiques en dehors de l’organisme et avec les agents organiques (enzymes et microbes) dans le tube digestif lui-même.