‹ L'automatisme psychologiqueChapitre 31 sur 90 · LENS · texte numérisé non relu

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nombreuses, comme dans l'attention. Une hystérique pense peu de choses, mais le peu qu'elle pense, elle ne le connaît pas mieux pour cela, car les sens qui lui restent sont diminués de toute façon et elle n’a que des notions fort confuses des objets même qu’elle regarde. L’anesthésie chez elle, même quand elle est momentanée et due à la distraction, est une perte sans compensation.

Une autre preuve de ce rétrécissement du champ de la conscience chez les suggestibles doit être tirée des phénomènes produits chez ces personnes lorsqu'on ferme les seuls sens qui leur res:

tent. Tous les auteurs ont signalé l’abrutissement, l’oblitération de l'intelligence et de la mémoire qui surviennent subitement chez une hystérique anesthésique quand on lui ferme les yeux ou qu’on lui met du coton dans les oreilles !. Il semble que les images visuelles ou auditives qui pourraient subsister ne suffisent M plus pour former une vie psychologique : la petite lumière qui subsistait encore semble s'étendre et toute conscience disparaît dans un sommeil complet. Il est vrai qu'il y a ici une grande différence entre l’hystérique et l’idiot ou même l’épileptique. Tandis que ceux-ci, si on leur supprimait leurs faibles moyens de, penser, resteraient abrutis comme je l’ai constaté chez R..., cellelà en prend assez vite son parti, et, puisqu'on lui détruitson existence psychologique ordinaire, elle en commence une seconde. C’est peut-être là tout le secret de l’hypnotisation si facile des hystériques par occlusion des paupières. Laissons de côté la seconde existence qui peut être identique ou supérieure à la première, ce sommeil, cette destruction de la vie ordinaire qui vient subitement par la fermeture des yeux ne montre-t-il pas que le champ de conscience était bien petit et se composait presque uniquement de ces phénomènes qu’on leur enlève.

Quelles sont les personnes qui satisfont à cette condition, qu ont une conscience de ce genre et qui seront par conséqueut suggestibles ? Il faudrait répondre à cette question par des faits et des statistiques que je ne puis établir ; j'indiquerai seulement ce qui me parait vraisemblable. Les individus dont le champ de la. conscience est restreint d’une manière anormale me paraissent former deux groupes : ce sont des malades ou des enfants. Chez.

« Binet et Féré. Archives de physiologie, 1887, IL, 373.

les uns, il semble qu’une sorte de fatigue ou de faiblesse restrei-

gne la quantité des phénomènes qui peuvent entrer danns une même conscience, car, dans la plupart des maladies débilitantes, on retrouve ces symptômes psychologiques : la distraction, l'absorption sur un point de toute la pensée, l’oubli des assistants, la suggestibilité qui est si manifeste en particulier dans certaines formes de la fièvre typhoïde. Chezles autres, la conscience semble

peu développée dans tous les sens, elle est aussi restreinte dans

son étendue que dans sa nature et sa variété : les actes impétueux des enfants, leurs croyances naïves, leurs colères et leurs larmes d’un instant, tout le prouve facilement.

Mais il ne faut pas ên conclure, du moins je le crois, que les enfants soient hypnotisables, ce n’est pas la même chose. La suggestion met en usage d’une façon réfléchie un mécanisme de la conscience qui existe déjà et qui agit de lui-même et au hasard

. toute la journée ; l’hypnotisme, pour amener l’état somnambulique, doit déranger l'orientation actuelle de la pensée pour lui

en substituer une autre. Or, les ehfants, heureusement, n’ont pas d'ordinaire l'instabilité mentale et les anesthésie qui permettent ce bouleversement. Un somnambulisme véritable se produisant facilement chez un enfant me paraîtrait la marque d'une tare héréditaire et d’une névrose commençante. Aussi ne doit-on pas dire, comme on l’a trop répété, que «la mère est le premier des hypnotiseurs », ce qui serait bien malheureux, mais que la mère est la première à diriger les croyances et les actes de l’enfant, ce qui est tout naturel, car elle a du jugement et de la volonté pour lui qui n’en a pas.

Pourquoi maintenant les individus mis en somnambulisme ont-

. ils quelquefois, dans cette nouvelle existence, un champ de cons:

cience très rétréci et une forte suggestibilité ? Parce que cette seconde existence ressemble souvent et à celle des malades et à celle des enfants. Les sujets en somnambulisme perdent quelquefois la sensibilité au moins au début; ils présentent, dit M. Richet, une hyperexcitabilité des muscles qui les rend analogues à des hystériques ‘, Comme tous mes sujets étaient déjà si fortement hystériques et malades à l’état de veille qu'ils ne pouvaient guère le devenir davantage, j'ai surtout été frappé du deuxième caractère, l’analogie du somnambulisme et de l'enfance. Le fait est

Richet. L'homme et l'intelligence. 512.

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remarqué depuis longtemps; « le commencement de la mensam=

bulance (somnambulisme), remarque un magnétiseur, le comte de Rédern, est une espèce d’enfance qui exige une véritable éducation !». Parmi les modernes, MM. Fontan et Ségard ont très justement insisté sur ce caractère ?. Rien n’est plus curieux en effet que de voir des femmes de trente ans, sérieuses et froides à l’état de veille, prendre, une fois en somnambulisme, desairs de bébés, gesticuler, jouer sans cesse, rire à tout propos, parler en zézayant, réclamer des petits noms comme Nichette ou Lili, et en réalité prendre toutes les allures de très jeunes enfants. Peutêtre, comme je l’ai remarqué, le retour du sens musculaire qui prédomine pendant l'enfance est-il pour quelque chose dans ce caractère ; mais le principal me parait être la formation d’une nouvelle forme d'existence sans beaucoup de souvenirs ni d'expé-

-riences qui lui soient propres. Le somnambule en effet peut avoir,

si on les lui demande, les souvenirs dela veille, maisil les évoque peu spontanément; ils sont pour lui comme des souvenirs exprimés dans une langue étrangère qu’il ne comprend qu'avec un peu d'effort. Ou bien, s’il se rappelle ces souvenirs, il en tient peu de compte, comme de l'expérience d’autrui. « Gela ennuierait beaucoup l’autre, disait Léonie, mais moi cela m'est égal. » Ces rapprochements sont peut-être hypothétiques, mais il y a un fait certain : c'est que le vrai somnambulisme débute par un arrêt de la conscience normale, la petite mort de Félida, comme disait M. Azam, après lequel la conscience renait peu à peu; elle débute sous forme de catalepsie, qui est un «monoïdéisme» presque complet; elle se présente naturellement ensuite avec un champ assez restreint, jusqu'à ce que, dans son développement parfait, elle s’étende fort loin et qu'iln'y ait plus aucune suggestibilité. Ce n’est pas en tant que somnambulisme que cet état est favorable à la suggestion, c’est en tant que la seconde existence ressemble par son étroitesse aux existences faibles des malades ou des enfants.

La conscience peut done, à chaque moment de la vie, s’étendre sur un champ plus ou moins étendu; chaque fois que nous voyons chez une personne l'obéissance aux suggestions, ou mieux les oublis et les distractions auxquelles cette disposition

! Cité par Perrier. Journal du magnétisme, 1854, 69, ? Fontan et Ségard. Médecine suggestive, 1887, 55.

a été ramenée, nous constatons en même temps chez elle wn rétrécissement notable du champ de la conscience et une dimi-

» nution manifeste du nombre des phénomènes simultanés qui peuvent à chaque instant remplir l'esprit,

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INTERPRÉTATION DES PHÉNOMÈNES DE SUGGESTION. — LE RÈGNE DES PERCEPTIONS

Un médecin du xvinr siècle, précurseur à certains points de … vue de Maine de Biran, Rey Régis, disait déjà que le mouvement des membres peut être déterminé par trois choses : par la volonté, par la pensée, par la passion. « Cette doctrine d’une détermination immédiate de la faculté motrice par la pensée sans l'intermédiaire de la volonté est une de celles par lesquelles Rey Régis se distingue de Maine de Biran et va rejoindre la psy: chologie anglaise de nos jours ‘, » « Penser, disait en effet Bain ?, c’est se retenir de parler et d'agir. » Cela est juste pour nous qui pouvons nous retenir, mais, pour lesindividus que nous décrivons, . penser c'est parler et agir. Jamais on ne peut étudier plus faci- - lement cette action de la pensée sur le mouvement qu’en regardant agir tantôt sous une influence suggestive, tantôt par eux- -mêmes, ces individus dont la conscience est rétrécie et qui ont par conséquent des anesthésies nombreuses et des amnésies consécutives.

Quand le champ de la conscience est aussi restreint que possible et ne renferme plus qu’un seul phénomène à la fois, ce fait se présente sous forme de sensation ou d'image, et, en étudiant les actions des individus cataleptiques, nous ne pouvions voir que l’automatisme des images. Mais dès que le champ de la conseience est un peu plus étendu, chaque sensation ne reste plus isolée, elle est accompagnée de nombreuses images accessoires et interprétatives qui permettent la formation de l'idée du moi, de l’idée du monde extérieur et du langage; en un motles

‘ Paul Janet. Un précurseur de Maine de Biran. Revue philosophique, 1882 IT, 374.

* Bain. Les sens et l’inlelligence. Trad, 1874, 298.

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phénomènes se présentent sous forme de perception, et, en regardant agir des individus de ce genre, nous pouvons nous rendre compte de l’automatisme des perceptions.

Une perception, comme une émotion, mais avec un degré de complexité bien plus grand, est une synthèse, une réunion d’un ‘ très grand nombre d'images. Ces systèmes ont été organisés M autrefois quand chacun de nous a compris, pour la première fois, la situation d’un objet, l'utilité d’un instrument, ou le sens d’une parole. Nous savons déjà, par nos études sur les émotions et sur les mémoires, que de pareils systèmes sont durables et tendent à se.conserver le plus longtemps possible. Ici, comme précèdemment, un des termes du groupe étant donné évoque tous les autres. Aussi,sans revenir sur les études précédentes, il suffit de montrer : 1° comment cet automatisme des perceptions ressemble au mécanisme des sensations et des émotions, et 2° par quels traits, grâce à sa complexité plus grande, il en diffère.

1° Cet automatisme nouveau est, sur certains points, iden-M tique au premier et simplement .plus compliqué. Quand un esprit de ce genre entend cette phrase : « Fais Le tour de la chambre », il est capable de la comprendre, c’est-à-dire qu'il aura à ce propos dans la conscience des images (musculaires Ou «« visuelles suivant les cas) du mouvement de ses jambes, des images visuelles de l'aspect de la chambre au moment où il part, puis d’autres images motrices et d’autres images visuelles d’un aspect nouveau de la salle, et ainsi une longue suite de représentations variées jusqu’à une dernière qui reproduira le premier aspect de la salle. Mais il s’arrête là, le champ de la conscience est trop petit pour recevoir d’autres images; le sujet n’entendra pas les moqueries sur son passage, ne verra pas les personnes présentes, et par conséquent ne se souviendra pas des raisons qui rendent son acte ridicule ou inutile. Il ne fera point de jugements qui demandent la comparaison de plusieurs perceptions, ou du moins n’en fera que de très simples. entre les deux ou trois perceptions, de ses membres, des aspects de la salle qu'il peut avoir simultanément, et ne pourra parler que pour dire : « Je fais le tour de la salle. » Mais nous avons admis que des images se présentant dans des conditions semblables, sans rencontrer de contradition ni de rectification, non seulement étaient associées à un mouvement réel, mais étaient.

elles-mêmes, à un autre point de vue, un mouvement véritable.Il

n'y a donc rien de surprenant à ce que cette personne, pensant

ce que nous avons dit, marche réellement et fasse sous nos yeux

le tour de la chambre.

Le développement automatique des perceptions amène un phénomène nouveau, celui de l’hallucination, qui semble

… demander une explication particulière. Le phénomène produit

semble être en effet quelque chose de différent, se passer dans

l'esprit, au lieu de se manifester par un mouvement du corps.

En réalité, cette différence n’est, comme nous l’avons vu, que

très superficielle ; car, dans tout acte suggéré, il y avait déjà une -hallucination, et toute hallucination suggérée est, en quelque façon, un acte, un mouvement du corps que l’on commande. - Mais, pourra-t-on dire, l’hallucination présente un caractère

nouveau et essentiel ; au lieu de rester interne, de paraitre au sujet subjective comme l’image d’un mouvement, elle paraît appartenir au monde extérieur et devenir objective. D'abord cette différence n’est pas absolue : Rose qui, sur l’ordre de remuer sa

jambe, la voit en l’air, a bien une image objective à propos d’un

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