L'ANESTHÉSIE ET LA PARALYSIE
Une hypothèse doit être défendue de deux manières, en montrant : 1° qu’elle est utile, c’est-à-dire qu'elle réunit et résume clairement certains faits ; 2° qu'elle est féconde, c’est-à-dire qu’elle permet d'interpréter d’autres phénomènes nouveaux pour lesquels elle n’avait pas été imaginée. L'hypothèse de Ia désagrégation des phénomènes psychologiques et de leur réunion en deux ou plusieurs groupes distincts, quoique simultanés, nous a paru représenter facilement les diverses anesthésies et leurs caractères singuliers ; cherchons s’il n’y a pas d'autres phénomènes nouveaux dont l'interprétation peut se rattacher à la même supposition.
L'étude de l’amnésie soulèverait un problème psychologique extrêmement intéressant. Quand un souvenir paraît oublié, et
que l’on n’y pense pas, est-il complètement disparu de la conscience? Ne peut-on pas dire de lui, comme des sensations ignorées des anesthésiques, qu’il se conserve dans quelque région obscure que la conscience ne connaît pas? C'est une théorie bien séduisante et à certains points de vue bien vraisemblable ; elle est admirablement exprimée dans saint Augustin et a été défendue avec beaucoup d'adresse par des philosophes contemporains, comme M. Bouillier et M. Colsenet!, Il est certain que cette hypothèse parait se rattacher aux thèses que nous avons soutenues jusqu'à présent, et cependant nous ne la discuterons pas. Nous avons eu, en composant ce travail, la’ prétention, justifiée ou non, de faire un ouvrage de psychologie expérimentale et de nous écarter le moins possible des faits que nous
avons pu, plus ou moins bien, observer nous-mêmes ; or nous.
n'avons pas constaté de faits qui se rattachent directement à cette hypothèse un peu transcendante. La grande différence entre une étude expérimentale et une théorie philosophique, c’est que la première n’a pas besoin de pousser les idées jusqu'à leurs plus lointaines conséquences et qu’elle s’arrête au point où la base solide des observations et de l’expérience paraît se dérober.
La seule amnésie que nous ayons étudiée est beaucoup plus simple, c’est la perte d’un souvenir au moment où il devrait normalement se présenter à la conscience. Un sujet à qui on a suggéré pendant le somnambulisme d'oublier tel souvenir ne peut plus le retrouver au réveil, pas plus qu’il ne peut avoir la sensation d’un objet qu’on lui a interdit de voir. Mais le souvenir, comme la sensation, persiste dans une seconde conscience et peut être retrouvé par les mêmes procédés. Nous n’insisterons pas non plus sur ce fait, car nous avons assez étudié les conditions de la mémoire pour admettre sans examen nouveau que les diverses amnésies de ce genre s'expliquent de la même manière que les diverses anesthésies. Pour comprendre cette amnésie, nous n'avons qu’à rappeler une remarque déjà signalée. Dans toutes les figures qui ont été examinées au paragraphe VI du présent chapitre pour expliquer la perception, les phénomèênes simples T, T”, M., etc., antérieurs à la synthèse qui forme
‘ Colsenet. La vie inconsciente de l'esprit, 221 et Bouillier, Ce que deviennent les idées, Revue philosophique, 1887, 1, 150.
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la perception, peuvent être des souvenirs ou des images aussi bien que des sensations, et toutes les études sur la réunion ou la désagrégation de ces images resteraient identiques.
Mais on rencontre souvent dans les études de psychologie pathologique deux phénomènes nouveaux et très importants : les paralysies et les contractures. Si ces faits peuvent être rattachés à cette théorie de la désagrégation psychologique que nous avons esquissée, ils lui apporteront une vérification assez sérieuse; nous devons donc leur consacrer une étude particulière.
En règle générale, toute anesthésie et toute amnésie amènent toujours à leur suite une paralysie : si j'ai oublié le nom ou la place d’un objet, je ne puis pas prononcer ce nom, ni faire le mouvement pour prendre l’objet à sa place. Une hystérique qui perd complètement le souvenir de toute espèce d’images verbales, ou qui perd toute sensibilité d’un membre, ne peut plus parler ou ne peut plus remuer ce membre. D'autre part, les paralysies et les contractures sont presque toujours, sauf dans des cas tout à fait exceptionnels, accompagnées par des anesthésies. « L’anesthésie tactile et musculaire accompagne toujours la paralysie hystérique, » disait M. Charcott. « Le malade, dit un autre auteur, n'a conscience de son membre que comme d’un corps étranger dont le poids est gênant et se fait sentir dans la partie du thorax restée sensible?. » De même les contractures sont en général indolentes et accompagnées d’une anesthésie profonde du muscle et presque toujours également de la peau qui le recouvre. Ces anesthésies amènent, comme de juste, des .amnésies, et une hystérique, paralysée comme V... par exemple, ne peut plus arriver à se représenter l’image visuelle ou museulaire de la jambe en mouvement. D'une manière générale, ce sont les hystériques présentant des anesthésies et des amnésies nombreuses qui ont ces accidents, et elles les ont du côté qui est surtout anesthésié; inversement, quand les anesthésies disparaissent, on voit les contractures céder et les membres paralysés recouvrer leurs mouvements. Après tout ce que nous
! Charcot. Maladies du système nerveux, III, 302. * Berbez. Hystérie et traumatisme, 1887, 19.
UF Proceed..S!.P. R.1881, 228.
avons dit sur le rôle moteur des sensations et des images, ce”
Ne rapport entre la suppression d’une image et la suppression d’un
mouvement paraît si naturel qu’il n’est pas nécessaire d'insister,
sur les cas typiques et réguliers ; il vaut mieux examiner les exceptions qui sont nombreuses et importantes, et chercher comment on peut les ramener à la règle.
Une théorie, autrefois assez répandue et qui aujourd hui n’est plus guère soutenue, semble s’opposer à l'assimilation que nous
voulons faire; car elle sépare absolument, comme deux phéno-
mènes différents et indépendants l’un de l’autre, les paralysies et les anesthésies. M. Joly, dans un article paru récemment, exposait avec détails tous les faits qui, selon lui, montrent la sépara-
tion de ces deux maladies, et on peut résumer sous deux titres”
tous les arguments qu’il donne : 1° ilexiste des anesthésies sans paralysie, et 2° il existe des paralysies sans anesthésie. Pouvons-nous expliquer les faits de ce genre?
4° « Un épervier à qui l’on coupe les nerfs sensitifs de la patte”
ne sent plus dans ce membre les attouchements ou les piqûres, disait Claude Bernard, mais il conserve la faculté de se tenir sur son perchoir et de marcher‘!.» D'une manière plus générale, on peut, par la section des racines sensitives, supprimer la sen-
sibilité en laissant persister la motilité; c'est l’ancienne expé-«
rience de Bell et de Magendie. Done, dit M. Joly, le mouvement existe sans la sensibilité, En aucune façon; les lésions chirurgi-
cales sont, à mon avis, un mauvais procédé d’expérimentation
psychologique, car jusqu’à présent elles ne sont pas assez délicates et n’atteignent pas avec précision le fait que l’on veut supprimer. La section d’une racine sensitive supprime simplement la communication matérielle entre les impressions extérieures et la faculté de sensibilité de l'animal; elle ne détruit absolument pas cette faculté. L’épervier de Claude Bernard est toujours capable de sentir les sensations relatives à sa patte et, par conséquent, il conserve la mémoire de toutes les images des sensations anciennes qui lui ont été transmises par ce nerf autrefois intact. Personne n’a jamais prélendu que le mouvement fût toujours produit par une sensation actuelle : nous pouvons écrire maintenant sans avoir des modèles d'écriture
‘ Joly. Sensibilité et mouvement. Revue philosophique, 1886, II, 125.
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… sous les yeux; mais cela ne prouve pas que l'écriture ne soit pas un mouvement produit par des images d'anciennes sensations
visuelles ou musculaires. Il en est ainsi de la plupart des
… exemples cités par l’auteur : l’anesthésie dont il parle n’est
produite que par des lésions anatomiques, hémorragies, tumeurs, etc., qui interrompent la conduction, mais ne suppriment point la faculté psycho-physiologique de la sensation et de l’i-
mage. Il n'y pas de paralysie sans doute, mais c’est qu'il n’y a
pas d’amnésie, parce que l’anesthésie n’est pas complète.
C'est uniquement dans les névroses que le psychologue peut étudier avec fruit les troubles de la sensibilité et du mouvement. Or M. Joly ne semble pas en faire grand cas, car, dit-il, «les désordres de la sensibilité dans les névroses n’atteignent que la
région périphérique du système nerveux! ». Cette proposition
me parait insoutenable ,car c’est précisément dans ces maladies
que la lésion est véritablement centrale et psychologique. Voyons donc si, dans les névroses, 1l y a des troubles de la sensibilité
sans troubles du mouvement. Cela est certain; tous les observa-
. teurs,en effet,ont remarqué qu'il y a des hystériquesabsolument
anesthésiques et qui remuent fort bien. L'observation célèbre de Deneaux nous dispensera de description : « Elle mettait ses muscles en jeu sous l'influence de la volonté, mais elle n'avait pas conscience des mouvements qu’elle exécutait. Elle ne savait pas quelle était la position de son bras, 1l lui était impossible de dire s’il était étendu ou fléchi. Si on disait à la malade de porter la main à son oreille, elle exécutait immédiatement le mouvement; mais lorsque ma mainétait interposée entre la sienne etson oreille elle n’en avait pas conscience. Si j'arrétais son bras au milieu du mouvement, elle ne s’en apercevait pas; si je fixais, sans qu’elle pût s’en apercevoir, son bras sur le lit et lui disais ensuite de porter Ja main à sa tête, il y avait un moment d'effort, puis elle restait tranquille, croyant avoir exécuté le mouvement. Si je lui disais d’essayer encore, elle essayait avec plus de force de le faire et aussitôt qu’elle était obligée de mettre en jeu les muscles du côté opposé du corps (elle n’était frappée que d’hémi-anesthésie) elle reconnaissait qu'on s’opposait au mouvement2. » C'estlà un bel exemple d’anesthésie tactile et muscu-
1 Joly. Sensibilité el mouvement. Revue philosophique, 1886, If, 117. nid.bid:,129,
390 If PARTIE. — AUTOMATISME PARTIEL
laire complète sans paralysie. Beaucoup des sujets que j'ai étu-…
diés, Marie surtout, donneraient lieu à une description absolument identique. Gomment ces mouvements se produisent-ils ? Je réponds sans hésiter, avec la plupart des observateurs, que ces mouvements s'exécutent au moyen d'autres images et ici au moyen des images visuelles. « La perte des images motrices du langage, disait autrefois M. Charcot, n’amène pas toujours la
perte du langage, car il y a des gens qui parlent avec des images
auditives et ceux-là perdent impunément les images musculaires ; ils ne sentent pas leur bouche parler, mais ils parlent tout de même. » Les hystériques de même ne sentent pas leur bras remuer, mais elles le remuent cependant, parce qu'elles se représentent l’image visuelle du mouvement de leur bras et
que cette image visuelle, comme nous l’avons vu dans toutesles
expériences relatives à l’imitation, suffit pour produire le mou- vement effectif. Le rôle des images visuelles peut se démontrer, je crois, par deux observations au moins. J'ai remarqué, à deux reprises différentes, que lorsqu'une hystérique perd complètement le sens tactile et musculaire, elle devient plus facilement paralysée des jambes que paralysée des bras. Dès que Rose devient anesthésique, elle est paraplégique; V... de même ne peut pas perdre la sensibilité musculaire sans perdre l’usage de ses jambes; mais toutes les deux conservent toujours le mouvement de leurs bras. Or, pour des femmes surtout, le mouvement des bras est beaucoup plus visible que le mouvement des jambes et laisse dans la mémoire des images visuelles bien plus nettes : c’est pourquoi elles savent remuer leurs bras et ne
savent pas, comme Lucie, remuer aussi leurs jambes avec le sens”
de la vue; elles sont moins habituées que cette dernière à faire sans cesse usage de la mémoire visuelle?. Une seconde observation est banale : depuis longtemps Duchenne (de Boulogne), Bell, Lasègue, etc., ont observé que ces femmes, si remuantes
‘ Ballet. Langage intérieur. 123.
* Des sujets de ce genre pourront conserver les images visuelles du mouvement de leurs jambes et rester cependant paralysées, car ce sont les images musculaires seules qui chez elles mettent les jambes en mouvement. Rose pouvait avoir l’hallucination de voir ses jambes remuer et rester cependant paraplégique. Lucie n’aurait pas pu avoir une semblable hallucination sans remuer les jambes, ou, inversement, ne peut être para-
PE AE que si elle perd les images visuelles comme les images muscu” aires.
quand elles ont les yeux ouverts, ne peuvent plus bouger quand elles ont les yeux fermés, ou quand elles ne regardent pas leurs membres : « Une mère nourrissant son enfant est atteinte de paralysie, elle perd la puissance musculaire d’un côté et en même temps la sensibilité de l’autre. Circonstance étrange et wraiment alarmante, cette femme ne pouvait tenir sonenfant au sein, avec le bras qui avait conservé [a puissance musculaire qu'à la condition de regarder son nourrisson. Si les objets environnants venaient à distraire son attention de la position de son bras, ses muscles fléchisseurs se relâchaient peu à peu et l'enfant était en danger de tomber‘. » En un mot, quand elle était distraite, d’autres images visuelles remplissaient son petit champ de conscience, et les images visuelles du mouvement de son bras s’effaçaient. C'était done bien les images visuelles qui remplaçaient les images musculaires absentes et masquaient, par leur mouvement, la paralysie que cette anesthésie aurait dû produire. | Cependant cette dernière observation n’est pas absolument convaincante, Si quelques hystériques anesthésiques, comme Lucie en était un exemple, tombent absolument paralysées quand on leur ferme les yeux, la plupart conservent encore des mouve- «ments, ou au moins, suivant l'observation de M. Pitres, peuvent continuer le mouvement qui a été commencé les yeux ouverts, si elles ne peuvent pas en commencer un autre les yeux fermés. Cela s'explique d’ailleurs facilement, car les images visuelles subsistent même après la fermeture des yeux et peuvent, comme les sensations visuelles elles-mêmes, déterminer un mouvement. Mais alors pourquoi, dans certains cas, perdent-elles le mouvement quand elles ont les yeux fermés et, dans d’autres cas, le conservent-elles ? Je crois qu’il y a une notion importante dont il faut tenir compte, c’est la notion de la position de leur bras au moment de commencer un mouvement. Si Marie peut lever le bras les yeux fermés, quoique étant insensible, c'est que, au moment où je lui demande un mouvement, elle se représente sa main qui était visible sur ses genoux avant que les yeux n’aient été fermés. Elle part de cette représentation pour faire le mouvement, ou pour continuer le mouvement dont le commencement a été vu. Mais maintenant j'arrête son mouvement sans lui
‘ Observation de Ch. Bell., Joly. Op. cat., 129.
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359 jI° PARTIE. —— AUTOMATISME PARTIEL TS
laisser voir où tombe sa main, ou bien je déplace le bras sans lan prévenir et je le mets sur sa tête. Elle n’en a rien senti, croit son bras sur ses genoux, ou mieux ne sait plus où il est, et dit qu’elle l’a perdu. Je lui demande de me tendre la main, et son bras ne bouge pas ou n'a que des tremblements incohérents, c’est que, ignorant la position initiale de son bras, elle ne sait plus ce qu’.1 faut se représenter visuellement pour me tendre la main. Bien mieux, sans toucher à son bras, je lui fais croire que je le déplace ; cela suffit pour qu’elle ne sache plus où 1l est et me dise d’un ton navré : « Mais laissez-moi regarder et je vous donnerai la main. » Il n’est même pas nécessaire de la laisser regarder, il suffit, commenousl'aappris une bien jolie observation de Lasègue reproduite par M. Pitres, de placer sa main sur une partie du corps qui soit restée sensible, la joue droite par exemple, pour qu'elle soit contente d'apprendre la position initiale de son bras qu'elle puisse se représenter le mouvement et par conséquent le faire. Ces réflexions sur l’importance de la notion visuellé de la position du bras me permettent de comprendre une dés mes anciennes observations que d’abord je ne m'’expliquais pas. Pour étudier un signe bien connu de l’anesthésie hystérique,. je prenais le bras de ces personnes et je le leur mettais derrière” le dos; elle ne pouvaient plus parvenir à le retirer ; si au cons traire je les priais de mettre elles-mêmes leur main derrière le dos, elles pouvaient, pour la plupart, la retirer facilement. C’est que, dans le premier cas, ellesne voyaient pas où j'avais mis leur bras et que, dans le second, elles conservaient la représentation visuelle de la position du bras déplacé par elles-mêmes. Les exceps tions rentrent donc assez facilement dans la règle : s’il y a des anesthésies musculaires quine soient pas accompagnées de paralysies, c'est que toute sensibilité relative au mouvement n’a pas été supprimée, que les sensations et les images visuelles sont intervenues pour remplacer celles qui étaient perdues, et on ne peut pas en conclure que le mouvement existe indépendamment des images sensorielles.
2° Considérons maintenant la seconde forme que peut prendre cette discussion : il y a, dit-on, des paralysies sans anesthésie. Ecartons d’abord, comme précédemment, les paralysies dues à des lésions anatomiques dont le type serait la paralysie produite par la section de la racine motrice en laissant intacte la racine pos=
*férieure!. On pourrait faire, à mon avis, l'expérience d'une manière - bien plus simple, attacher fortement les pattes de l'animal de manière qu'ilne puisse remuer, et dire ensuite : « Vous voyez bien qu’il y a paralysie sans anesthésie, puisque ce chien sent et ne bouge pas.» Ge serait tout aussi démonstratif. Il faut encore ici, pour l'étude psychologique, rechercher des paralysies sans lésion et voir comment elles peuvent se produire malgré la conservation de la sensibilité. Quelques auteurs, comme Huchard, Prégel, Lober citent des paralysies psychiques de ce genre qui ne s'accompagnent pas d’anesthésie?., Comment pouvons-nous com- “prendre cette irrégularité?
Prenons comme exemple une suggestion expérimentale. Je trace à la craie une ligne sur le plancher et je déclare à une femme …hystérique qu'elle ne pourra pas traverser cette raie. Elle hausse les épaules, prétend que je plaisante et ne fait pas attention à ce que j'ai dit. Quelques minutes plus tard, elle se lève pour sortir et marche rapidement droit devant elle. Les deux jambes s'arrêtent toutes raides au bord de la ligne et le corps reste penché en avant sans pouvoir avancer. La voici furieuse, qui recule pour prendre son élan, elle court, mais elle est encore arrêtée brusquement au «même point. C’est une sorte de paralysie, car elle est incapable “de lever ses jambes et de franchir la raie blanche; mais il est facile de voir que la sensibilité n’a pas varié, ses jambes sont comme auparavant l’une sensible, l’autre insensible (c'était une “hémi-anesthésique). On peut faire beaucoup d'expériences de ce genre, dire à un sujet que son bras est collé à la table, qu'il ne «peut prendre un objet, etc. M. Bs:nheim remarque que, si on a dit, pendant le somnambulisme, que tel objet paralysait, cet effet se produit encore après le réveil, sans que le sujet sache pourquoi *.
Dans tous ces cas, la suppression du mouvement ne me semble pas être une paralysie véritable, c'est un acte qui à pour résultat une immobilité apparente, mais qui n’en est pas moins énergique. La suggestion, soit pendant le somnambulisme, soit pendant la distraction, a provoqué une idée fixe subconsciente qui arrête le
‘ Dans toute cette discussion, d’ailleurs, nous ne faisons aucune allusion aux paralysies et aux contractures dues à une cause organique, qui Peuvent présenter de tout autres caractères.
? Lober. Paralysies, contractures…, de cause psychique, 1886, 11. * Bernheim. De la suggestion, 163.
ES
354 JIe PARTIE. — AUTOMATISME PARTIEL
mouvement au moment où le sujet veut le produire et pourrait
d’ailleurs le faire au moyen des images sensorielles qu'il a com-
plètement conservées. Le sujet n’est pas plus paralysé que ne
serait un homme dans une prison qui se heurte contre les murs.
Les pseudo-paralysies naturelles sans anesthésie doivent être de
cette nature: «Je m’habille pour sortir, disait un malade de Des-
courtis, et en même temps je reste immobile; on est obligé de
me pousser dehors, je suis incapable d'entrer dans un magasin,
ou, si j'y entre, je suis inerte. Je sens qu’il y a deux personnes en« moi, deux volontés et ces deux volontés successives se contre-
balancent et me font rester en place!.» M. Charcot a analysé
des cas très importants et très curieux de ce genre dont il a
donné la véritable explication ?. L’émotion causée par un acci-
dent, le « nervous shock », provoquait un état mental analogue. à l’hypnotisme ou, du moins, différent de l’état psychologique
normal, pendant lequel l’idée de blessure, de paralysie pénétrait
dans l'esprit. La conscience revenue à l’état normal, cette idée
persistait néanmoins au-dessous et arrêtait, « inhibaït » tous les
mouvements que le malade voulait faire. Au point de vue psy“ chologique, comme au point de vue physiologique, la suppres-
sion apparente des mouvements peut provenir tantôt « d’une abo-
lition véritable de l’activité des appareils moteurs, tantôt d’une augmentation de l’activité des appareils d’arrêts # ». La première
seule est une véritable paralysie : les études précédentes ne nous
semblent pas avoir réussi à la séparer de l’anesthésie.
LES PARALYSIES ET LES CONTRACTURES EXPLIQUÉES PAR LA DÉSAGRÉGATION PSYCHOLOGIQUE
Loin de pouvoir se développer indépendamment des anesthésies, ces deux phénomènes de paralysie et de contracture : 1° pré: sentent les mêmes variétés, peuvent étre rangés dans les
‘ D’après Langle. De l’action d'arrêt ou de l’inhibition dans les phéno mènes psychiques. Thèse, 1886.
: Charcot. Maladies du système nerveux, IIL, 355.
$ Beaunis. Recherches expérimentales sur les conditions de l'action cérébrale, 188%, I. 145,
“mémes classifications ; 2 naissent dans les mémes circonstances, et 3° enfin peuvent étre interprétés exactement de la méme manière que les phénomènes d'insensibilité.
1° De même qu'il peut y avoir des anesthésies générales supprimant absolument toutes les sensations d’un sens, de même il peut exister des paralysies fofales, supprimant absolument tous les mouvements d’un membre, et des contractures totales, raidissant au plus haut degré possible tous Les muscles d’un bras ou d’une jambe. Ces deux formes de la paralysie et de la contracture sont les plus simples et, si l’on veut, les plus fréquentes ; elles se reconnaissent à des signes constants. Dans la paralysie complète, le membre retombe toujours inerte, obéissantaux lois de la pesanteur ; dans la contracture générale, un membre, et quelquefois le corps entier, prend une position fixe, invariable, déterminée par la position et la force relative des différents muscles. Gette attitude des membres dans la contracture générale a été souvent décrite à propos des attaques de tétanos ou . de-certaines crises d’épilepsie : la jambe, par exemple, sera dans l'extension forcée, parce que les muscles extenseurs prédominent sur les fléchisseurs, le poing sera fermé, légèrement tourné en dedans, le corps courbé en arrière légèrement en arc, etc. De même que l’anesthésie peut être partielle, n'atteindre qu’une partie de l’œil ou une portion de la surface cutanée, de même, la paralysie ou la contracture peuvent être partielles et n’atteindre qu’un muscle ou qu’un groupe de muscles auxquels aboutit un même nerf, mais ceux-là seulement. C’est dans cette classe qu’il faut ranger les griffes cubitales, médianes et radiales qui ont été si souvent décrites. Enfin, il y a un troisième groupe d’anesthésies dont les précédentes se rapprochent beaucoup : il contient celles que nous avons décrites sous le nom d’anesthésies systématisées. Il est facile de constater qu'il y a des paralysies et des contractures exactement correspondantes.
Les anciens magnétiseurs avaient déjà remarqué que l’on peut défendre à un sujet de faire un certain mouvement, de prononcer tel mot, ou d'écrire telle lettre. « Un individu ne peut arriver à écrire la lettre A, il la supprime quand il écrit son nom ‘ ». « Les paralysies systématiques consistent dans la perte
+ D' Philips. Cours de braidisme, 120.
NP JEUNE if "| % D, ML TT dd REG SLI AMEN ENT E CA MN \ +? “dE à 4 LS TR FU d rs G Ce EDR 2 DA g $ EN y 4 i 4 £ #4 4 1 s “ V A y) Par \ l 6 ? k + 1 nl F7 f à NN UE
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de mouvements spéciaux, de mouvements adaptés. Le sujet qui en est atteint ne perd pas complètement l'usage de son membre; il est seulement incapable de s’en servir pour exécuter un acte déterminé et cet acte seult. » Il est facile de comprendre combien un sujet qui peut faire de son bras tous les mouvements possibles, sauf ceux qui sont nécessaires pour écrire un À, res-
semble au sujet qui peut avec son œil voir tous les objets, sauf
une seule personne désignée. Il y a de même, quoique ce soit un fait moins connu, des contractures systématisées, c’est-àdire des contractures dans lesquelles tous les muscles du bras ou de la main ne sont pas contractés au plus haut degré, mais dans lesquelles quelques-uns seulement sont contractés et les uns plus, les autres moins, de manière à donner au membre
une attitude également rigide, mais expressive. Les bras, par.
exemple, pourront rester contracturés dans la posture de la
menace ou dans celle de la prière. Les paralysies et les con-
tractures peuvent donc présenter toutes les modifications que“
présentaient les anesthésies el étre classées de la méme manière.
2° À un autre point de vue, si nous étudions les phénomènes obtenus par suggestion, nous verrons que les paralysies et les contractures se produisent dans les mêmes circonstances où se produisaient les anesthésies, et donnent lieu aux mêmes expériences. La suggestion posthypnotique amenait des insensibilités partielles et des anesthésies systématiques, elle produira des paralysies et des contractures du même genre.
Pendant le somnambulisme, je commande à N... de faire sa prière, puis je la réveille avant qu’elle n’ait commencé. Quand elle est éveillée, les deux mains se rapprochent sans qu’elle s’en aperçoive et prennent la position de la prière pendant qu’elle parle d'autre chose. C’est là un de ces actes subconscients accompagnés d'anesthésie systématique que nous connaissons. Au bout d’un instant, ayant besoin de faire un mouvement, elle déplace spontanément ses mains, et rien ne paraît plus subsister de la suggestion. À ce moment, on demande à N... de mettre ses mains dans la position de la prière ; elle refuse d'abord, trouvant la demande ridicule, enfin elle essaye en plaisantant, mais
‘ Binet et Féré. Magnéltisme animal, 253.
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… elle ferme les poings au lieu d'étendre les mains. « Tiens, dit-
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elle avec agacement, je ne sais plus mettre mes mains en prière... ah! comme cela. » Et elle croise les doigts. « Non, lui dit-on, les mains jointes comme les statues dans les églises. — Je sais bien ce que c'est, fait elle en interrompant, mais je ne sais plus comment on s’y prend. » Ce langage rappelle naturellement celui de l’agraphique qui a perdu la faculté d'écrire; mais, chez celui-ci, la faculté est détruite, chez l’hystérique, elle n'est que désagrégée. En effet, N... ne veut plus s'occuper de sa prière et parle d’autre chose, mais, pendant qu’elle parle, les mains se relèvent à son insu et se mettent fort bien l’une contre l’autre : N... ne sait plus prier qu'inconsciemment. N'est-ce pas exactement ce que nous avions constaté à propos des anesthésies, quand l'écriture automatique nous montrait la connaissance d’un objet que le sujet ne pouvait plus voir. Un autre jour, je suggère au même sujet de faire au réveil des nœuds à une ficelle que je lui donnai. Au réveil, les mains faisaient des nœuds rapidement, sans que N... s’en doutàt. On s'adresse alors à elle et on lui demande de faire des nœuds à une autre ficelle qu'on lui donne ; elle y consent par plaisanterie. Mais voici sa colère qui recommence, car elle s’embrouille étonnamment, fait des cereles, des boucles avec sa ficelle et jamais ne peut faire un nœud. Elle y renonce et ne s’en occupe pas; les mains reprennent la ficelle sur les genoux et font subconsciemment des nœuds très corrects. Voici les mêmes expériences faites sur un autre sujet. «Quand vous serez éveillée, dis-je à Lucie 2 pendant le somnambulisme, vous allez me réciter les nombres et vous les écrirez sur un papier. » Pendant qu'elle les écrit après le réveil, de la façon automatique que nous avons souvent observée chez elle, une autre personne interroge Lucie, et la prie de compter jusqu’à 10. Elle croit qu'on se moque d’elle et essaye de compter, mais, à sa grande stupéfaction, elle ne sait plus un seul nombre et cependant à ce même moment la main les écrit toujours. Je fais, par ce procédé, écrire l’alphabet, Lucie ne le sait plus. Je demande au personnage subconscient l’orthographe d’un mot, « chapeau, maison, etc. », 1l l'écrit correctement; mais si on le démande à Lucie à ce même moment, elle cherche et prétend l'avoir oubliée. Bien mieux si, avec quelques précautions, on arrête cette écriture automatique, sans détruire l’état d’hémisomnambulisme qui subsiste alors, on constate que Lucie
a, en ce moment, totalement perdu la faculté d'écrire consciemment et qu’elle ne peut s'exprimer que par la parole.
Dans ces mêmes circonstances, il se produit quelquefois, plus rarement il est vrai, au lieu de la paralysie, une contracture. Je veux recommencer avec N... une des expériences précédentes et je lui suggère encore de faire sa prière à son réveil. Les choses semblent se passer comme précédemment, mais les mains tardent plus à se baisser. Trouvant que l'expérience avait assez duré, je veux les lui prendre pour les défaire de leur singulière position et je suis tout étonné de rencontrer une grande résistance; les muscles des bras et des mains étaient entièrement contracturés et maintenaient indéfiniment les bras dans cette position. Comme le sujet maintenant s’apercevait de sa contracture et commençait à s’effrayer, il fallut le rendormir et la contracture se dissipa alors facilement. Léonie présenta aussi, mais une seule fois, un phénomène analogue. Je lui avais suggéré de prendre à son réveil une fleur dans un bouquet, elle le fit inconsciemment; mais, au bout d’un instant, elle jette les yeux sur ses mains et pousse un cri. La main était toute contracturée dans une position élégante, mais gènante, le pouce et l'index rapprochés et serrant une rose, les autres doigts légèrement courbés, mais également rigides. Chez elle, il m'était facile d'atteindre le personnage subconscient même pendant la veille; je laissai le sujet se distraire et m'oublier, puis je lui demandai tout bas de me donner la main. Tandis que Léonie ne pouvait consciemment défaire sa main, elle l’étendit très facilement et me la donna sans le savoir. Sans chercher d’autres exemples, nous voyons que les contractures, comme les paralysies, peuvent se présenter d'une manière systématisée à propos d'une suggestion posthypnotique, exactement comme l’anesthésie, et nous constatons en outre que ces phénomènes ne sont pas plus réels et définitifs que les anesthésies elles-mêmes, qu'ils n'existent que pour la conscience normale du sujet et disparaissent complètement si
on s'adresse à une autre conscience ou à une autre personnalilé. |
Cependant les exemples que nous venons de citer ont un grave inconvénient : ils ont été observés sur des sujets habitués aux expériences hypnotiques et ils ont été produits artificiellement. Les paralysies et les contractures ont-elles des caractères analo-
gues quand elles se reproduisent naturellement? Je le pense, quoique ce soit quelquefois assez difficile à vérifier. La grande différence entre les hystériques qui ont déjà été étudiées et hypnotisées et les hystériques qui ne l’ont jamais été, c’est que, chez les premières, le groupe des phénomènes désagrégés séparé de la conscience normale a été plus ou moins réorganisé en une personnalité qui connaît l’opérateur et lui obéit, tandis que, chez les secondes, ce groupe de phénomènes qui existe aussi bien, ainsi que le prouvent leurs anesthésies et leurs paralysies, est incohérent, incapable le plus souvent de comprendre et d'obéir. Malgré ces difficultés, on peut quelquefois constater les mêmes phénomènes que précédemment,
Plusieurs auteurs, entre autres M. le D'. Lober!, ont déjà remarqué que l’on peut parfois provoquer des mouvements dans un membre douloureux en détournant l'attention du malade.
. J'ai eu l’occasion de faire à ce propos une observation plus générale, qui me parait intéressante et que je demande la permission de résumer.
M. le D' Piasecki (du Havre), sachant que je désirais examiner un cas de paralysie hystérique naturelle, dont il n’y avait pas à ce moment d'exemple à l'hôpital, eût l’obligeance de me
conduire auprès d’une de ses malades. C'était une jeune femme de 30 ans que nous avons déjà citée quelquefois sous le nom de V...?. Elle était atteinte depuis six semaines d’une paraplégie complète d’origine évidemment hystérique. Pour ne pas interrompre notre étude actuelle, je ne parle que des caractères de cette malade qui nous intéressent en ce moment : les jambes, qui étaient absolument flasques et qui tombaient par leur propre poids, avaient perdu jusqu'aux hanches toute sensibilité tactile ou musculaire. Le tronc avait conservé une sensibilité normale et présentait même de nombreux points d’hypéresthésie surtout le long de la colonne vertébrale. Les membres supérieurs n'avaient qu'une sensibilité tactile et musculaire extrèmement obtuse. La face et les sens spéciaux étaient restés à peu près normaux, sauf l’œil gauche assez fortement dyschromatopsique. Les mouvements des jambes étaient totalement impos-
: D° Lober. Paralysies, contractures, affections douloureuses de cause psychique, 1886, p. 45.
? Pour quelques détails biographiques, voir à l’Appendice.
860 Ir° PARTIE. — AUTOMATISME PARTIEL
sibles, même quand la malade les regardait ; les bras au con= traire paraissaient avoir des mouvements faciles et gesticulaients sans cesse; mais je ne tardai pas à m’apercevoir qu'ils ne se remuaient ainsi qu'à une condition. Il fallait que V... eût les yeux ouverts el les regardât sans cesse; quand elle avait les … yeux fermés ou ne regardait pas ses mains, elle perdait le mouvement des bras comme celui des jambes. Si je lui levais le bras à son insu pendant qu’elle regardait d’un autre côté, le bras restait en l'air et prenait toutes les positions cataleptiques” que je voulais. Si je demandais à V... de remuer, sans le regarder, le bras que je venais de mettre en l’air, elle faisait de vainsM efforts qui se traduisaient par des trémulations convulsives de tout le corps, se plaignait de souffrir beaucoup et aurait commencé une crise, si je n’avais pas baissé le bras qui n’avait pas bougé.
Après avoir fait rapidement ces quelques remarques sur l’état de la conscience du sujet, je fis signe au D' Piasecki de faire ce qui avait été convenu entre nous: il se mit à parler sérieusement avec la malade de manière à détourner complètement son attention. De mon côté, je m'écartai d'elle sous prétexte d'écrire. quelques mots, quand je vis que, suivant l'habitude des hystériques, elle avait complètement oublié ma présence, je lui commandai tout bas de lever un bras, de faire tel ou tel geste. Tandis que précédemment elle ne pouvait faire aucun mouvement sans regarder son bras et commençait une crise quand elle voulait essayer, elle remuait son brasmaintenant sansle savoir de toutesfacons, même derrière son dos. Enhardi par ce résultat, je lui commande sans hésitation de lever la jambe droite, puis la jambe gauche, de les plier, ete. Tout cela s’accomplit très exactement et avec la plus grande facilité. Aïnsi, ses jambes paralysées depuis six semaines pouvaient parfaitementse remuer, dès qu’on leur commandait un mouvement. Seulement ce mouvement avait lieu subconsciemment, en dehors de la personnalité réelle du sujet qui, elle, avait bien perdu le mouvement des deux jambes. Je ne raconte pas ici comment, à la fin de cette séance, Je pus, sans toucher le sujet et par quelques paroles, guérir définitivement cette paraplégie qui n’a pas reparu depuis un an. De cette façon ma visite et mes expériences psychologiques furent aussi avantageuses pour le sujet que pour moi.
Les contractures hystériques sont beaueoup plus fréquentes
que les paralysies, car les muscles anesthésiques ont une tendance curieuse à se Contracturer sans cesse sous la plus légère influence, le massage, la pression circulaire, l’approche d’un aimant, etc. Nous avons pu faire plusieurs observations qui rapprochent les contractures naturelles de celles qui se sont produites dans nos expériences.
Une femme de 26 ans, évidemment hystérique, a une querelle avec son mari et lève le poing pour le frapper : comme par une punition céleste, le bras droit reste contracturé dans la position du coup de poing. Elle vint au bout de trois jours demander
“assistance, car la contracture n'avait pas cédé : M. le D' Gibert eut l'obligeance de me la montrer. J'ai d’abord essayé les expériences avec l’aimant qui, je dois le dire, n’eut aucune influence sur cette paysanne très ignorante des théories du transfert. Mais elle fut très émotionnée, pleurait et ne comprenait plus rien à ce qu'on lui disait. Je profitai de son émotion pour lui faire des suggestions à l’état de veille; par un mot, je fis passer la -contracture de droite à gauche, de gauche à droite et enfin je la
fis disparaitre.
Autre exemple analogue. Un jeune marin de 19 ans, atteint d'hystéro-épilepsie et anesthésique de presque tout le corps recoit un choc assez violent au bas de la poitrine. Il n'eut en réalité aucun mal, mais il resta complètement courbé en avant dans la position la plus pénible, qu'il gardait depuis un mois, quand M. le D' Pillet, médecin-major de l'hôpital, m'offrit obli- “geamment de l’examiner. Tous les muscles antérieurs de la poi- “trine et de l’abdomen étaient contracturés et il était impossible “de le redresser. Ce fut cette fois par l'hypnotisme que je cherchai à atteindre l’idée fixe qui évidemment tenait sous sa dépendance cette contracture vraiment systématique. Je l’endors très facilement et, sans rien lui commander, je lui demande sim- .plement s’il peut se redresser. « Pourquoi pas? » répondit-il de ce ton bête qu'ont les somnambules au début du sommeil. — « Eh! bien, alors, redresse-toi, mon garçon. » C’est ce qu'il fit immédiatement et l’on put constater que la guérison se mainünt très bien après le réveil. Il est inutile de citer d’autres “exemples de faits de ce genre qui sont aujourd'hui bien connus. Ceux que j'ai cités suffisent pour montrer que ces accidents nalurels ont les mémes caractères que les paralysies et les
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contractures suggérées, comme les anesthésies naturelles étaient, identiques aux anesthésies artificielles.
3° Puisqu'il ressort de ces discussions que les paralysies et les contractures se rapprochent à un tel point des anesthésies, nous avons le droit de chercher s’il n’est pas possible de les expliquer par les mêmes hypothèses. Le médecin psychologue du xvr siècle, Rey Regis, dont nous
avons déjà parlé, avait remarqué que les paralytiques qui ont.
perdu le mouvement d'un membre peuvent le retrouver quand, en remuant ce membre, en leur montrant ses mouvements, on leur apprend de nouveau à s’en servir, ce qu’ils paraissaient avoir oublié *, La paralysie doit être, en effet, une amnésie, le
mouvement des membres étant, comme nous l'avons vu, déter-
miné par la succession de certaines images dans la conscience, il
suffit, pour perdre le mouvement, d'oublier ces images motrices.
En réalité, ces deux choses, l'oubli et la paralysie, ne sont qu'un seul et même phénomène considéré de deux côtés différents, comme l’image et le mouvement. Cette assimilation est aujourd'huigénéralement admise. Maisilfautajouter, croyons-nous, que cette amnésie est du même genre quetoutes les autres, que c’est une désagrégation beaucoup plus qu’une destruction des souvenirs. Il faut admettre que ces images existent encore et font simplement partie d’un autre groupe plus ou moins coordonné de phénomènes psychologiques, afin'de comprendre comment le mouvement des membres paralysés se conserve et a lieu, quand on le désire, à l'insu du sujet lui-même.
La simple désagrégation des phénomènes psychologiques produit la paralysie en même temps que l’anesthésie et l’amnésie, mais 1l faut supposer une activité véritable du second groupe d'images séparées de la conscience pour expliquer les paralysies
par arrêt dont nous avons parlé et les contractures. Certains
sujets paraplégiques, comme Rose, ne peuvent essayer de mouvoir leurs membres sans qu’il se produise aussitôt de petites contractions incohérentes dans tous les muscles. Chez d’autres,
le membre dont ils ont perdu la direction s’agite convulsive-
ment ou se raidit entièrement. Ne peut-on pas supposer que ces
" Paul Janet. Un précurseur de Maine de Biran, Revue philosophique, 1882, II, 379.
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Ex
mouvements et ces contractions permanentes sont dues à la persistance indéfinie de quelques images motrices, en dehors de la conscience du sujet qui les ignore et ne peut s’opposer à leur action. C'est pour cela qu’il suffit quelquefois d'entrer en rapport avec le second personnage, soit par la distraction, soit par le somnambulisme, pour lui faire cesser cette mauvaise plaisanterie. On peut aussi occuper à quelque travail le second groupe de phénomènes qui oublie, pendant ce temps, de maintenir la contracture. « Quand l'inconscient est occupé dans l'écriture automatique, a-t-on remarqué, les procédés qui ordinairement contracturent ou paralysent le bras n’ont plus d'action, la main continue à écrire !. » Quand les contractures de Rose réapparaissaient trop souvent, je pouvais les faire disparaître en suggérant la sueur sur la jambe ou en appliquant un sinapisme imaginaire. Il semble vraiment que l’inconscient, occupé à faire suerla jambe ou à rougir la place de mon sinapisme en étoile, ne songeait plus à contracturer les muscles. Car la contracturedisparaissait ainsi, tandis que des suggestions directes, commandant de remuer la jambe, n'avaient aucun succès. Lucie eut les muscles de la mâchoire contracturés et aucune suggestion ne pouvait lui faire ouvrir la bouche ; il suffit de lui suggérer de tirer la langue pour que la contracture disparüût. Il semble donc que les contractures se rattachent à la désagrégation psychologique comme les paralysies elles-mêmes.
CONCLUSION
Les études contenues dans ce chapitre ont fait faire, croyonsnous, à la théorie de l’automatisme que nous désirons exposer, des progrès assez grands pour qu'il soit utile de résumer d’une manière générale les résultats obtenus, sans tenir compte de l'ordre particulier suivi dans la découverte et dans la démonstration. Tandis que, dans les analyses précédentes, nous considérions toujours des phénomènes positifs, sensations, hallucinations, mouvements, nous avons surtout examiné dans celle-ci des phénomènes inverses et pour ainsi dire négatifs: anesthésies, amnésies et paralysies. Eh bien, cette nouvelle manière de consi-
4 Binet et Féré. Archives de physiologie. Loc. cit., 351.
dérer les choses est venue absolument confirmer la première ; de même qu'il ny avait jamais sensation ou hallucination sans un mouvement correspondant, de même, il n’y a jamais d’anesthésie ou d’amnésie sans une suppression ou une modification du mous vement correspondante. Ici encore le côté extérieur et visible de l’activité humaine n’est que l'ombre de son activité interne et psychologique.
Mais pénétrons alors dans l'étude de ces phénomènes négatifs, anesthésie et amnésie, et cherchons à en comprendre la nature: Nous nous trouvons en présence d’une quantité énorme de faits curieux, étranges, contradictoires, observés depuis très long= temps et qui rendent cette anesthésie totalement Incompré: hensible. L’impression générale qui restait de leur étude, c’est que, d’un côté, certainement les sujets étaient sincères et ne sentaient absolument pas les impressions produites sur leurs membres anesthésiques, et, de l’autre, qu ils devaient parfaite: ment sentir et que toute leur conduite serait inexplicable si on prenait leur anesthésie au sérieux. En présence de ce pros blème, je ne prétends pas dire comment sont les choses dans leur réalité absolue ; les hypothèses scientifiques ne sont pas Si ambitieuses, elles n’ont d'autre but que de réunir dans une: même conception un très grand nombre de faits qui, isolés, ne pourraient être ni retenus ni compris. À ce point de vue, il mé semble que l’on fait une supposition économique et utile qu réunit etreprésente bien les faits, en disant: Les choses se passent comme si les phénomènes psychologiques élémentaires étaient aussi réels et aussi nombreux que chez les individus les plus normaux, mais ne pouvaient pas, à cause d'une faiblesse parhiculière de la faculté de synthèse, se réunir en une seules perceplion, en une seule conscience personnelle ; ou encore : Les choses se passent comme si le système des phénomènes psychos logiques, qui forme la perception personnelle chez tous les hommes, était, chez ces individus, désagrégé et donnait nais: sance à deux ou plusieurs groupes de phénomènes conscients; groupes simultanés mais incomplets et se ravissant les uns aux autres les sensations, les images et, par conséquent, les mouvés ments qui doivent être réunis normalement dans une même conscience et un même pouvoir. )
L'examen de cette RYpOthESE nous à fait connaître une alté-= ration très curieuse et jusqu'à présent peu connue de la cons
“cience humaine, c’est le dédoublement simultané de la per- “sonnalité. Les systèmes de phénomènes psychologiques qui “formaient les personnalités successives du somnambulisme ne “disparaissent pas après le réveil, mais subsistent plus ou moins
complets au-dessous de la conscience normale qu'ils peuvent “altérer et troubler de la façon la plus singulière.
À un point de vue plus général, l'examen de cette hypothèse nous a encore fait connaitre une chose se rattachant de très près à l'automatisme qui fait l'objet principal de nos études, je veux dire l’activité qui est antagoniste à l’activité automatique. D'un côté, en effet, nous avons déjà démontré que la puissance de Pautomatisme dépendait du rétrécissement du champ de la conscience. La série des pensées et des actes était d'autant plus régulière, d'autant plus identique à ce qu’elle avait déjà été autrefois, que les phénomènes réunis dans la conscience actuelle étaient moins nombreux et moins variés. Mais cette agrégation des nhénomènes dans la conscience actuelle, dans la perception personnelle de chaque instant, dépend précisément de cette puissance de Synthèse dont les anesthésies nous ont fait voir l'existence et les Yariations. D'un autre côté, qu'était-ce pour nous jusqu’à présent ‘que la succession automatique des images et des actes ? Rien autre chose sinon le résultat ou mieux la continuation d’une Synthèse exécutée autrefois, et qui, quand on la commençait aujourd hui, tendait à se recompléter. La synthèse qui forme la perception personnelle à chaque moment de la vie nous montre done l’activité originelle qui a été autrefois la source de ce que nous appelons aujourd'hui l’automatisme; car les perceptions qu'elle forme maintenant deviendront plus tard l’origine d’habitudes et de suggestions analogues à celles que nous avons étudiées. Nous avons done connu, dans ces recherches, l’activité qui est à la fois l'obstacle et la source de l’automatisme. II he nous reste plus-qu’à entrer dans quelques détails et à mieux voir les relations que ces deux activités, celle du passé et celle du présent, peuvent avoir entre elles.
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