CHAPITRE IV
Un phénomène peut être naturel et, dans une certaine mesure, n'être pas absolument normal ; il peut se rencontrer Comme une modification anormale produite par des circonstances accidentelles et ne point appartenir cependant, au moins sous cette forme, à la vie régulière et moyenne de la plupart des hommes. Les remarques de Claude Bernard nous ont déjà montré à ce propos que les phénomènes même maladifs et exceptionnels ne sont pas absolument nouveaux, qu’ils présentent seulement un développement, dans un sens ou dans un autre, des forces naturelles et restent soumis aux mêmes lois. Il est juste cependant de rechercher, avant de conclure, dans quelle mesure l’automatisme dont nous avons examiné les principales formes est un phénomène maladif et d'examiner en quoi et dans quel degré la volonté normale et libre, au moins en apparence, diffère de cette activité mécanique et rigoureusement déterminée.
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Les sujets hypnotisables, ainsi que les médiums spirites, puisque nous savons qu'ils sont identiques, sont-ils des malades ou des gens bien portants ? Cette question a donné lieu aux controverses les plus vives et les plus embarrassantes. Les uns n’ont vu, dans ces phénomènes automatiques, que la manifestation de la maladie hystérique la plus caractérisée, les autres ont pensé qu'ils étaient compatibles avec la santé la plus parfaite. Pour ceux-là, un somnambulisme est une crise d'hystérie; pour les autres, c’est une forme du sommeil naturel. L'écriture automa-
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tique elle-même a soulevé les mêmes oppositions: tandis que les uns y voient une forme de l’idée impulsive et de la folie, les autres la considèrent comme très naturelle. « Certaines personnes, disent les écrivains anglais, écrivent sans le savoir, comme d’autres fredonnent un air sans y faire attention’. » Ce débat ne pourrait être tranché que par de longues études médicales et des statistiques très précises que nous ne pouvons présenter ; nous essayerons seulement, sans parler d’une manière générale, de montrer à quelle position intermédiaire nos propres observations nous ont amené.
Un premier point nous semble absolument indiscutable, c’est que la maladie hystérique est de beaucoup le terrain le plus favorable au développement des phénomènes automatiques. Il est même difficile de comprendre comment certains auteurs ont pu penser que les manifestations hystériques rendaient les expériences difficiles. Sans doute, une hystérique peut interrompre une étude d’hypnotisme par des contractures ou par une crise. Mais, d’un côté, ces crises sont en elles-mêmes des phénomènes d’automatisme extrêmement curieux, et, de l’autre, il est très facile, quand on connaît bien le mécanisme du sujet, de les éviter par quelques précautions simples. À mon avis, les plus belles études sur les somnambulismes ou existences successives, sur les suggestions, sur les actes subconscients ou existences simultanées, sont faites sur des hystériques, et afin de fournir des exemples nets et faciles à étudier je n’ai guère cité dans cet ouvrage que des expériences accomplies avee ces malades. Je ne crois pas me tromper beaucoup en disant que, pour la plupart des observateurs, il en est de même. Sans aucunïloute, un certain nombre de savants, je ne dis pas tous, ont dû se tromper quand ils ont décrit l’état de santé de leurs meilleurs sujets et ont méconnu les signes de la maladie hystérique. « Ceux qui croient à l’hypnotisme des sujets sains ont pour critérium de l’hystérie la crise convulsive antérieure, et les stigmates permanents, amblyopie, anesthésies... ne sont pas recherchés?. » Une des raisons principales de cette erreur (je puis
1! Myers. On a telepathic explanation of some so called spiritualistic p'enomena. Proceed. S. R. P., II, 224.
? Gilles de la Tourette, Hypnotisme, 95.
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146 Je PARTIE. — AUTOMATISME PARTIEL
d'autant mieux la signaler que j’ai été trompé par elle au début
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de mes recherches), c’est que le somnambulisme provoqué rem- …
place et par conséquent supprime momentanément la plupart …
des symptômes hystériques. « On fait disparaître les crises, …
quand on les remplace par du somnambulisme, disaient déjà les magnétiseurs', mais seulement à cette condition ; dès que l’on cesse, les crises reprennent. » « Chose curieuse, disent de même
les modernes, le somnambulisme provoqué fait disparaitre le «
vations sont très nettes sur ce point : trois séances de somnam-
somnambulisme naturel... et les crises d'hystérie?.» Mes obser- *
bulisme arrêtaient complètement les crises de Lucie ; Rose n’a-. vait pas de crise quand je l’hypnotisais et les recommençait
quand je cessais; bien mieux, Léonie, après un grand nombre de magnétisations, avait perdu tous les symptômes d’hystérie et ne conservait que le seul somnambulisme. Mais l’hystérie reste encore latente, facile à reconnaître presque toujours à des
troubles sensoriels, en tous les cas, prête à se manifester forte- M
ment à la première occasion, comme il arriva pour Léonie au moment de la ménopause.
Une remarque inverse qui ne me parait pas suffisamment connue est encore de très grande importance : quand l’hystérie guérit sérieusement et non pas seulement en apparence, le somnambulisme et la suggestibilité disparaissent. Quelques auteurs remarquent ce fait: « Le meilleur signe du retour à la santé parfaite, écrit Despine, c’est la cessation de l’aptitude au somnambulisme *. » « Je dois dire qu’au fur et à mesure que la malade revenait à la santé, sonimpressionnabilité aux moyens que j’employais diminuait, dit M. Baréty*.» « À mesure que la santé revient, remarquent MM. Fontan et Ségard, le sujet est de moins en moins hypnotisable5.» Lors de mes premières étudessur Lucie, J'ignorais absolument cette loi; je cherchais, dans l'intérêt du sujet et pour la commodité même de mes expériences, à faire disparaitre les symptômes hystériques, mais je comptais bien
‘ Dupau. Lettres magnétiques, 1826, 1178.
* Gilles de la Tourette. Op. cit., 173, 985.
* Despine. Somnambulisme, 249,
* Baréty. Magnétisme animal, 18817, 4.
* Fontan et Ségard. Médecine suggestive. 31.
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conserver le somnambulisme. Aussi ai-je été fort désappointé:
quand 1l à fallu constater que mesexpériences devenaient impossibles, car le sujetn’avait plus d'actes subconscients et ne pouvait
plusêtre hynoptisé. On ne peutpasdirequejenesavais pas l'endor-
mir, puisque, pendant un mois, j'avais fait presque tous les jours. toutes les expériences possibles avec elle. D’ autre part, cette personne, habituée au somnambulisme, mettait la meilleure volonté:
à se laisser hypnotiser : elle consentit à essayer tous les procédés auxquels j’eus recours et cependant se fatigua sans aucun résultat. Le somnambulisme qui était si complet et si facile avait absolument disparu avec les derniers symptômes hystériques. Dix-huit mois plus tard, elle vint se plaindre de quelques troubles nerveux, migraines, cauchemars, etc. : l’anesthésie était revenue et elle fut hypnotisée en un instant. Ces troubles guérirent en quelques jours et tout somnambulisme disparut encore; n'est-ce pas là un véritable cas de « cross-expérimentation » ? Eh bien, cette observation curieuse, je viens de la répéter avec Marie : cesujet, comme je l’ai raconté, est resté malade pendanthuit mois et, pendant tout cet intervalle, a été hypnotisé irrégulièrement, mais fréquemment, par le D'Povilewiez ou par moi; il était donc aussi habitué que possible aux manœuvres hynoptiques. La voici guérie,au moins momentanément, par les singuliers procédés qui ont été décrits, eh bien, il est impossible de l’endormir ou de lui faire la plus légère suggestion hypnotique. Or, elle n’a jamais entendu parler de l’histoire précédente de Lucie et était convaincue, par tout ce qu’elle voyait ou entendait, que je lui commandais ce que je voulais. Si j'insiste sur ces faits, c’est qu'ils me semblent avoir quelque importance et qu'il est juste de les opposer aux auteurs qui voudraient séparer trop complètement
… l’hystérie et l'hypnotisme.
Un autre fait qu'il suffit de rappeler, car 1l a été sans cesse signalé dans cet ouvrage, c’est l'identité entre tousles phénomènes hypnotiques et tous les accidents hystériques. Certains auteurs ont prétendu comparer l’état hypnotique avec le sommeil normal; je ne puis m'empêcher de trouver cette comparaison forcée. Sans doute, le sujet en somnambulisme peut prendre l'apparence d’une personne endormienaturellement: Léonie, sije lui fais croire qu’elle est dans son lit, dort et ronfle pendant le somnambulisme de la facon la plus naturelle. Mais qu'importe, le sujet peut aussi bien prendre l'apparence d’un homme ivre
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18 ie PARTIE. — AUTOMATISME PARTIEL
ou d’un homme qui a la fièvre, dirons-nous que le somnambu- |
lisme est une ivresse ou une fièvre ? Si on laisse de côté, comme
cela estnaturel,lessomnolences,lessommeilslégers, etc., produits
par la fatigue ou par l'ennui, dans lesquels on peut rencontrer
de la suggestibilité comme pendant la veille, mais qui n’ont.
aueun rapport avec l’état hypnotique, le somnambulisme est avant tout un état anormal, pendant lequel se développe une
nouvelle forme d'existence psychologique avec des sensations, «
des images, des souvenirs qui lui sont propres, capable dans cer-
tains cas de persister au second plan après le réveil et de se
continuer sous la première existence la plus ordinaire. Le som-
meil est avant tout un repos et une interruption plus ou moins.
complète de l'existence psychologique. Pendant le sommeil et à propos de cette interruption, il peut se développer du somnambulisme, comme, pendant le somnambulisme, il peut intervenir des repos, des interruptions, des sommeils, mais, malgré ces coïncidences possibles, le somnambulisme n’est pas un sommeil normal.
Au contraire, les phénomènes hystériques sont bien plus justement comparables à ceux du somnambulisme. Toutes les crises sont identiques, même dans leurs variétés et leurs détails, à telle ou telle forme de somnambulisme complet; les accidents postérieurs à la crise, contractures ou paralysies, sont comparables aux suggestions posthypnotiques; tous les signes, anesthésies ou tares diverses qui persistent entre les crises, sont de la même nature que les signes caractéristiques de l’hémi-somnambulisme. Les crises sont d’ailleurs des états modifiables par l’influence morale, comme les somnambulismes eux-mêmes et les contractures postérieures à la crise se défont, comme s’effacent les suggestions posthypnotiques. On peut, par suggestion, chan-
ger la nature d’une crise comme on change celle d’un somnambulisme. J’ai remplacé des crises convulsives par des contrac-« tures, des tremblements, même par des accès de sueurs géné- « rales ; jai supprimé les crises de Lucie en lui disant de s’endor- « mir dès qu’elle sentirait l’aura. Au lieu de se rouler en convul-
sions, elle se couchait bien tranquillement et restait immobile; si on lui parlait elle répondait, d’un ton convaincu : « Ne me
dérangez pas, M. Janet m'a défendu de bouger. » Gela durait M
tout le temps qu'aurait duré la crise. Bien mieux, les crises sont modifiées naturellement par imitation comme 1 somnambu-
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