‹ L'automatisme psychologiqueChapitre 78 sur 90 · PEN ER · texte numérisé non relu

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‘tres objets. Il s'occupe du soin d’ajouter à notre bonheur, ses succès multipliant ses désirs... Celui-là est tenu en action par les objets dont les impressions reproduisent dans l’âme les

idées, les besoins, les désirs, qui déterminent dans le corps des mouvements correspondants nécessaires à la conservation de l'animal. Celui-ci est excité par toutes choses qui, en nous donnant de la curiosité, nous portent à multiplier nos besoins. Mais, quoiqu'ils tendent chacun à un but particulier, ils agissent souvent ensemble. Lorsqu'un géomètre, par exemple, est fort occupé de la solution d'un problème, les objets continuent encore d'agir sur ses sens. Le moi d'habitude obéit donc à leurs impressions : c’est lui qui traverse Paris, qui évite les embarras, tandis que le moi de réflexion est tout entier à la solution qu'il cherche... Le moi d'habitude suffit aux besoins qui sont absolument nécessaires à la conservation de l’animal..... La mesure de réflexion que nous avons au delà de nos habitudes est ce qui constitue notre raison !. » Cette description sans doute n’a ici que la vérité d'une métaphore, car les phénomènes conscients qui se développent automatiquement dans l'habitude ne sont pas chez l’homme normal groupés et synthétisés de manière à former un second moi, comme dans l’hémi-somnambulisme; mais nos discussions précédentes, qu'il est impossible de reprendre ici, nous apprennent que, malgré cette exagération, il y a, dans cette description, plus de vérité que dans l'opinion la plus banale qui fait des phénomènes automatiques et habituels de simples mouve- . ments physiologiques.

La plus curieuse manifestation de l’automatisme psychologique chez l’homme normal est /a passion qui ressemble, beaucoup plus qu'on ne se le figure généralement, à la suggestion et à l'impulsion et qui, pendant un moment, rabaisse notre orgueil en nous mettant au niveau des fous. La passion proprement dite, celle qui entraine l’homme malgré lui, ressemble tout à fait à une folie, aussi bien dans son origine que dans son développement et dans son mécanisme. Tout le monde sait que la passion ne dépend pas de la volonté et ne commence pas quand nous voulons; pour prendre un exemple, ilne suffit pas de le vouloir pour devenir amoureux. Bien au contraire, l’effort volontaire que

1 Condillac. Trailé des animaux. Œuvres complètes, 1798, II, 553.

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l’on essaverait de faire, la réflexion et l'analyse à laquelle on se

livrerait, loin d'amener l’amour proprement dit irrésistible et

aveugle, nous en écarterait infailliblement et ne ferait naître que des sentiments tout contraires. De même, c’est en vain qu’on s’exciterait soi-même à l'ambition ou à la jalousie ; on aurait beau déclarer ces passions utiles ou nécessaires, on ne pourrait pas les éprouver. Un autre caractère me paraît moins connu et, moins analysé par les psychologues, c’est que la passion ne peut commencer en nous qu’à certains moments, lorsque nous sommes dans une situation particulière. On dit ordinairement que l'amour est une passion à laquelle l’homme est toujours exposé et qui

peut le surprendre à un moment quelconque de sa vie, depuis

quinze ans jusqu’à soixante-quinze. Cela ne me parait pas exact et l'homme n’est pas toute sa vie, à tout moment, susceptible de devenir amoureux. Lorsqu'un homme est bien portant au physique et au moral, qu'il à la possession facile et complète de

toutes ses idées, il peut s’exposer aux circonstances les plus

capables de faire naître en lui une passion, mais il ne l’'éprouvera pas. Les désirs seront raisonnés et volontaires, n’entraiînant l'homme que jusqu'où il veut bien aller et disparaissant dès qu'il veut en être débarrassé. Au contraire, qu’un homme soit malade au moral, que, par suite de fatigue physique ou de travaux intellectuels excessifs, ou bien après de violentes secousses et des chagrins prolongés, il soit épuisé, triste, distrait, timide, incapable de réunir ses idées, déprimé en un mot, et il va tomber amoureux ou prendre le germe d’une passion quelconque à la première et à la plus futile occasion. Les romanciers, quand ils sont psychologues, l'ont bien compris : ce n’est pas dans un instant de gaieté, de hardiesse et de santé morale que commence l'amour, c'est dans un instant de tristesse, de langueur et de

faiblessse. Il suffit alors de la moindre chose ; la vue d’un visage

quelconque, un geste, un mot qui nous aurait l’instant précédent laissés tout à fait indifférents, nous frappe et devient le point de départ d’une longue maladie amoureuse. Bien mieux, un objet, qui n'avait fait en nous aucune impression, dans un instant où notre esprit mieux portant n’était pas inoculable, à laissé un souvenir insignifiant qui réapparaît dans un moment de réceptivité morbide. Cela suffit, le germe est maintenant semé dans un terrain favorable, il va se développer et grandir.

Il y a d'abord, comme dans toute maladie virulente, une

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période d'incubation; l’idée nouvelle passe et repasse dans les rêveries vagues de la conscience affaiblie, puis semble, pendant

L quelques jours, disparaître et laisser l'esprit se rétablir de son

trouble passager. Mais elle a accompli un travail souterrain, elle est devenue assez puissante pour ébranler le corps et provoquer des mouvements dont l’origine n’est pas dans la conscience personnelle. Quelle est la surprise d’un homme d’esprit quand il se retrouve piteusement sous les fenêtres de sa belle où ses pas errants l'ont transporté sans qu’il s’en doute, quand au milieu de son travail il entend sa bouche murmurer sans cesse un nom toujours le même ! Ajoutons que toute idée amène des modifications expressives dans tout Le corps qui ne sont pas toujours appréciables pour des étrangers, mais que les sens tactiles et musculaires transmettent à la conscience: quel doit être alors l’énervement d’un esprit, qui sent à tout moment son organisme révolté commencer des actes qui ne

* lui ont pas été commandés! Telle est la passion réelle, non pas

idéalisée par des descriptions fantaisistes, mais ramenée à ses caractères psychologiques essentiels.

Nous retrouvons en effet ces mêmes caractères dans toute espèce de passion; pour avoir plus de liberté dans la description, prenons une passion toute particulière et bien connue, celle de la peur. Êtes-vous bien portant, intelligent et gai, vous n'êtes pas peureux et les choses que l’on raconte, les dangers qur nous environnent sont appréciés par vous avec calme et sang-froid, vous vous défendez, vous prenez des précautions : c’est là du raisonnement et non de la peur. Mais vous êtes affaibli, triste

- et malade, et voilà que vous sentez vos jambes qui commen-

cent à fuir, votre cœur qui bat, votre visage qui se glace, vous vous retrouvez, comme le célèbre peureux de Toppfer, en train de regarder sous votre lit ou de fermer pour la vingtième fois la serrure; c’est alors que vous sentez les angoisses de la peur et une frayeur invincible. Si l’on peut parler d’une autre passion bien plus minime, la passion du tabac chez un fumeur, nous trouvons dans un article de M. Delbœuf une confession qui a toute la valeur d’un document psychologique : « Le pot à tabac est à quelque distance de mot à sa place habituelle, je le sens qui m'attire. Tout à coup je me lève et me dirige inconsciemment vers lui. Je m'aperçois de ma faiblesse, je me rassieds et reprends ma lecture. Voilà que machinalement ma main

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plonge dans ma poche et en tire le cahier à cigarettes. Irrité contre moi, je remets violemment le cahier à sa place”, etc. » Pas plus que la suggestion, que l'idée fixe ou la folie impulsive, la passion n’est une erreur ; car une erreur existe tout entière dans l’esprit personnel et peut être combattue et détruite par : lui, tandis que la passion a son origine en dehors de l'esprit personnel et ne peut être supprimée par ses raisonnements. On aura beau nous démontrer d’une manière irréfutable que cet amour est absurde, que cette frayeur est ridicule, nous en serons con-

vaincus, mais nous serons toujours amoureux eteffrayés. La pas- M

sion se guérit quelquefois par sa satisfaction, quand l’idée fixe a amené définitivement l’acte auquel elle correspond, et disparait

par épuisement; elle peut aussi se guérir par une secousse nou-

velle qui bouleverse encore les couches de la conscience etnous permet de reprendre possession des idées émancipées. Cette description rapide de la passion n'est-elle pas la reproduction exacte de ce que nous avons observé tant de fois chez le fou ou chez l’'hystérique qui a reçu une suggestion? Chez eux aussi un état de faiblesse momentanée de la conscience a permis de semer une idée étrangère qui n’est pas intégrée dans leurs jugements et leur volonté; cette idée se développe sans eux, malgré eux, et leur fait accomplir des actes qu'ils ignorent quelquefois, qu'ils acceptent dans d’autres circonstances et continuent, auxquels ils peuvent peut-être résister plus ou de moins, mais qui leur sont toujours étrangers. Nous n'avons « vraiment pas besoin de prendre du haschisch comme faisait. Moreau (de Tours) pour savoir par nous-mêmes ce qu'est la | folie : qui done peut se vanter de n’avoir jamais été fou ?

Cette action subconsciente de certainesidées pendant la passion à est si vraie et si facile à remarquer qu’elle a donné lieu à une quantité d'expressions morales connues dans tous les temps : la M lutte « des deux hommes » qui se partagent notre cœur a été” décrite dans toutes les religions et dans toutes les philosophies. Mais un charmant auteur, dans les instants de repos que lui \ laisse son grand « Voyage autour de sa chambre », a tracé une description si parfaite du « système de l’âme et de la bête » que Je ne puis résister au plaisir de larappeler. « Je me suis aperçu,

* Dclbœuf, Le sentiment de l'effort. Revue philosophique, 1882. II, 516. É.

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