PRIE
CHAP. IVe LA FAIBLESSE ET LA FORCE MORALES 169
fe il, par diverses observations, que l’homme est composé d’une
âme et d’une bête. — Ces deux êtres sont absolument distincts, mais tellement emboîtées l'un dans l’autre, ou l’un sur l’autre,
qu'il faut que l’âme ait une certaine supériorité sur la bête
pour être en état d’en faire la distinction... Un jour de l'été passé, je m'acheminai pour aller à la cour. J'avais peint toute la matinée, et mon âme, se plaisant à méditer sur la peinture, laissa le soin à la bête de me transporter au palais du roi. Que la peinture est un art sublime, pensaitmon âme, heureux celui que le spectacle de la nature a touché... Pendant que mon âme faisait ces réflexions, l’autre allait son train, et Dieu sait où elle allait ! — Au lieu de se rendre à la cour,comme elle en avait reçu l’ordre, elle dériva tellement sur la gauche, qu'au moment où mon âme la rattrapa, elle était à la porte de M” de Hautcastel, à un demi-mille du palais royal.
-Je laisse à penser au lecteur ce qui serait arrivé, si elle était
entrée toute seule chez une aussi belle dame... Je donne ordinairement à ma bête le soin des apprêts de mon déjeuner; c’est elle qui fait griller mon pain et le coupe en tranches. Elle fait à merveille le café et le prend même très souvent sans que mon âme sen mêle, à moins que celle-ci ne s’amuse à la voir travailler... J'avais couché mes pincettes sur la braise pour faire griller mon pain ; et, quelque temps après, tandis que mon âme voyageait, voilà qu’une souche enflammée roule sur le foyer. — Ma pauvre bête porta la main aux pincettes et je me brülai les doigts. » Il faudrait citer encore tout l'épisode du portrait de M" de Hautcastel : « à, ma main s'était emparée machinalement du portrait de M" de Ilautcastel et l'autre, s’amusait à ôter la poussière qui le couvrait. Cette occupation lui donnait un plaisir tranquille, et ce plaisir se faisait sentir à mon âme, quoiqu'elle fût perdue dans les vastes pleines du SIREN Toute la figure parut renaître et sortir du néant. Mon âme se précipita du ciel comme une étoile tombante ; elle trouva l’autre dans une extase ravissante et parvint à l’augmenter en la partageant... » Et ailleurs encore : « Ü'estun par-
faithonnête homme que M. Joanetti (son domestique). Il est accou-
tuné aux fréquents voyages de mon âme, et ne rit jamais des inconséquences de l’autre; il la dirige même quelquefois lorsqu'elle est seule ; en sorte qu’on pourrait dire alors qu'elle est conduite par deux âmes. Lorsqu'elle s’habille, par exemple, il
310 Ile PARTIE. — AUTOMATISME PARTIEL
m’avertit par un signe qu’elle est sur le point de mettre ses bas
à l'envers, ou son habit avant sa veste. Mon âme s’est souvent amusée à voir le pauvre Joanetti courir après la folle sous les berceaux de la citadelle, pour l’avertir qu’elle avait oublié son chapeau, une autrefois son mouchoir ou son épée. » Quel meilleur résumé aurais-je pu faire de l’automatisme de nos pensées dans la distraction, l'habitude ou la passion? Décrire davantage ces phénomènes serait renouveler des études déjà faites, tant ils se rapprochent des faits étudiés pendant les maladies et le somnambulisme.
IIT