‹ L'automatisme psychologiqueChapitre 9 sur 90 · JAI · texte numérisé non relu

JAI

INTERPRÉTATIONS PSYCHOLOGIQUES. — LA CATALEPSIE ASSIMILÉE AU SOMNAMBULISME

Les actes accomplis pendant la catalepsie sont sous la dépendance de phénomènes psychologiques : voilà une proposition qui semble bien simple, mais qui est susceptible d’interprétations fort différentes. Car les phénomènes psychologiques sont de na-

‘ Despine. Somnambulisme, 85.

As NA PATATE REPOS, RUE à ë na PS Par à HAE RE EN FRA CrEE EX ALT PEU, A7 Des ET + SE CEE fe "À RONDE TR MU TR dE MOD SE TR NE ANS TTC DRE RTS RES LS EE CE ; Pts

— LE EXT Fe \ à |

ture extrêmement variée et il n’est pas indifférent d'expliquer les faits que nous avons décrits par les uns ou par les autres.

. de ne parlerai pas d’une interprétation facile, qui fut de mode bien longtemps. Elle consistait à rattacher tous les faits qu'on ne comprenait pas à une simulation volontaire et parfaitement consciente. C'est une idée complètement fausse de croire qu’une maladie psychologique ou même imaginaire soit toujours une maladie simulée, et d’ailleurs la catalepsie est de tous les phénomènes anormaux celui qui peut le moins être simulé. Mais, sans rattacher la catalepsie à une intelligence complète calculant ses ruses, on peut l'expliquer par une demi-intelligence comprenant les pensées de l'opérateur, se rendant compte de ses actes, sans avoir la force de s’y opposer; en un mot, on peut rapprocher la catalepsie du somnambulisme et expliquer tous ces actes par la suggession. « Pour mettre un membre en catalepsie, il n’est pas nécessaire d'ouvrir les yeux du sujet, n1 de le soumettre à une lumière vive ou à un bruit violent, comme cela se fait à la Salpêtrière; il suffit de lever ce membre, de le laisser quelque temps en l'air, au besoin d'affirmer que le membre ne peut plus être baissé; il reste en catalepsie suggestive : l’hypnotisé dont la volonté ou le pouvoir de résistance est affaibli conserve passivement l'attitude imprimée‘. » Tout cela est parfaitement exact, et nous étudierons, pendant le somnambulisme et pendant la veille, ce que M. Bernheim appelle la catalepsie suggestive et même ses différentes variétés; mais il s’agit ici d'un ensemble de phénomènes amenés par différents procédés ou mieux par la maladie même, et qui, tout en étant psychologiques, présentent des caractères tout différents. La catalepsie et le somnambulisme ne sont que des degrés l’un de l’autre, cela est incontestable, et nous verrons entre eux bien des intermédiaires ; mais une différence de degré n’est pas une différence nulle, surtout lorsqu'il s’agit de phénomènes moraux. Tâchons donc de préciser le degré où s'arrête la conscience des cataleptiques.

1° L’immobilité et l’inertie du sujet sont bien plus grandes dans cet état que dans tout autre : une personne normale ou une somnambule, surtout lorsqu'elle a les yeux ouverts, remue Feaucoup plus spontanément. Cette spontanéité se remarque

‘ Bernheim. De la suggestion, 1886, 94, — Cf. Liébault. Du sommeil, 412.

32 Le PARTIE. — AUTOMATISME TOTAL

dans l'exécution des actes, même des actes commandés ou des suggestions. Non seulement il peut y avoir de la résistance souvent fort grande et de l'indépendance, ce qui n'existe jamais à aucun degré pendant la catalepsie *, mais encore il y a de la variété, des changements dans l’exécution des mêmes actes. Une somnambule n’exécute pas toujours le même acte de la même manière ; elle le fait tantôt vite, tantôt lentement, tantôt avec bonne humeur, tantôt en protestant, tantôt d’une façon, tantôt d’une autre. Rien n’égale au contraire la régularité des cataleptiques : point de changement de caractère, point d’impressions extérieures qui les distraie ou les modifie; leurs gestes, leurs pas sont toujours mathématiquement les mêmes Léonie fera toujours le même nombre de pas en face et à droite pour aller communier, et elle se heurtera contre un mur sans avancer plutôt que de tourner à gauche. Une somnambule qui sera toujours capable d'adapter ses actes aux circonstances montre donc une tout autre intelligence.

20 La différence précédente n’est sans doute qu’une différence de degré, quoiqu’elle soit facilement appréciable; mais voiei que la différence de degré dans l'intelligence amène la présence ou l’absence d’un caractère important. Un des signes les plus importants de la catalepsie, bien qu'il soit négatif, est celui-ci : Le sujet ne sait pas parler. I ne s’agit pas de la parole articulée qu’il possède quand il répète les sons dans l’écholalie, il s’agit du langage comme signe de Ia pensée. La cataleptique ne répond aux questions ni par la parole ni par un signe quelconque. Rose, dans certains sommeils profonds, avait la bouche plus ou moins paralysée, mais elle me répondait par un signe de la main qui voulait dire « oui », ou un autre qui voulait dire « non ». Quand elle a un moment de catalepsie pendant la crise hystérique ou pendant le somnambulisme, elle ne me répond plus du tout par aucun signe, quoiqu'elle n’ait rien de paralysé, qu'elle puisse parler en écho ou répéter des gestes. Pour prendre un exemple, je suppose que l’on prenne ces deux fsmmes, Rose et Marie, dans un état où elles sont extérieurement tout à fait identiques, étendues, les yeux fermés, immobiles, mais l’une, Rose, est en attaque cataleptique (car il y a des catalepsies

1 Cf. Paul Richer. Op. cit., 689.

les yeux fermés), l’autre, Marie, en simple somnambulisme; je m’approche successivement de chacune et je prononce à haute voix, sur le même ton, la même phrase : « As-tu bien dormi cette nuit ? » Rose, sans bouger, répète sur le même ton : « Astu bien dormi cette nuit?» Marie se retourne brusquement, sourit et dit : « Pas trop mal, je vous remercie, mais j'ai eu un mauvais rêve. » Ai-je tort de conclure que ces deux femmes, peut-être identiques en apparence, ne sont pas exactement dans le même état psychologique t ?

Si la cataleptique ne se sert pas de la parole, c’est qu'elle ne la comprend pas. On le vérifie facilement en essayant de donner des ordres à ces sujets par la parole. On a beau crier sur tous les tons : « Lève ton bras », Léonie ne bouge pas, elle semble ne pas entendre; Rose répète sans cesse : « Lève ton bras », mais ni l’une ni l’autre ne lèvent le bras. Il est vrai que je me trouve ici en contradiction avec M. Paul Richer; cet auteur, quoiqu'il ait remarqué que certains cataleptiques n'obéissent pas à la suggession orale ?, écrit pourtant : « Pendant que B est en état cataleptique, on attire son regard et, le dirigeant à terre, on lui dit qu’elle est dans un jardin rempli de fleurs. Aussitôt l'état cataleptique cesse, elle fait un geste de surprise, sa physionomie s’anime : « Qu’elles sont belles », dit-elle, et, se baissant, elle cueille des fleurs, en fait un bouquet, en attache une à son corsage, etc...» Pour moi, un sujet se conduisant de la sorte n’est plus en état cataleptique. Ce n’est là, dira-t-on, qu’une question de mots et de dénominations ; sans aucun doute, les différents états par lesquels peut passer l'intelligence humaine forment une série tellement continue qu'il est impossible d'y tracer des divisions précises, et tel sujet se trouvera dans des états intermédiaires que l’on pourra indifféremment appeler d’un nom ou d’un autre. Mais si on attribue le nom de cataleptique à un sujet qui comprend les suggestions verbales et qui parle, 1l n'y a plus aucune différence entre la catalepsie et le somnambulisme. En effet, tous les autres symptômes ou bien se retrouvent dans tous les états hypnotiques, ou bien, comme la paralysie produite

! Cf. Binet et Féré. Magnétisme animal, 1887, 210, et Cullerre. Magnétisme, 162.

* Paul Richer. Op. cit., 7181.

* Id. Zbid., 697.

3% Jr PARTIE. AUTOMATISME TOTAL

par friction des tendons”, n'ont point assez de généralité, puisque je n’ai pu les constater sur aucun sujet. Peu importe d’ailleurs que l’on désigne l’état que j'ai décrit sous le nom de premier somnambulisme ou état de suggestibilité complète ; la seulé chose importante, c’est de bien comprendre les modifications psychologiques des sujets dans cet état, car il n’y a absolument que des différences psychologiques pour distinguer tous les états. Eh bien! la conscience, qui existe ici comme partout, carelle ne disparaît, je crois, qu avec la vie, est, dans cet état, plus rudi mentaire que dans tout autre. Cette conscience est capable desensations, mais incapable d'idées; capable d'entendre, mais incapable de comprendre. Il ne faudrait pas en conclure que l’on peut parler au hasard devant les cataleptiques sans aucun danger pour les expériences futures ; elles peuvent retenir les paroles même sans les comprendre el si, comme nous le verrons plus tard, ce souvenir se réveille dans un état ultérieur plus intelligent, il sera alors compris et aura sa puissance suggestive. Mais la seule chose certaine, c’est que les paroles ne sont pas comprises maintenant, et que ce n’est pas une obéissance intelligente qui se manifeste dans la catalepsie.

- Il résulte de cé fait que, tout en paraissant extrêmement inerte et docile, le sujet est en réalité peu maniable et obéit beaucoup plus à ses propres inspirations qu'à celles de l’opéra-

teur. Si je montre Léonie jouant la scène de la communion que .

j'ai décrite, on croira qu’elle obéit à un commandement donné par moi. En réalité, je n'avais point commandé ni même prévu ce qu'elle allait faire, et la première fois j'en ai été fort surpris. Je sais maintenant par expérience qu’en mettant les mains de ce sujet dans une certaine position, puis en le laissant quelques minutes, je vais amener la scène de la communion. Mais encore maintenant je ne dirige point cette scène; si je voulais la chanzer le moins du monde, faire aller le sujet à gauche, par exemple, ou lui faire embrasser un crucifix avant la communion, je n'y réussirais point. Si je parle au sujet, je ne suis pas compris, et si je touche son corps, j'arrête simplement la scène; je suis donc simple spectateur plutôt qu’acteur. C’est de son propre fond que lé sujet tire ses actions et ses gestes, et, quoiqu'il agisse d’une manière si déterminée que je puis prévoir

‘ Paul Richer. Op. cit., 612.

à une seconde près ses moindres gestes, il agit spontanément. C'est donc bien à ce moment que se révèle mieux que jamais automatisme du sujet, et c'est pour cela que nous avons commencé notre étude par la description d’un état qui, tout en étant conscient, ne présente point cependant la conscience ni l'intellioreboii TA gence normales.

Avant d'examiner la nature de cette conscience rudimentaire, il faut tenir compte d’une objection possible. Aujourd’hui qu'il est de mode d'expliquer tout par la suggestion, comme autrefois par la simulation, on pourrait dire que tous ces caractères psychologiques de la catalepsie ont été appris au sujet qui à été dressé dans ce sens. Il serait dangereux de pousser à l'extrême ce raisonnement, qui deviendrait vite lui aussi une sorte d’« argument paresseux ». Mais il est juste d’en tenir compte; car, bien souvent sans doute, dans les milieux où les sujets sont nombreux et s’imitent les uns les autres, certains états réels chez un sujet ont pu être artificiels chez le second. Mais, pour les cas dont il s’agit ici, nous remarquerons que les sujets ne se connaissaient nullement les uns les autres et qu'il ne faut pourtant pas supposer les opérateurs assez naïfs pour avoir suggéré sans le savoir tous ces caractères positifs et négatifs de la catalepsie. D'ailleurs, un état artificiel se reconnait toujours à quelque signe, et l’observation suivante pourra peut-être le démontrer. Je faisais un jour quelques expériences avec Lucie et une personne étrangère était présente : cette dernière circonstance me déplaisait fort, car il ne faut conserver avec soi que les personnes indispensables habituées à l'attitude qu'il faut avoir pendant des expériences de ce genre. Cette personne étrangère me posait sans cesse des questions fort embarrassantes; car, selon mon . habitude, je ne voulais pas répondre devant le sujet ; cependant un mot malheureux m'échappa: « Qu'est-ce que la catalepsie ? demandait-on. » — « C’est un état où le sujet demeure immobile et laisse les membres dans la position où on les met. » A peine avais-je dit ces mots que j'en eus du regret : « Désormais, pensai-je, il sera juste de dire qu’elle fait de la catalepsie suggestive, » et je voulus vérifier de suite l'effet de mon imprudence. « Tenez, dis-je tout haut, quard je vais frapper dans mes mains, elle va tomber en catalepsie. » Je frappe et voilà Lucie qui reste complètement immobile, les yeux grands ouverts : je soulève

ses bras, ils restent en l'air, j'incline son corps, il demeure incliné. Etait-elle en catalepsie? I1 me fut facile de vérifier qu'aucun autre signe de la catalepsie, ni l'expression de la physionomie, ni l’imitation, ni l’écholalie ne pouvait être constaté, et surtout le sujet comprenait si bien la parole qu'il me suffit pour terminer l'affaire de lui dire : « C'est fini, Lu n'es plus en catalepsie. » Eh bien! qu’on essaye d'arrêter une véritable attaque de catalepsie, comme Lucie elle-même en avait eu, mais trèsrarement, en disant simplement au sujet que c’est fini, et on verra quelle différence il y a entre cet état de docilité suggestive, forme du petit sommeil hypnotique, et l’accès cataleptique véritable, pendant lequel la pensée est ramenée à un état tout à fait rudimentaire et qui est une des formes de la grande attaque hystéro-épileptique.

Je ne puis donc pas croire que l’état qui vient d’être décrit soit complètement artificiel. Parce qu'il a été reconnu que c'était un état conscient, il ne faut pas en conclure que ce soit un état psychologique quelconque. Il y a des différences et des variétés très importantes même entre des phénomènes consclients.

UNE FORME RUDIMENTAIRE DE LA CONSCIENCE. — LA SENSATION ET L'IMAGE ISOLÉES

Certains philosophes, à l'exemple des cartésiens, se sont représenté la conscience comme quelque chose d’invariable et d’immuable sans nuances et sans degrés. Pour Descartes, la pensée . existait complète avec le doute, la réflexion, le raisonnement et le langage, ou bien n'existait pas du tout et se trouvait remplacée par le mécanisme pur et simple, par l’étendue et le mouvement. Leibniz au contraire, dans cette philosophie profonde, à laquelle aujourd'hui toutes les sciences physiques et morales semblent nous ramener, avait une toute autre conception de la conscience. Il admettait un nombre infini de degrés et certaines de ces formes lui semblaient tellement inférieures à la pensée normale « que les esprits humains étaient comme de petits dieux

au prix d'elles! ». C’est cette dernière théorie qu’il nous faut maintenant rappeler dans ses traits principaux, pour comprendre la possibilité des consciences inférieures et rudimentaires. Prenons la conscience humaine dans sa forme ordinaire et achevée et enlevons-lui successivement tous les perfectionnements qu'elle a acquis, mais qui ne lui sont pas essentiels. Tout le monde reconnait qu'il faut séparer de la conscience vulgaire l'intelligence scientifique, cette faculté, qui existe chez tous les hommes à un degré plus ou moins élevé, d'expliquer et de comprendre les choses. Cette intelligence proprement dite a pour résultat de réunir (comprehendere) un grand nombre de faits de conscience dans des synthèses ou idées générales ; elle y arrive par la découverte des rapports entre les faits particuliers, lesquels, pouvant rester les mêmes entre des termes différents, donnent de l’unité à des choses en apparence très distinctes. C’est évidemment là le terme le plus élevé que la pensée humaine atteigne; mais il est essentiel de remarquer qu'elle ne l’atteint pas toujours ; peut-être même la pensée humaine n’y arrivet-elle que rarement et moins souvent que nous ne sommes disposés à le croire. En effet, quand nous examinons les actions des autres hommes, nous sommes trop portés à leur prêter les idées et les raisonnements que nous faisons nous-mêmes pour interpréter leur conduite. Bien souvent nous croyons qu'un homme a agi avec intention, qu’il a calculé les conséquences de ses actions, qu'il a fait de ses idées un tout systématique relié par des rapports bien compris, tandis qu’en réalité cet individu a laissé ses pensées s’'évoquer mécaniquement les unes les autres sans avoir saisi entre elles aucun rapport systématique. Il ne faut pas confondre la loi ou l’interprétation des faits de conscience telle que notre intelligence la trouve, ou eroit la trouver, avec la conscience elle-même. Si les phénomènes de conscience présentés par un homme nous paraissent liés entre eux par des rapports de ressemblance, de différence ou de finalité, il ne faut pas en conclure qu'il y ait eu dans l’esprit de cet homme la conscience de la ressemblance, de la différence ou de la finalité ?. C’est dans cette erreur que semblent tomber les philosophes anglais quand ils disent que toute conscience est la perception

! Leibniz. Erdm., 125, a.

* Voir, à ce sujet, Rabier. Cours de philosophie, I, T4 et I, 254.

ais. pie LEA Nu ia LORS, Li ME a NEA St) 4 Fan SE et ie RAA jh che D k : v.

. 38 1e PARTIE. — AUTOMATISME TOTAL

les comprendre.

d’une différence. C’est aussi une exagération de ce genre que je reprocherais quelquefois aux travaux si intéressants de M. Paulhan, qui semble prêter à la conscience élémentaire les notions de finalité dont il se sert lui-même pour les interpréter ‘. La conscience peut exister sans aucun jugement, c’est-à-dire sans intelligence ; l’homme peut sentir et ne pas comprendre ses propres sensations. Pour prendre un exemple dans le sujet qui nous occupe : si nous sommes en présence des actes compliqués qu'accomplit Léonie quand je lui ai joint les mains, nous penserons, nous, qu'elle fait la communion et nous réunirons tous ces actes dans cette idée systématique que nous désignons par le mot « communion»; mais il n’est pas du tout prouvé qu'elle ait, elle, l’idée de la communion et qu’elle réunisse ses actions sous cette idée générale ; il est bien plus vraisemblable qu’elle a des images qui s'évoquent les unes les autres, et rien de plus. Si plus tard elle retrouve le souvenir de ces sensations, ce qui est possible, comme nous l'avons dit, elle peut les examiner, les relier et les comprendre. « Tiens, dit-elle un jour dans une circonstance de ce genre, j'avais les mains comme ceci, j'étais levée, puis à genoux... mais je faisais donc ma prière... que j'étais donc bête. » Elle est surprise maintenant d'actions qui ne l'étonnaient pas tout à l'heure, parce qu'elle les sentait sans ren onu dde TOP.

Au-dessous du jugement intelligent, je placerais le phénomène connu sous le nom de perception. Savoir, en ouvrant les yeux, qu'il y a devant nous un arbre de telle couleur, de telle forme, à telle distance, c’est, ainsi qu'on l’a souvent démontré, un phénomène psychologique assez compliqué. Les sensations actuelles déjà nombreuses doivent être combinées avec un grand nombre d'images interprétatives qui permettent d'apprécier l’extériorité, la forme, la dimension, la place de l’objet. Ces images interprétatives qui accompagnent ici la sensation principale sont accessoires ; elles peuvent se modifier, comme on le voit dans les erreurs des sens ; elles peuvent disparaître même, tandis que la sensation persiste, Des animaux auxquels on a enlevé le cerveau semblent être dans ce cas; ils paraissent encore entendre et voir,

! Fr. Paulhan. L’associationnisme et la synthèse psychique. Revue philosophique, 1888, 1, 32, et la Finalité comme propriété des éléments psychiques id. 1888, II, 105.

mais ils ne savent plus interpréter leurs sensations, c’est-à-dire y ajouter d'eux-mêmes les notions de distance, de crainte, de désir, ete ‘. L'élément de conscience: qui subsiste quand on retranche 1é faits accessoires QU donc être ici la sensation ou l’image.

Il nous semble cependant que, pour comprendre les faits que nous avons exposés et surtout ceux que nous étudierons plus tard, il faut aller plus loin encore dans cette analyse des éléments de la conscience. On définit ordinairement la sensation « le phénomène simple qui se passe en mot quand Je vois, quand j'entends, etc.» Cette définition ne pourrait peut-être pas être remplacée par une meilleure, car on ne définit les choses qu’en les expliquant et en y mêlant nosinterprétations ; mais 1l est évident qu’elle contient un terme de trop : c’est le mot mo, le mot je. « Il est certain, disait Reid ?, qu'il n’y a point d'homme dans l'univers qui puisse concevoir ou croire que l’odeur existe en elle-même sans un esprit ou un sujet quelconque qui ait la faculté de sentir. » « Peut-il se pars dans l'âme, disait Garnier”, quelque connaissance à son insu ? » Si on se place au point d vue métaphysique, comme ces auteurs, si on cherche l’origine, la cause de la sensation, peut-être pensera-t-on, comme eux, qu'il n'y a pas de sensation sans une âme pour la produire et la connaître. Mais, si on se place à un point de vue exclusivement psychologique, si on considère le mot non plus comme un être et une cause, mais Comme une certaine idée qui accompagne la plupart des phénomènes psychologiques, on sera forcé de penser qu'il y a des sensations sans moi, qu'il peut y avoir des phénomènes de vision, quoique cependant personne ne dise : « Je vois ». L'idée du moi, en effet, est un phénomène psychologique fort compliqué qui comprend les souvenirs des actions passées, la notion

de notre situation, de nos pouvoirs, de notre corps, de notre

nom même, qui, réunissant toutes ces idées éparses, joue un grand rôle dans la connaissance de la personnalité. Si l’on considère une sensation simple, elle ne contient rien de tout cela et à elle seule ne suffit pas pour former une idée aussi complexe.

‘Soury. Les fonctions du cerveau, 1886, 46 et sq.— Mosso. La peur, 1886, 38, — Sergi. Psychologie physiologique, 1888, 114.

* Reid. Œuvres, Trad. Jouffroy, 1829, II, 53. * Garnier. Traité des facultés de l'âme, 1872, I, 380.

db dure à

ra h., + CE Fi!" ce 27". AR Ch + "où AN d'a LT Due TTL AT A7 L'ELi nn. b CLP D TER 7 VOD A “ EN Bed EPS EE TER PORTER SP TE RCD PTE PE PP ET AR ER PTT 1 > WE Ur PAIE OP k Pa LD à

SAN pe

40 je PARTIE. — AUTOMATISME TOTAL

Sans doute la plupart de nos sensations éveillent d'ordinaire par association ces souvenirs ou simplement le mot je, qui est leur substitut, mais il ne faut pas attribuer à la sensation isolée ce qui est le résultat d’une combinaison complexe. « Puisque le seul fait, dit Stuart-Mill ‘, qui rend nécessaire la croyance à un moi... est la mémoire..., je ne vois pas de raison de penser que la connaissance du moi précède la mémoire. Je ne vois pas de raison de croire avec Hamilton et M. Mansel que le moi soit une présentation originelle de la conscience, que la simple impression subie par nos sens implique ou porte avec elle une conscience d’un soi pas plus que d’un non-soi. »

Un grand nombre de philosophes, appartenant à toutes les écoles, ont très bien exprimé cette vérité, cette indépendance de la sensation de toute idée de la personnalité. Cudwoth, Ch. Bonnet, Buffon quand il accorde aux animaux, sans bien s'expliquer, le sentiment sans la pensée? ; Flourens quand il donne aux animaux une intelligence qui ne se connaît pas elle-même; Gerdy, distinguant la sensation et la conscience de la sensation ?, ont admis qu’on pouvait sentir sans avoir conscience d’être une personne qui sent. Parmi les modernes, Lewes*, Herzen admettent « que nous sentons sans le dire, sans savoir que c’est nous qui sentons, ni que nous sentons Ÿ ». Spitta caractérise le sommeil profond par l’absence de la conscience de soi, avec persistance de la conscience elle-même ; Radestock fait les mêmes distinctions entre la conscience de soi et la simple conscience f ; Dumont,surtoutdans sa théorie scientifique delasensibilité, aessayé de distinguer cette conscience universelle, qui appartient même à « un atome de sensation », de la connaissance intelligente du moi et de la personne?, et toutes ces études récentes seraient très intéressantes à analyser %. Mais il vaut mieux revenir à un philo-

‘ Stuart Mill. La philosophie de Hamilton. Trad., 1869, 249.

* Buffon. Discours sur la nature des animaux. Œuvres, 1839, III, 1. * Physiologie philosophique des sensations.

4 Physiology of common life, II.

“ Herzen. Le cerveau et l’aclivilé cérébrale, 255 et sq.

6 Cf. Delbœuf, Le sommeil el les rêves. Revue philosophique, 1879, IT; 335-339.

1 L. Dumont. Théorie scientifique de la sensibililé, 1877, 103.

# Cf, Fouillée. L'homme automate. Revue des Deux Mondes, 1°” août 1886, 992, et ailleurs: « Nous répondrons, dit-il, que sentir n’implique nullement

Je . LE: 0

sophe français plus ancien qui a fait de cette distinction la base de sa philosophie et qui semble véritablement prévoir les expériences que nous rapportons aujourd'hui. Maine de Biran distingue trois degrés dans le développement de l'intelligence et il les appelle : la vie animale, la vie humaine et la vie de l'esprit. Nous n'avons pas à nous occuper ici de la troisième existence ou de la vie de l'esprit, mais nous devons signaler le caractère qui distingue la vie animale de la vie humaine. « Les fonctions vitales, dit-il, ont pour résultat des effets internes appelés sensations animales, modes généraux de plaisir ou de douleur qui constituent l'existence de l’animal, lequel, pour exister et pour sentir ainsi, à son titre propre d'animal, n’a pas besoin de savoir qu'il existe ou d’apercevoir qu'il sent, c'est-à-dire d’avoir la conscience, l’idée de sensation, d'être une personne, un moi constitué un, simple, identique, restant le même quand la sensation passe et varie !, » et ailleurs : « Entre la conscience complète et le mécanisme cartésien, il y a place pour des êtres qui ont la sensation sans conscience, sans moi capable de l’apercevoir?.» Il propose à très juste titre de donner à ces phénomènes un nom spécial et, comme nous nous proposons de conserver le nom et le sens que lui donne Maine de Biran, il faut citer tout entier ce passage fort intéressant ?. « L’affection est ce qui reste d’une

Sensation complète quand on en sépare l’individualité person-

nelle ou le moi et avec lui toute forme de temps et d'espace, pour me servir de l'expression des Kantiens, tout sentiment de causalité externe ou interne, ou, dans le langage de Locke, quand l’idée de sensation se trouve réduite à la simple sensation sans idée d'aucune espèce, ou enfin, dans le point de vue de Condillac, quand la statue devient sensation sans étre encore rien de plus. Cet état affectif simple n’est pas une pure hypothèse; c'est un mode positif et complet dans son genre qui a formé dans l’origine notre existence tout entière et qui constitue celle d’une

moi je sens, que la conscience immédiate d’une douleur n'implique pas la conscience réfléchie, que les cellules peuvent être émues d’une manière pénible sans que l'individu comme individu le sente... » La conscience : Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1883, 902.

‘ Maine de Biran : Anthropologie, dansles Œuvres inédites, 1859, II, 362. Éd) 100." TI1, 405.

* Maine de Biran. Essai sur les fondements de la psychologie. Œuvres inédiles, IT, 11 et 19.

42 fl PARTIE. — AUTOMATISME TOTAL

multitude d’êtres vivants de l’état desquels nous nous rappro-

chons toutes les fois que notre pensée intellectuelle s'affaiblit

et se dégrade, que la pensée sommeille, que la volonté est nulle,

que le moi est comme absorbé dans les impressions sensibles,

que la personne morale n'existe plus. » Il ne faut pas être trop

étonné si ces passages de Maine de Biran s'appliquent exacte-

ment à l’état cataleptique. Ge philosophe ne dédaignait pas

d’aller voir des somnambules et il en parle à plusieurs reprises :

il mérite, plus qu’on ne le croit généralement, d’être considéré

comme un précurseur de la psychologie scientifique et expéri-

mentale.

Mais, avant de faire l’application des idées de Maine de Biran,

il faut encore emprunter à ce philosophe quelques réponses à

l’objection la plus grave que cette conception de l’éfat affectif puisse soulever. Il nous raconte lui-même des discussions qu'il

eut avec Ampère, Guvier, Royer-Collard et la peine qu'il avait

à se faire comprendre. « Une sensation pour eux n’était rien si elle n’était pas jointe à la conscience de l’être qui l’'éprouve.

Cette discussion m'a fait voir combien j'étais encore loin de bien

faire entendre mon point de vue. La théorie de Leibniz qui ca-

ractérise si bien cet état où la monade simplement vivante est

réduite à des perceptions obscures, d’où elle s'élève aux aper-

ceptions claires et à la conscience, me servirait d'introduction à

l'exposition de ma doctrine qu’il me sera bien difficile de faire

entendre. » Il essaye cependant de répondre ailleurs : « Com-

ment concevoir une sensation qu'on ne sent pas! C'est ici

surtout que j'observe la défectuosité du langage et de ses formes

naturelles et nécessaires qui, portant toutes l'empreinte du moi et de la personne humaine, ne trouvent plus d'application là où le moi n’est pas. Qu'est-ce qu'une sensation qu'on ne sent pas ? Je demande à mon tour à quoi se rapporte cet on? L'homme sent, il sait sa sensation parce qu'il est une personne identique permanente qui se distingue de ses sensations... L'animal ne sent pas, ne sait pas sa sensation parce qu’il n’est pas une personne constituée pour savoir ou apercevoir au dedans son existence individuelle. [Il sent sans se savoir sentant, commeil vit sans se

savoir vivant ?. » En un mot, nous ne pouvons pas comprendre

‘ Maine de Biran. Journal inlime, 1871, 139.

* Maine de Biran. Anthropologie. Œuvres inédites, IIT, 397.

une sensation sans un moi, parce que l’idée du moi est la condition de la connaissance et que nous transportons nécessairement à la conscience les conditions exigées pour la connaissance, toutes les fois que nous cherchons à l’étudier, c’est-à-dire à la connaitre.

Les conclusions précédentes sur l’existence d’une forme de conscience élémentaire auxquelles nous a amené le raisonnement philosophique se trouvent confirmées par l'étude des faits. Les plus curieux et les plus décisifs sont les faits que l’on observe après les évanouissements, et il est très juste de les rappeler ici, car il se passe, comme nous le verrons tout à l'heure, quelque chose d’analogue pendant les crises nerveuses et pendant les sommeils hypnotiques. « Pendant la syncope, dit un auteur qui a pu étudier sur lui-même ce phénomène, c’est le néant psychique, absolu, l’absence totale de toute conscience, puis on commence à avoir un sentiment vague, illimité, infini, un sentiment d'existence en général sans aucune délimitation de sa propre individualité, sans la moindre trace d’une distinction quelconque entre le moi et le non-moi ; on est alors une partie organique de la nature ayant conscience du fait deson existence, mais n’en ayant aucune du fait de son unité organique ; on a, en deux mots, une conscience impersonnelle. » « On a des sensations stupides, si je puis m'exprimer ainsi, c’est-à-dire des sensations qui, justement parce qu’elles restent isolées, ne peuvent pas être connues, mais seulement senties ?. » L'état normal ne nous présente pas sans doute des exemples aussi nets, mais on peut reconnaître cependant que l’idée du moi ne se joint pas toujours également à toutes les sensations que nous éprouvons. La plupart, au contraire, éveillent si peu l’idée du moi que nous n’hésitons pas à les attri- . buer à l'extérieur ; au lieu de dire que c’est nous qui éprouvons la sensation de couleur verte, nous disons que c’est l’arbre qui la possède. Souvent nous ne faisons même plus cette distinction et, devant un spectacle qui nous passionne, nous n'avons dans la conscience que les sensations de ce spectacle sans faire de retour sur nous-mêmes, sans distinguer ce qui est intérieur et ce qui est extérieur. Il est vrai que, dans la vie ordinaire, nous pouvons

‘ Herzen. Le cerveau et l’activité cérébrale, 1887, 236. “Id. Zoid, 245;

toujours nous reprendre, sortir de ces sensations absorbantes el reconnaitre que c’est nous qui les avons eues. Mais nous pouvons concevoir que certains êtres, comme les animaux inférieurs, ne puissent jamais dégager leur personnalité de ces sensations élémentaires, et que d’autres êtres plus complexes soient momentanément réduits à la vie purement affective sans connaissance et sans réflexion.

Page 1