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La Reine en robe blanche au balcon de Versaille Est debout ; à ses pieds une foule en courroux Au gré des factieux se hérisse et tressaille, Comme une mer sans borne en des soudains remous.
Sur tous les fronts troublés passe un vent de tempête.
Des hommes à l'assaut se jettent en hurlant.
Un obstacle invincible encore les arrête,
La Reine est au balcon comme un fantôme blanc.
Elle a, de ses deux bras ramenés en arrière, Sur les ordres du peuple éloigné ses enfants. Regards fixes, front haut, et sous l'insulte fière, Elle apparaît aux yeux des meneurs triomphants.
La Reine est au balcon s'offrant seule en victime Pour le rachat du Roi qu'écrase un droit divin. Son regard sur la foule erre, sondant Tabîme, Et jusqu'à l'horizon cherche le port en vain.
La Reine au balcon i ig
Et, les mains sur l'appui du balcon d'or, la Reine Héroïne que rien n'encourage et n'abat, Sans crainte et sans espoir a mesuré l'arène Où devra se livrer le suprême combat.
Elle a tout parcouru d'un regard circulaire Et deviné le terme effrayant de son sort; Elle a tâté sa force à braver la colère, Elle a vu sans trembler, bien en face, la mort î
Elle fixe toujours le peuple qui se rue Et dont on lui disait, dans les débuts heureux, Quand se pressait près d'elle une foule accourue : « Madame, regardez vos jolis amoureux ! »
Et dans la foule instable, et qu'en abîme creuse La haine qui tournoie en fougueux ouragan, Des amants d'autrefois seule encore amoureuse. Elle cherche à revoir ses amoureux d'antan !
Puis résignée enfin, la victime se penche Pour son oblation sublime, ainsi qu'il faut ; Elle porte en re jour déjà la robe blanche Qu'elle aura dans quatre ans sur un autre échafaud.
Car c'est un des degrés de sa superbe histoire Ce balcon de la chambre où mourut le grand Roi, C'est l'autel où se fait le royal offertoire, L'Hostie est là ; Priez, mes frères, avec moi !
120 Les jours sombres
Et voici qu'au-dessus de la foule écroulée, Pour l'élévation qu'elle ne saurait voir, Gomme monte vers Dieu l'hostie immaculée, Blanche, la Reine monte au faîte du Devoir 1
^a gleur de lis
Après que Louis Seize aux femmes en guenilles Eut promis de partir pour Paris sans délais, Et que sur sa voiture on eut fermé les grilles, Une brume d'octobre endeuilla le palais.
Elle pleurait, rouillant le faîte des vieux arbres, S'accrochant aux rameaux en chapelets d'argent, Dégouttant jusqu'aux pieds des déesses de marbre Qui regardaient partir la Royauté, songeant...
Plus de bruit dans les cours, de lumière aux façades : Un silence de mort sur Versailles planait, Les jets d'eau s'étaient tus aux vasques des cascades, Au repos éternel le parc s'abandonnait.
Les berceaux agitaient indécis, dans la pluie. Leur front lourd de brouillard aux rafales du vent, Et transi sur sa conque un Triton qui s'ennuie ge dressait comme au bruit d'un appel décevant*.
122 Les jours sombres
Le teint pâli déjà par l'automne, les roses
En larmes se couchaient sur leurs vases dorés.
De marche en marche, Teau, des perrons grandioses,
En filets clapotants descendait les degrés.
Ce triste paysage ainsi noyé de brume,
Dans la pluie et la nuit ce palais esquissé,
Cette vapeur traînant comme un cierge qui fume...
Ressemblait au décor par un défunt laissé.
Des avant-toits moussus du Hameau de la Reine Qu'en guipure avec soin Robert a découpés.
Sans reflets, lourdement, Tennui morne s'égrène Sur les frêles balcons dans l'ombre détrempés.
Sur l'écusson central aux dorures rouillées Des grilles de la cour suintant sous le ciel gris, D'un vol eff'arouché s'abat, ailes mouillées, Gomme un fantôme ignoble une chauve-souris.
Et collant au blason ses membranes flétries.
Dans un spasme d'horreur qui les fait pendiller, Son spectre cache aux yeux le lis des armoiries Que tout à l'heure encore on y voyait briller.
Et ce soir le symbole est éloquent et navre, C'est un suaire au front d'un visage fané ; Et sur l'écu de France, on dirait le cadavre D'un lis qui se corrompt informe et décharné.
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^e 'Sacrifice de la '^ose
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Oh 1 le siècle où Greuze et Vanloo D'une touche légère et fine Fixaient sur un coquet tableau a A l'usage de la Dauphine », Mainte anecdote vive un peu, Où Fragonard, paupière close, Aurait fait accepter à Dieu « Le sacrifice de la Rose ».
Vous connaissez l'artirte exquis Si leste en ses galanteries Qu*il a du même coup conquis Les salons et les bergerie:», Sans dénuder il dévoila.
Il fit sourire à ce qu'on n'ose; Qui donc n'eut pas, en ce temps-là.
Son « sacrifice de la Rose 1 »
/ 24 Les jours sombres
Le conte le plus court vêtu, L'aventure très haut troussée N'effarouchaient point la vertu En rustique idylle versée.
Bergers et pages tour à tour, Dames et bergères, sans pose, Faisaient au village, à la Cour, Le sacrifice de la Rose !
Quoique le moins timide amant Sans ennui lise le chapitre, Rien n'est plus chaste assurément Ni plus honnête que le titre.
C'est le récit pourtant banal De la plus ordinaire chose.
On devine où finit, sans mal, Le sacrifice de la Rose !
Suzettes encore en bouton.
Calices de vierges très blancs.
Au rosier de votre menton Ne souffrez point d'oiseaux parlants ; Si vous rencontrez sur vos pas Marquis d'allure trop dispose, Au seigneur, non, non, n'offrez pas Le sacrifice de la Rose !
Mais, comme Judith autrefois.
Qui ne se fût, l'âme sereine, Dévouée au dernier des Rois, A la pauvre et si belle Reine ?
Le Sacrifice de la Rose 12^
Aux beaux émigrés amollis, Quelle héroïne grandiose N'eût pas fait, pour sauver les Lys, Le sacrifice de la Rose !
ù^<Si^<D^(3^<3^û^<3^(*!i^(ûi^û^<ûi^û^
^a Sirène
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Au château de Saint-Gloud la Reine est revenue En vacances, deux mois : le peuple Pa permis, Et ce soir, elle glisse au fond d'une avenue. Seule... l'attente met en feu ses traits blêmis.
Le ciel clair de juillet sur les bosquets s'étoile, Dans le parc tout s'apaise en un repos très doux, C'est l'heure où dans les bois Fleurette se dévoile ; Et la Reine est aussi venue au rendez-vous.
Sa robe blanche frôle en passant les charmilles; Des rosiers autour d'elle ont effeuillé leurs fleurs ; Elle casse, nerveuse, au hasard, des brindilles, En répétant tout bas des mots ensorceleurs.
Avec grâce elle prend de jolis airs de tête ; Elle sait de quel ton il faudra saluer Et risquer la colère ou tenter la conquête De celui qui la peut secourir ou tuer*
La Sirène 12^
Mais parfois, en ses yeux, brille un reflet plus sombre. Sur ses lèvres parfois passe un sourire amer ; Seule, à quelque pensée elle rougit dans l'ombre. Un immense dégoût brise son geste fier.
C'est donc elle qui doit à ce point se commettre. Gomme la destinée a fait dur son devoir :
Elle pleure et relit un papier... c'est la lettre Qui la force d'attendre au fond du parc, ce soir.
La Nature se pâme en cette nuit sereine, L'ombre des blonds tilleuls s'incline sur son front, 'c Oh I j*ai honte, se dit, en frémissant, la Reine ; Mais si je ne le fais, ils l'assassineront I »
Un soupir a gonflé son fichu de dentelle ;
Mais le vaincre pourtant, ce vainqueur, serait beau !
Et surgi d'un bosquet le voici devant elle...
La Reine tend sa main que baise Mirabeau.
Ils sont là face à face, en cette nuit tragique, Seuls au milieu des fleurs, Elle, belle ; Lui, fort. Il faut ce soir que l'un aux mains de l'autre abdique. La Royauté qui meurt fait un dernier effort !
On écoute à Paris le Tribun, on l'acclame.
L'odeur du peuple enivre; un plus discret parfum, Emané cette nuit d'un fin mouchoir de femme.
Jusqu'aux serments émus va griser le Tribun.
128 Les jours sombres
Les voici tous les deux : la hideur et la grâce. Lui, comme à l'Assemblée, informe et déclamant. Elle, apaisante ainsi qu'une douceur qui passe, Et fière avec des mots d'un abandon charmant I
Elle parle, elle prie, elle explique, elle entraîne; Le lion populaire est bientôt enchaîné.
Le monstre sans combat se livre à la Sirène Et suit avec son chant un rêve condamné.
Du piédestal, gravi non sans peine, il se penche Vers le trône qu'il a de ses mains renversé.
L'âme noire soudain s'éprend de l'âme blanche. Un éblouissementa devant lui passé.
Le héraut de l'Idée invincible et nouvelle Se croyait maître aussi de l'humaine douceur ; Mais un nouveau pouvoir au Maître se révèle.
Comme toujours, la grâce a vaincu le penseur.
L'esprit a beau parler, l'âme ne peut se taire. On ne vient pas en vain au royal rendez-vous ; Et dans le parc empli d'arôme et de mystère, La Reine voit enfin le Tribun à genoux.
Ainsi qu'elle faisait en ce temps plein de charmes, Qu'elle doute à présent avoir jamais vécu, Plus attirante et plus belle encor, par ses larmes Une dernière fois la Sirène a vaincu
qA ^oblent& on émigzait
On avait de façon galante Epuisé les fêtes, les jeux, Le vif esprit, la danse lente, Le ciel se faisait nuageux, Fuis maintenant, d'un air féroce, Aux salons la canaille entrait.
Fi donc ! Aussi dans son carrosse A Coblentz on émigrait !
On vous cherche noise au théâtre, Le parterre est maître à présent.
On jugeait tout d'un ton folâtre Autrefois, et c'était plaisant.
Le Roi lui-même a dû se rendre, On a juré qu'on partirait ; Pour se sauver et le défendre, A Coblentz on émigrait!
1)0 Les jours sombres
Puis c'était la mode, les Princes Etaient partis pour l'étranger.
Après eux, rester en provinces, Ce serait vraiment déroger.
La Reine n'avait plus près d'elle L'ami sûr qui la défendrait.
Pour prouver qu'on restait fidèle, A Goblentz on émigrait !
Et puis ce n'était qu'une fugue, Une promenade, un instant.
L'été venant, Gondé subjugue Ce Paris qui n'est pas content; Pensant qu'à la saison prochaine A Versailles on reviendrait.
Gomme on fait, en dansant, la chaîne, A Goblentz on émigrait !
On s'amusait des sans-culottes.
Sur une console accoudé, On faisait des plans.... patriotes A l'état-major de Gondé !
Parfois, quand partait le Champagne, On fixait quand on partirait ; Vers le rêve d'une campagne A Goblentz on émigrait I
D'un doigt vainqueur on époussette Le tabac, du jabot chassé, On ne s'en prend qu'à la fossette.
On laisse aux Bretons le fossé !
A Coblentz on émigrait ijt
C'était bien la guerre en dentelle, Et pour suivre un roman secret, Comme on allait à Bagatelle, A Coblentz on émigrait I
Si Lille à prendre était trop forte Pour le courage des alliés, Des Dames on forçait la porte.
On assiégeait leurs escaliers ; Dès qu'une belle était conquise, Aussitôt chez l'autre on entrait ; De la duchesse à la marquise, A Coblentz on émigrait !
Les combattants, par déférence, Loin des premiers rangs retenus.
Bien plus qu'à la Reine de France Offraient leurs armes à Vénus.
Et loin du fief héréditaire Laissé sans remords, sans regret, Pour le royaume de Cythère, A Coblentz on émigrait !
A la bataille on n'allait guère.
Mais pour venger ses écussons, En esprit on faisait la guerre, On bombardait tout... de chansons ; Et pour ne point troubler la fête, De temps en temps d'un pas discret, Vers la mort, quand elle était prête, A Coblentz on émigrait I
Splendeurs de Juin
Dans les splendeurs de juin, sous l'intense lumière D'un azur radieux d'éclairs et de gaieté, A la saison joyeuse où la nature entière S'assied parmi les fleurs comme une bouquetière Et chante éperdument les hymnes de l'Eté,
Le long des seigles mûrs dont la ligne se creuse. Moirée aux blancs frissons d'un zéphyr caressant, Et bruissants, ainsi que la mer amoureuse.
Dans un décor gazé de chaleur vaporeuse, De village en village un cortège descend.
Des cris ont résonné des flancs de la colline. Et des vallons boisés ont répondu des cris.
Et la forêt se penche, et la moisson s'incline, Quand, au pas des chevaux, cahote la berline Qui ramène le Roi Louis Seize à Paris !
splendeurs de Juin lyy
Elle est ensoleillée, ironique et sereine,
Dans sa fête impassible, et dure aux cœurs brisés,
La route du retour, la route de Varenne ;
La plaine, au loin, répond, aux larmes de la Reine,
Par un gazouillement où flottent des baisers !
Et le long du chemin d'angoisses que chemine A travers champs ainsi le lugubre convoi.
Aux clos des jardinets de la moindre chaumine, L'aurore aux rayons purs de roses illumine L'infinissable nuit des tristesses du Roi.
D'un cortège royal, funèbre simulacre.
Sous l'implacable ardeur d'un soleil irritant. Oh ! ce retour parmi l'insulte et le massacre, Sur ce chemin de Reims, qu'en revenant du sacre Tous deux avaient suivi sous l'orage battant !
Aux carrosses souillés, la boue au moins s'essuie ; Mais qui refera clairs les cœurs tachés de fiel ? L'aube ne rit jamais à l'âme qui s'ennuie.
Il pleuvait ; mais leur joie en traversant la pluie. Naguère sur leurs fronts mettait un arc-en-ciel I
Et maintenant voici la barrière fatale.
Des piques et des fleurs toujours, à l'horizon ; La rose, en bonnet rouge a plissé son pétale, Le Roi, sous le soleil revoit sa Capitale, Mais rentrant au Palais rentre dans sa prison.
r^4 Les jours sombres
Elle sourit pourtant cette terre de France,
Et le vrai ciel est bleu comme sur les trumeaux.
Voici près d'Epernay des lis pleins d'espérance,
Les blés ont, à Dormans, une belle apparence,
Le pampre est lourd déjà sur les guérets de Meaux !
Les peupliers d'argent font tinter leur feuillage. Et l'aube a revêtu son manteau lilial ; La nature aurait fait triomphant ce voyage.
Si l'homme n'avait mis son écume au sillage Que trace lentement le cortège royal.
(Et '^eginam
La Noblesse de France encore aux Tuileries, De la chapelle étroite emplit les galeries, Et, comme elle faisait avant les jours d'effroi, Se presse en grand habit à la messe du Roi ; Fidèle à Bossuet, la sainte liturgie Du Prince a fait sur terre un Christ en effigie. Entre le peuple et lui le pacte est déchiré, Mais à régal de Dieu pour elle il est sacré.
Pourtant la Royauté s*endort sous le suaire, Même au pied de l'autel, au fond du sanctuaire, La prière parfois fait entendre aux puissants. Dans les versets sacrés, des refrains menaçants. Et le chœur insolent qui trois fois les répète, En flagelle le Roi comme un vent de tempête.
Car le Magnificat a confondu les rangs.
Il a, les trônes bas, humilié les grands.
Et fait monter partout les petits à leur place. Le Roi courbe le front sous la sainte menace. Et la Noblesse en vain, dans un élan de foi.
Crie encor au Seigneur : Seigneur, sauvez le Roi !
tj6 Les jours sombres
Mais a-t-elle elle-même un Roi dans sa détresse ?
Seule, à côté du trône, une femme se dresse,
Hautaine, courageuse et prête au noble effort.
Dans sa beauté suave un cœur bat mâle et fort ;
Son sourire séduit et sa parole entraîne.
Elle est brave... le Roi maintenant, c'est la Reine.
Sur le vaisseau royal qui sombre au gouffre noir.
C'est elle le pilote, et c'est elle l'espoir.
L'ouragan populaire avance en flux barbare.
C'est elle qui pourrait donner le coup de barre.
Commander aux rameurs qui n'attendent qu'un mot,
Et remettre à jamais la Monarchie à flot ;
C'est elle, le salut ; elle, la délivrance.
Et dans un seul transport la Noblesse de France,
Qui sait de jabots fins habiller ses héros.
D'un foudroyant appel fait trembler les vitraux :
« Domine, salvum fac Regem / » a dit le prêtre.
Mais le Roi se résigne, hélas, à disparaître...
Alors les courtisans, debout, l'épée en main.
Sachant quel général aux combats de demain
Les conduira, vengeur du Prince et de ses droits.
Devant l'autel du Dieu qui peut sauver les Rois,
Mais ne délivre pas ceux qui baisent leur chaîne,
Clament : Et Reginam ! « Seigneur, sauvez la Reine ! »
^a dernière ^evue
Au beau ciel d'août, la lune impassible qui sème Ses dormantes lueurs sur Paris agité, Fait une belle nuit de cette nuit suprême Qu'en son palais encor passe la Royauté.
L'astre d'amour sourit à la ville en alarmes Et lustre d'un rayon, doux ainsi qu'un baiser, La fenêtre entr'ouverte où veille dans les larmes La Reine que demain son peuple va briser.
La claire nuit d'été lugubrement s'achève ; Rouge de sang déjà monte au ciel le soleil ; Le tocsin sonne l'aube, et le jour qui se lève Trouve déjà la mort debout à son réveil.
Mais l'heure de la lutte a sonné, voici l'heure Où le chef doit paraître et parler aux soldats. Le Roi dort, toujours calme, et la Reine qui pleure, Dans ce royal sommeil entend tinter un glas.
iy8 Les jours sombres
Mais voici que soudain les vieilles Tuileries Où s'irrita naguère aussi Louis le Grand Ont, en ce jour fatal, vu dans leurs galeries Un spectacle sublime à la fois et navrant.
Comme aux beaux jours, après une ample révérence, L'huissier galonné d'or, marchant à pas comptés, A dit : Faites entrer la Noblesse de France, Qu'en revue ont voulu passer Leurs Majestés !
A deux battants alors s'est ouverte la porte, Et deux cents courtisans qu'arme seule leur foi, Prêts à mourir au moins pour la Royauté morte Se sont précipités, criant : Vive le Roi 1
Serrant le bras du Roi qu'avec elle elle entraîne, Le long des corridors et des grands escaliers. Audacieuse et belle en sa douleur, la Reine Voit tomber à genoux ses derniers chevaliers.
Louis Seize a passé dans les rangs sans rien dire. Morne et silencieux, ainsi qu'il est toujours. Les pages, plus ardents, criaient : Ordonnez, Sire ! Et le Roi, sans répondre, avançait à pas lourds.
La Reine, dont l'espoir a gonflé la narine, Tendait à ces vaillants sa main fine à baiser. Et tous la retenaient, émus, sur leur poitrine. Et de leurs mâles pleurs restaient à Tarroser.
La dernière Revue 779
Et voici qu'au-dessus des fronts, un bras fidèle, Comme un drapeau vivant, élève le Dauphin, Un nouvel étendard couvre la citadelle...
Vers le lis entr'ouvert des cris montent sans fin.
La Reine se retourne en son orgueil de mère Vers l'enfant au matin du combat, couronné Et souriant, naïf à sa gloire éphémère.
Le Dauphin bat des mains, et regarde, étonné.
Tandis qu'avec fureur Paris s'insurge et gronde, La Noblesse de France acclame à grande voix L'enfant au front nimbé de sa couronne blonde, Dernier Roi Chevelu sur un vivant pavois.
Mais dans un seul salon les troupes sont groupées. En courte file, on voit luire au matin clair. Et comme blés au vent, s'incliner les épées Dans un salut qui met aux pointes un éclair.
La Reine, du regard, a sondé les rangs vides. La Noblesse de France est tout entière ici !... /
De ces héros, ceux-là sur la joue ont des rides, \
Et ce sont des enfants imberbes que ceux-ci I
Voilà donc les derniers vengeurs que Dieu lui donne! Qu'ils sont grêles ces cris pour acclamer le Roi ! Le vivat dérisoire étrangement résonne, L'écho ne le redit aux murs qu'avec effroi.
Les jours sombres
Les martyrs ont juré de tomber pour la Reine. Les temps sont trop mauvais : aussi bien vaut périr Comme César, le Roi sur le bord de Tarène Est salué par ceux qui pour lui vont mourir !
Au dehors on entend la ville convulsée
Mugir ; un peuple immense est debout dans Paris.
La suprême Revue est maintenant passée,
Et la Reine en sanglots éclate... elle a compris!
fc «. •>
(Le ^hien
Marchant sur les feuilles flétries, Le Roi, la Reine et le Dauphin Sortent à pied des Tuileries, Un clair matin d'août ; — c'est la fin.
Le faubourg autour d'eux fourmille.
Aux Feuillants, sans gardes ils vont :
Le Roi, pour sauver sa famille.
Préfère au martyre l'afiront.
L'injure lâche fait la haie.
On marche entre les assassins, Et dans l'aube qui rit très gaie Tintent les suprêmes tocsins.
Suivant le remous de la foule.
Et flairant le royal convoi, Un chien se faufile et se coule, Nez baissé, sur les pas du Roi.
/^2 Les jours sombres
Une longue faveur décore D'un nœud d'azur son cou frisé.
Au Palais, tout à l'heure encore, Le Petit Dauphin Ta baisé.
Il suit, seule fidèle escorte,
Son jeune maître décoiffé,
Qu'à bout de bras un homme emporte
Pour qu'il ne soit pas étouffé.
Mais en vagues la populace
Se referme, le Roi passé.
Il tient, hélas ! bien peu de place.
Son passage est vite effacé.
Le chien perd la trace du maître.
11 dresse Toreille un instant.
Hume l'air pour se reconnaître.
Et, l'œil chercheur, reste hésitant.
Et maintenant c'est la cohue Qui passe et l'entraîne en passant, Un gamin le voit : il le hue Et l'appelle en le menaçant.
Sous les coups l'animal aboie.
Et serrant la croupe s'enfuit.
Son regard d'angoisse se noie, Il tourne, affolé, dans le bruit.
Le Chien i^j
Il va, revient, s'arrête, écoute, Errant à travers le jardin.
Croyant retrouver sur sa route Des traces qu'il reperd soudain.
On massacre dans les allées.
On se bat autour des bassins.
Le château, portes descellées, Engouffre à flots les assassins.
Le chien entre dans leur sillage, Et de ses terreurs oublieux.
Vers le palais mis au pillage Il remonte en japant, joyeux.
Mais le peuple brise les glaces Jusque dans la chambre du Roi.
Sur le seuil, malgré les menaces.
Le chien, surpris, hurle d'effroi.
Un voleur lui jette à la tête Un paquet de petits souliers.
Et sur des morts la pauvre bête Redescend les grands escaliers.
Puis au dehors où Ton allume Les restes des Suisses hachés.
Le chien du Dauphin rôde et hume L'odeur humaine des bûchers.
144 Les jours sombres
Il grogne d'horreur et recule Jusque dans Tombre d'un massif, Et devant le château qui brûle Il risque un aboiement plaintif.
La lune ironique et qui nage Très claire dans le ciel bleuté, Sur les scènes de ce carnage Se joue avec sérénité.
Toute la nuit sous la demeure Qu'en chantant voit flamber Paris, Errant, perdu, seul, un chien pleure Le descendant des Rois proscrits.
Puis jetant un adieu suprême, Il se redresse tout à coup.
Et comme effrayé de lui-même, Court et s'enfuit on ne sait où.
Dans une chambre étroite et basse, Où le peuple l'a fait asseoir.
Cependant à quelqu'un qui passe La Reine empruntait un mouchoir
Pour étancher le frais visage
De son fils à ses bras rendu.
Et qui du royal héritage
Ne pleurait que son chien perdu...
^îc ceciderunt !...
(Inscription lue aux Carmes^ à Paris.)
^^^^w^^^^NAAM^
J'ai visité pensif le lugubre ossuaire
Où dort, dans le repos de ses prêtres meurtris,
L'Eglise du Passé, reliques sans suaire.
Beaux noms d'un livre d'or en traits rouges écrits ;
Car Montmartre n'est pas plus que ce sanctuaire
Le tombeau glorieux des martyrs de Paris.
C'est ici le séjour des douleurs et des larmes. Et le cirque où le peuple en fête s'est rendu. Gomme à Rome, jadis, pour voir jeter sans armes, Aux fauves, le martyr sur la claie étendu.
Le vrai jardin des lis, c'est le jardin des Carmes, C'est là qu'ils ont germé dans le sang répandu !
L'homme passe distrait et ne visite guère.
Derrière la maussade horreur de ces murs noirs. Ce champ clos du combat de la suprême guerre,
7^6 Les jours Nombres
Ces caveaux suintants et ces obscurs couloirs,
Ces étroits escaliers où sont tombés naguère
Les prêtres qu'on menait par troupe aux abattoirs !
Quand, un après-midi de septembre très pâle, Alors qu'ils s'en allaient causant entre eux, songeurs, A passé, couvrant tout d'une lie infernale, Gomme un torrent sur eux le flot des égorgeurs. Chaque arbre eut son sanglot, chaque bosquet son râle. Leur plainte pleure encor dans les échos vengeurs !
Au milieu de Paris, lisant les Droits de l'Homme,
L'hécatombe fut belle et digne de Néron.
Ce qu'est ce prisonnier ? le nom dont il se nomme ?
Nul ne l'a demandé ; l'arrêt c'est un juron.
Et c'est l'Eglise entière aujourd'hui qu'on assomme,
Sur les degrés gluants de sang d'un vieux perron !
J'en ai, le cœur étreint, descendu chaque pierre. C'est donc par ce chemin qu'ils sont allés à Dieu, C'est donc là qu'ils ont fait leur suprême prière. C'est donc là qu'ils ont dit l'irrévocable adieu. Et leur dernier regard à leur heure dernière. Au reflet des couteaux a vu ce même lieu !
Voilà donc le décor du drame gigantesque.
Cet horizon morose et d'où tombe l'eflroi...
Le bruit sourd de mes pas m'a fait frémir ; j'ai presque,
Avec l'heure, entendu le glas au noir beflroi.
Et sur les murs marbrés de sang, j'ai vu la fresque
Qu'ont tracée en mourant ces artistes de foi !
Hic cëtiderunt /.,,' i^j
Et qu'aller voir plus loin dans les vastes musées, Le tableau des hauts faits, des gloires, des héros, Vains mythes que souvent aux foules abusées Offre un artiste, ami surtout d'un gai repos ? Mais eux, ils ont vraiment vu leurs âmes brisées. Leur sang a fait cela sous le fer des bourreaux !
Pas de longue épitaphe à ces morts qu'on révère, A ces martyrs français pas de haut monument; Mais le long des couloirs, dans le jardin sévère. De place en place on lit, tracés grossièrement. Ainsi qu'aux stations d'un modeste calvaire.
Ces deux mots : Hic ceciderunt .'... tout simplement.
C'est là qu'au soir d'un siècle aimable, et qui se grise Du vin philosophique offert aux temps nouveaux. D'un siècle que l'amour des hommes civilise.
Et qui ne voulait plus que fraternels travaux. Est tombée à genoux la fastueuse Eglise, Redescendue au fond des antiques caveaux.
On nous montre parfois dans la brillante orgie. Et dans les gais soupers des galas raffinés.
Des abbés gracieux soupirant l'élégie.
Et de galants prélats aux traits enluminés, En disant : Voyez-les ! yeux clos, lèvre rougie. C'est là qu'ils sont tombés, les clergés surannés !
C'est là qu'ils sont tombés sur fa gorge des femmes. Ces prêtres qui juraient de n'aimer que Dieu seul ; C'est là qu'ils sont tombés dans les boudoirs infâmes.
j^8 Les jours sombres
Ces prêtres qui juraient de n'avoir qu'un linceul ; C'est là qu'ils sont tombés dans les épithalames, Eux dont le chaste Christ est le divin aïeul !
Le repos quelquefois endort les sentinelles ;
Mais voyez-les encor les séduisants abbés,
Ces prélats d'ancien temps aux sveltes soutanelles,
Leur sang d'une auréole ici les a nimbés,
Et fidèles quand même aux heures solennelles.
C'est dans ces corridors, c'est là qu'ils sont tombés !
C'est là qu'ils sont tombés, héros soudain sublimes,
Se bénissant l'un l'autre et mourant tour à tour ;
C'est là qu'ils sont tombés en sereines victimes.
Ces abbés de boudoirs et ces prélats de cour :
Sans honte et sans remords, car ils étaient sans crimes,
C'est là qu'ils sont tombés massacrés en plein jour !
C'est là que de l'Eglise ils ont fleuri l'histoire. C'est là qu'ils sont tombés en martyrs généreux, Ils ont tous dans leur sang lavé leur robe noire ; Et quand ils sont sortis du cauchemar affreux, Leurs robes avaient pris une blancheur de gloire Et les palmes du ciel faisaient l'ombre sur eux !
(Les oAdienx
mmmmmAm»*
Le royal condamné s'assied sur une chaise.
La Reine est à sa gauche, à sa droite sa sœur ; Sa fille devant lui ; pour le voir plus à l'aise, Sur ses genoux, il met son fils..., son successeur!
C'est le dernier adieu, la vigile suprême.
Le Roi raconte aux siens comme on vota sa mort.
Il parle lentement de la France qu'il aime,
Et du peuple qui reste innocent de son sort !
Il parle lentement comme il ferait d'un autre, A son propre destin lui-même indifférent; Il parle avec la foi sereine d'un Apôtre ; A le voir si tranquille on doute s'il comprend.
Le dernier Roi de France est à sa dernière heure. Son sang signe son règne au livre du passé.
Mais le Roi ne voit plus que sa femme qui pleure, Et son fils à ses pieds qui sanglote embrassé !
g ^o Les jours sombres
Les bras se sont noués, les mains jointes ensemble, Les fronts soudés tous quatre au front du Roi penché. Sous les sanglots communs, la famille qui tremble, Semble un lierre fragile au grand arbre attaché !
Le Roi parle : à sa voix la Reine fond en larmes. On se tait ; il reprend, et de nouveau, des pleurs. Derrière le vitrage, un piquet de gendarmes Surveille, les yeux secs, ce groupe des Douleurs !
Puis tout se tait encor. Surveille ! ô corps de garde ! Sous la foi maintenant les fronts se sont baissés, Avec tous les geôliers, Postérité, regarde Ces martyrs de la vie à la mort enlacés !
Regarde ces enfants à genoux, et ces femmes Sur qui cet homme fait le geste des chrétiens, Regarde, à la clarté des lumignons infâmes... C'est le Roi qui se dresse et bénit les siens.
Regarde... avec lenteur le geste saint s'achève. Le martyr a béni ceux qu'il vient d'affliger. A présent c'est la main du Dauphin qui se lève. Pour jurer au martyr de ne pas le venger.
Puis plus rien ; des sanglots, et des sanglots sans cesse ; Puis des sanglots encor, et des sanglots toujours. Tout ce qu'il tient de pleurs en des yeux de princesse, A coulé ce soir-là sous l'épaisseur des tours.
Les Adieux i^i
Regarde ! Quelle plus misérable demeure
A vu pareille angoisse et cœurs plus déchirés,
Et quelle heure a sonné plus triste que cette heure,
Au sinistre cadran des destins exécrés !
Regarde par le verre indiscret du vitrage.
Si vision jamais eut. plus sombre horizon, Si jamais homme a fait plus horrible naufrage. Regarde-les tous cinq derrière la cloison.
Regarde si jamais, sur une route humaine, S'ouvrit sous un passant précipice plus noir, Et si jamais geôlier endurci par la haine Vit angoisse semblable et pareil désespoir.
Regarde si jamais groupe plus lamentable, Par un artiste ami des larmes fut rêvé; Si jamais un gibet vivant et véritable. Plus chargé de douleurs à tes yeux s'est levé !
Où sont donc les horreurs qu'étale la Légende ? Laocoon qu'un monstre étreint avec ses fils ? Pour trouver dans l'Histoire une angoisse plus grande, Il faut, avec ce Roi, songer au Crucifix!
Par la vitre regarde ; à la porte contemple.
La douceur indicible en ces lieu habita.
Le spectacle est sacré ; car cette tour du Temple A la tragique ampleur d'un autre Golgotha.
1^2 Les jours sombres
Et nous pleurons encor nos intimes disgrâces ! Les voilà, les martyrs, jetons les yeux sur eux. O cœurs désespérés de la vie, âmes lasses, Regardez donc où sont vraiment les malheureux.
Regardez par un coin de la cloison vitrée.
Jusqu'où Dieu quelquefois frappe ici-bas ses saints, Cet homme qui bénit sa famille éplorée.
Cet enfant qui promet d'aimer ses assassins.
Regardez ces adieux du dernier roi de France, Ces princesses en pleurs, cette reine à genoux. Et si vous n'oubliez votre propre souffrance. Tremblez ! Dieu se repent parfois d'être trop doux.
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Dans la voiture qui le mène
Sous le brouillard, à Téchafaud,
Avec une foi surhumaine,
Les yeux baissés, mais le cœur haut,
Le Roi pour qui le ciel fut traître,
Et ses scrupules trop pesants,
Lit à mi-voix, avec le prêtre,
Les psaumes des agonisants.
Des vains regrets l'âme affranchie, Il conduit, calme et résigné.
Le convoi delà Monarchie.
Les cris ne Font pas indigné.
Son supplice est la seule issue Que pour lui, dès le premier glas, Il ait de longtemps aperçue, Et la mort ne le surprend pas.
/5^ Les jours sombres
S'il fut faible pendant son règne, S'il fut inférieur au sort, Il n'est rien maintenant qu'il craigne.
Contre le martyre il est fort.
Trop lourde au sacre pour sa tête, La couronne lui faisait mal.
Mais il grandit dans la tempête :
Le malheur est un piédestal.
La voiture lentement roule, Du Temple on ne voit plus les tours.
Le Roi, sans regarder la foule, Aux saints versets répond toujours.
Il suit ainsi son agonie Dans le bréviaire pas à pas.
Quand la strophe sera finie.
Ce sera l'instant du trépas.
Une autre antienne est commencée,
Un psaume encor est récité.
Et devant la foule amassée,
Le bois de justice est monté.
Enfin la voiture s'arrête.
Et nouveau Christ, près de sa croix.
Le Roi dit, en levant la tête :
« Nous sommes arrivés, je crois ! »
Et sans entendre le tapage, Dans le tumulte ravivé.
Le Roi, du doigt marque la page Du psaume encore inachevé ;
\ Nous sommes arrivés, je crois z^^
Et tandis qu'ouvre la portière Un des geôliers de sa prison, De la symbolique prière Il lit la dernière oraison.
dîners en public
La nappe sur un coin rugueux de table est mise... Un verre à bords épais, une cruche, du pain, Que sans effort, hélas ! la Reine économise, Les larmes suffisant à nourrir son chagrin.
Elle est seule, debout dans sa robe de veuve ; Les doigts noués, elle a prié Dieu de bénir Ce repas dérisoire offert à son épreuve, Les yeux gonflés des pleurs qu'il y veut retenir.
Dans Tombre du cachot son visage s'estompe,
Et rhorreur a crêpé ses cheveux à frimas.
On s'agite autour d'elle. Ainsi qu'aux jours de pompe,
La Reine prend encore en public ses repas.
Dîners en public ' ■ ^ 57
Au lieu du cliquetis des coupes, à Versaille, Un geôlier, qui s'appuie au paravent fané, De ses clefs fait tinter la sinistre ferraille, Et trouble son repas d'un hoquet aviné.
Elle dîne en public! Au fond du corps de garde Quelques municipaux jurent à grands éclats, . , Quand ils ont, au piquet, retourné par mégarde Une carte qui vole au milieu des vieux plats.
Autour de la convive autrefois acclamée.
Dont le crêpe à présent drape le corps transi. Des pipes sans respect l'acre et sombre fumée, En nuage étouffant monte au plafond noirci.
(L't^illet de ^ougeville
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Un fou de dévouement que sauve sa folie, Sans cesse découvert, toujours là, jamais pris, Qui va narguant la haine et que la haine oublie, Rougeville, est suspect et fait trembler Paris.
Au poste périlleux il est debout sans cesse ;
Bien en vue, il défie avec entrain le sort.
C'est quand tout est perdu qu'il s'offre et qu'il s'empresse.
Nul plan ne lui convient s'il n'y risque la mort !
Pour éviter l'horreur, dans l'horreur il s'enfonce. Fantôme insaisissable, il est partout présent. Il va troubler chez lui l'homme qui le dénonce. Il esquive les coups avec un mot plaisant.
Une imprudence à faire est pour lui déjà presque L'indice d'un devoir attrayant à remplir.
Il est joyeux d'humeur, crâne et chevaleresque. Un péril évité seul le ferait pâlir.
L'Œillet de Rougeville i ^g-
On Tarrête, il se sauve ; on se sauve, il s'arrête, Mais le hasard, à court, ne l'a jamais surpris. Il n'a jamais levé plus fièrement la tête Qu'en lisant le décret qui la mettait à prix.
Il déroute la meute à ses traces lancée.
Car Paris a pour lui plus de secrets qu'un bois. Il se livre un instant dès qu'il la voit lassée ; Quand elle croit l'atteindre il la met aux abois.
Il apporte à la lutte une aisance sereine.
Il attend pour agir que tous aient renoncé.
Et ne songe vraiment à délivrer la Reine Que si l'espoir permis du succès est passé !
L'heure est plus que jamais dangereuse : et c'est l'heure Qu'entre toutes choisit le héros qui veillait. Et galant jusqu'au bout, sous la voûte où tout pleure, Il entre, ayant fleuri son habit d'un œillet.
Jamais conspirateur n'eut plus courtois emblème. Jamais amant n'aplus discrètement parlé.
C'est avec une fleur qu'il s'oflre à ce qu'il aime. L'œillet cache un complot dans son cœur dentelé.
Le chevalier ne peut devant sa Souveraine Laisser s'épanouir les rêves de son cœur.
A sa place la fleur tombe aux pieds de la Reine : La grâce a tout couvert et le zèle est vainqueur.
j6o Les jours sombres
Ainsi qu'un muscadin dans un roman s'engage, C'est avec une fleur qu'il trompe les bourreaux. Et c'est dans ce charmant et délicat langage Que s'exprime et nous parle encore ce héros.
Dans la triste prison où monte de la ville L'odeur acre du sang dont l'air est empesté, Comme un pur encensoir l'œillet de Rougeville Met un parfum d'amour et de fidélité.
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Quand au passé lointain le vent du souvenir Des jours de la Terreur nous disperse l'histoire, Sous un ciel bas, sanglant, d*où Dieu s'est vu bannir. Un horizon de feu borde une plaine noire.
Au lieu d'épis, les champs germent des échafauds. Un crêpe sur la France en lourd nuage pèse.
Et le soleil n'est plus que le reflet des faulx En dix-sept cent quatre-vingt-treize.
Dans un matin grisâtre et brumeux de janvier, On lie au Roi les mains devant la foule immense ; Sa tête aux yeux éteints roule dans le gravier. Par les prés cependant a levé la semence.
Le printemps revenu chante à tous les échos.
Et Ton cueille, empourprés du sang de Louis Seize, Les bonnets phrygiens et les coquelicots
En dix-sept cent quatre-vingt-treize.
102 Les jours sombres
Atterrés d'avoir vu comblés les grands canaux Et mis en potagers les gazons de Versailles, Dans les débris fumants des biens nationaux Nous ne voudrions plus trouver que des broussailles ; Juin fleurit-il quand vont mourir les Girondins? Oui, pour les fiancés que Tamour au front baise. Juin ouvre des lis blancs dans le fond des jardins En dix-sept cent quatre-vingt-treize.
Quand les têtes, ainsi que des feuilles, le soir, Tombent au vent d'automne et roulent dans la fange, Et que le peuple fait, dansant sur le pressoir, Ivre d'un vin nouveau, son horrible vendange. Après le Roi martyr, la Reine est morte encor ; Mais aux républicains furieux, n'en déplaise : Les pampres de Bourgogne ont des couronnes d'or En dix-sept cent quatre-vingt-treize.
Malgré l'orage affreux, aux barreaux des proscrits. Dans un verre a fleuri quelquefois une rose, Et malgré la Terreur et l'émeute et les cris, Jusqu'au fond des cachots en madrigaux on cause. Puis des robes à fleurs passent dans les hameaux, Et parmi les cyprès on va cueillir la fraise, Côte à côte, baissés sous les plus bas rameaux. En dix-sept cent quatre-vingt-treize.
A nos cœurs angoissés ce temps paraît obscur, Pluvieux et troublé comme au jour de tempête ; Pourtant l'air fut léger; le ciel eut de l'azur; La Nature n'a point cessé sa longue fête;
En tygy i6j
Ils sont morts les amants rencontrés à la cour ; Mais malgré les éclats de Tâpre Marseillaise, On peut entendre encor l'ariette d'amour
En dix-sept cent quatre-vingt-treize.
Rien ne change souvent ici-bas que le nom.
Le Palais oublieux se transforme en guinguette. Sous les plafonds ingrats du Petit Trianon, On danse comme aux jours de Marie-Antoinette ; Le tulle fronce encore en fichu sur le sein De la bergère émue et qu'un sourire apaise, Le carillon du cœur sonne avec le tocsin
En dix-sept cent quatre-vingt-treize.
L'antique Monarchie au gouffre a chancelé.
Sa lourde chute a fait une poussière telle Qu'à nos yeux l'horizon de ces temps s'est voilé ; Cependant sur la mort l'aube luit immortelle : Nul décret ne fera prisonnier le printemps.
Parmi les échafauds, sur la terre française, Des vierges ont aimé, des cœurs ont eu vingt ans En dix-sept cent quatre-vingt-treize.
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^a oN^oêl au 'temple