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POUR LES PETITS ET POUR LES GRANDS

Par C. Wagner (Paris, Hachette).

Pour les petits, oui certes; car il est impossible d'être plus simple, plus familier, plus clair, plus intéressant, plus amusant parfois que ne Test M. Wagner, dans ces causeries, faites d'abord (on s'en aperçoit) pour des enfants et devant des enfants.

Pour les grands aussi, car il est impossible en même temps d'être plus sérieux, plus profond, de voir et de faire Toir les choses de plus haut et de tirer des moindres observations et des incidents les plus ordinaires de la vie courante des réflexions plus utiles, plus pratiques, plus originales et d'une plus grande portée souvent que ne le fait, sans jamais se départir de sa bonhomie et prendre le ton d'un sermon, l'aimable et pénétrant moraliste, dant la gravité est tout naturellement revêtue de bonne grÂoe et de bonne humeur.

Moraliste! va dire le lecteur; alors c'est de la morale, et cette revue est consacré à l'économie politique! Eh oui, c'est de la morale; mais la morale est partout à sa place, surtout la morale pratique. L'économie politique, n'en déplaise à ses détracteurs, a toujours été une science morale. Et l'un de nos maîtres, Jules Simon, n'avait point tort quand, félicitant la Société d'Enseignement professionnel du Ehône de l'avoir introduite dans son programme, il disait, à l'étonnement de plus d'un: « Savez-vous ce que c'est que l'économie politique? C'est la science du sens commun. Elle vous apprendra, et ce sera un premier service, à mettre votre intérêt là où il est; et elle vous préservera (c'est un second service au moins aussi grand) de le mettre là où il n'est pas. »

M. Wagner, dans ses causeries pour les petite dont il est

Bi désirable que ks grands fassent leur profit, s'occupe précisément et sans cesse de nous apprendre où est notre intérêt, notre véritable intérêt et notre devoir, notre véritable devoir, qui se trouve naturellement d'accord avec lui. Il fait donc, sinon toujours, du moins bien souvent, de l'économie politique, et de la meilleure, non sans le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose (je le soupçonne de le savoir très bien), mais sans le dii>e et sans recourir jamais à une autre langue que la bonne langue de tout le monde, ce qui est bi^i la meilleure et la plus sûre manière. Je n'aurai, pour le prouver, qu'à citer presque au hasard.

Voici d'abord — c'est bien une question économique — la première de toutes les questions, l'étemelle et fondamentale question, la question de la propriété. Qu'en dit M. Wagner?

...« Est-il permis de posséder'^ C'est comme si vous demandiez s'il est permis d'exister... » <( Aussitôt qu'un être existe, il possède: nous naissons tous propriétaires... » « Ceci admis et considéré comme incontestable, à savoir que vos yeux sont à vous et que vous avez le droit de regarder avec vos yeux; que votre tète est à vous et que vous avez le droit de réfléchir par vousmême et de vous faire des opinions; que vos bras sont à vous et que vous avez le droit d'en user pour agir, travailler: vous aboutissez inévitablement au droit de disposer du fruit de votre activité. La propriété est à tel point naturelle et humaine qu'on peut dire: la personne humaine ci'ée forcément la propriété^ et s'en trouve inséparable. Défendre à l'homme de posséder serait doQO lui défendre d'exister... »

Ne croirait-on pas entendre Bastiat, dans ses Harmonies^ ou Turgot mettant dans la bouche de Louis XYI sa magistrale déclaration sur le droit sacré de travailler, première et imprescriptible propriété de tout homme ?

La propriété est un droit ; oui. Mais à tout droit correspond un devoir. Et Bacon, comme l'a rappelé Laboulaye, avait déjà remarqué avant les nouveaux docteurs de la solidarité sociale, que tout homme naît débiteur. Ecoutons M. Wagner.

...« La propriété constitue une dette. Plus nos biens sont grands et plus notre dette est forte. Un homme puissamment riche est doue un homme endetté... » « Tout ce que nous appelions nôtre ne peut avoir que deux sources: c'est gagné par le travail. ou c'est reçu. Si vous l'avez reçu, ne parait-il pas juste que vous en fassiez profiter les autres, puisque vous le tenez des autres? Si vous Pavez gagné par votre travail, vos droits paraissent

plus directs et plus personnels. Mais d'abord avec qaek moyeit avej&^vous travaillé) Les forces que nous employons ': la santé, ks outils, les procédés, les circonstances au milieu deequelleB s'exerce notre activité ont beaucoup d'influenoe siir les résultats acquis... u

Nous avons reçu, nous devons rendre. Ce n'est pas assez dire; noua devons, s'il nous est possible, rendre plus que nous n'avons reçu. Ck>n8ommateur8, nous devons être producteurs, et tirer de notre activité un résultat supérieur à une restitution pure et simple. Le ci^ital n'est pas qeiilement le fruit du travail antérieur et de l'économie ; il doit être une semence de travail ultérieur. C'est un devoir d'accroître la richesse commune en accroissant sa richesse personnelle. Mais ce n'est pas un moindre devoir de faire de cette richesse personnelle, comme de son activité, de ses foroes, de ses talents, un honnête et judicieux emploi. II n'est permis ni de perdxe et de laisser perdre par négligenoe, ni de détruire par ga^illage.

...« Avez-vons songé à la peine que représente un morceau de pain 1 Depuis le laboureur et le semeur jusqu'au moissonneur, au batteur en grange, au meunier, au boulanger ; depuis le jour d'automne où le grain fut semé aux sillons, jusqu'au jour où le pain sort du four, que de labeurs associés pour produire ce morceau de painl Le pain, mais c'est un trésor : il leprésente la peine de l'homme et le soleil de Dieu, et vous le jetés! Ne faites jamais cela. Ne jetez rien, ne gâtez rien. Sojez économe. Ne jetei pas le morceau de papier blane qui n'a pas servi encoi^. Il vaut peu, mais il a donné du travail: ne le méprises pas... M « Que rien jamais ne se perde; ne savez- vous pas que c'est la grande loi de l'univers f Dans cette riche, cette prodigieuse nature, possédant des réservoirs inépuisables, rien n'est gaspillé. Il y est pris soin d'un grain de sable et d'un atome même. Tout se retrouve, rien ne se détruit... n

Et, à côté de ces grandes, et l'on serait tenté de dire sublimes réflexions sur la valeur de tout ce qui existe et de tout ce qui représente de la vie, se place tout naturellement l'apologie, (nous sommes bien obligé de dire la réhabilitation), des plus humbles métiers, dcMit la grandeur est trop souvent incomprise et insultée par la sotte et malfaisante vanité.

•..a Jamais, dit M. Wagner, je n'ai tu travailler un diiff<Mmier sans ressentir une grande émoticMi. Et ce qui m'émeut n'est V^ senlemeni que cet homme est assez pauvre pour se baisser sfin de rananer un morceau de papier ou un teascm de t>outeille;

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m&îs j« tomprends qn'il remplit une fonction sociale. Il est l'œil yigilant, la main soigneuse qui empêchent les déchets de se perdre. Sa hotte est une source où puisent phtsieurs industries... v> « Vivent les chiffonniers! Il faut que tout le monde dans sca domaine «oit un peu chiffonnier.;. »

A plus forte raison faut-il dire : vive le bon ouvrier ! Ne devons-nous pas, d'ailleurs, nous respecter les uns les autres 1 II y y a sur ce chapitre du respect mutuel d'admirables pages dans les causeries de M. Wagner.

...«Accompli par un vrai, un bon ouvrier, tout travail est un acte de bonté et un élément social de premier ordre. Je bods du bon vin, je mange un morceau de bon pain, je mets une bonne chaussure : outre l'avantage d'être bien servi, j'ai œluî de penser que quelqu'un a bien fait son devoir, et alors, à mes yeux, ce verre de vin, oo morceau de pain, ce soulier prennent une valeur humaine bien supérieure à leur valeur mardiande... »

Et c'est pourquoi, poursuit avec raison notre auteur, pour un travail bien fait, le salaire, le paiement du salaire ne suffit pas à nous rendre quitte. Il y faut de la gratitude. Il faut que celui que nous employons sente que son travail l'honore à nos yeux, et que disparaisse enfin ce vieux et détestable souvenir du mépris attaché aux fBuvres dites serviks et de la soi-<lisant noblesse àe la vie sans travail. Le travail seul est noble; et tout le monde doit travailler. Mais il faut' ici entendre M. Wagner lui-même et laisser faire en toute liberté le procès à ce sot et détestable préjugé.

...« Tel quel le misérable des rues est moins scandaleux que l'oînif brillant et prétentieux en même temps. Le paresseux de bas étage porte la livrée de son ^at; sa peine est sur lui, la honte s'attache à ses pas. Il le sent et baisse la tête. Il est encore plus préjudiciable à une société de voir lô désœuvrement s'installer dans les classes cultivées et aisées que de le voir sévir dans les mîfieux plus humbles. Car ici tout se réunit pour doubler et décupler le poison que tout paresseux recèle en lui. Qu'il y ait des g^ns qui se nourrissent et a'habilient richement, sans peaçer à se reifedre utiles aux autres, sans s'attacher à un travr>il d'intérêt public; que cette espèœ de gens soient en outre honorëe, plus honorée que de pauvres gens qui peinent duremeost; que, pour comUe de désordre, eeux qui ne font rsen se mSkmt de juger le travail des antres, de trouver qu'ils n'en fout janimis assez; qu'une distinction spéciale soit attachée à lapenionne de ceux qui n'ont paê besotOL de travailler, et qu'en fin et oocÉpteil

soit pour ainsi dire mieux porté de ne rien faire que d'eaceroer une fonction ou un métier, cela est du plus mauvais exemple dans une société. Mépriser le travail et honorer la paresse, c'est le monde renversé... »

On pense bien, sans qu'il soit nécessaire d'y insister, que l'homme qui a écrit cette page n'est pas tendre pour les restrictions douanières, qui ont pour effet, et parfois pour but avoué, renchérissement de la vie par la réduction des moyens de travailler.

...u II y a, dit-il, des gens ingénieux pour demander des subsides à la ville, à la région, à l'Etat et encore plus ingénieux à s'effacer chaque fois qu'il y a lieu de se rendre utile à la ville, à la région ou à l'Etat. Ces singuliers personnages je les désignerai sous le nom de <( Chevaliers du privilège ». C'est la plus nombreuse et la plus odieuse des corporations. La vie publique, pour eux, est une vache que nourrissent les autres et qu'ils se réservent, eux, de traire... »

On pense bien également que M. Wagner, qui prêche toujours l'énergie personnelle, n'est point partisan de ces doctrines d'intervention perpétuelle de l'Etat qui, sous prétexte de nous éviter des fautes ou de nous protéger contre nous-mêmes, nous mettent des entraves aux jambes et aux bras.

...(c Un vrai citoyen ne fait pas partie de la société qui l'en* toure comme un mouton d'un troupeau, mais comme un homme intelligent et responsable. Malheur à l'individu qui ne reconnaît ni ne respecte l'intérêt général! Malheur à la collectivité qui foule aux pieds le droit sacré de la ccmscience personnelle et qui passe sur la tête et le cœur de ses membres comme le rouleau pesant sur les cailloux des routes! Il est de l'intérêt de la vie publique que la vie personnelle de chaque homme soit entourée de garanties; il est de l'intérêt de chacun que la vie publique soit un objet de respect et de vénération pour les individus... » c( Au fond, la liberté et l'obéissance cheminent ensemble, comme les deux ailes d'un même oiseau... >»

Mais je n'en finirais point si je me laissais aller à citer tout ce qui mérite d'être cité. Deux passages encore seulement, qu'il m'est impossible de me résigner à passer sous silence. Tous deux, au fond, expriment la même idée: celle de l'ascensicm graduelle de l'humanité, qui est, dit notre auteur, la leçon de l'histoire; mais il l'exprime sous des formes différentes. Voici la première :

« On nous dit quelquefois que l'homme descend du singe.

Quelle est cette manière de parler ? Celui qui est posé au sommet de la montagne dit-il: a Je descends de la plaine t » Non, n'est-ce pasf Oar il est monté de la plaine, lentement, laborieusement, et s'il est sur la cime, avec un horizon immense devant lui, il le doit à son effort persévérant. Et de même rhomme s'il a pu s'élever à l'humanité, c'est par un labeur incessant... » a Et donc quand bien même nous aurions pour ancêtre quelque singpe préhistorique, nous pourrions dire que nous sommes montés de ce singe jusqu'à notre situation présente... » « Savez-vous ce que je redoute ? Ce n'est pas que nous venions de bien bas, mais que nous y retombions... » Et voici la seconde qui sera la conclusion: ...« ProgrrSs signifie: marche en avant. Nous n'avons qu'à bien observer ce qui se passe quand un honmie marche pour fixer quelques-uns des éléments du progrès humain. Un homme qui marche a toujours un pied en avant et l'autre en arrière. Le pied qui est en avant franchit une distance nouvelle, pendant que l'autre est appuyé sur le sol. Il y a donc dans la marche ces deux choses : avancer et s'appuyer. Plus vous voulez avMicer, plus il faut sc^idement vous appuyer sur le sol. Le pied qui s'appuie sur le sol agit comme un ressort qui porte tout le corps et le pousse en avant. Supposez un seul instant que ce ressort n'agisse pas ou perde son point d'appui, la marche cesserait aussitôt. Tout mouvement suit les mêmes lois... » « Quel est, dans cette marche en avant de l'humanité, le point d'i^ppui solide? C'est la tradition. Qu'est-ce que la tradition? C'est tout le travail d'autrefois, tout l'héritage des siècles, toute l'expérience acquise. 811 n'y avait pas de tradition, chaque génération serait obligée de recommencer le travail entier de l'histoire... » c< U initiative c'est, le pied qtn avance. Tout le progrès humain résulte d'une sage combinaison entre la tradition et l'initiative... »

J'ai connu une brave paysanne qui disait souvent aux gens trop pressés : « Courir et tomber^ c'est pas une avance. » Ce n'est pas aux enfants seuls qu'il convient de le rappeler. Et M. Wagner, dans ses « causeries sur la vie et la manière de s'en servir », nous aurait rendu un bien grand service s'il nous avait un peu enseigné, au lieu des impatiences irréfléchies, la calme, mais irrésistible persévérance.

FaiDiBic Pabsiz.

lom XV. — Aotn 1907. 17

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