RODBERTUS CONTRE BASTIAT
Rodbertus-Jagetzow, né en 1805, mort en 1875, était un représentant de la grande propriété de la Poméranie au Parlement prussien, conservateur passionné, ayant horreur de toutes les libertés ; mais il avait des idées économiques qu'il a exposées dans des publications parues en 1837, en 1842 et 1850, tandis que Le Capital de Karl Marx ne date que de 1867 : et en dépit des protestations de Karl Marx et de ses disciples, on peut dire que toutes les erreurs de ceux des socialistes, qui se prétendent scientifiques, sont en germe dans Rodbertus.
M. Emile Châtelain, professeur de philosophie au Lycée de Nancy, a traduit son livre le Capital (1), et, de peur «J'êtie accusé de trahison envers son auteur, il éprouve le besoin d'en partager et d'en défendre les idées.
Logiquement, cette passion pour Robbertus l'entraîne à une haine violente contre les économistes ; et dans une série d'articles, il vient d'essayer de « débarrasser définitivement l'économie politique d'un sophisme flagrant et intolérable (2). » Il appelle ainsi la formule suivante de Bastiat : « A mesure que les capitaux s'accroissent, la part absolue des capitalistes dans les produits totaux augmente et leur part relative diminue. Les travailleurs voient augmenter leur part dans les devfx sens. »
Il veut la remplacer par cette conceplion de Rodbertus : « L'accroissement de la productivité du travail entraîne la réduction du salaire de la classe ouvrière à une fraction de plus en plus petite du produit social. »
J'ai reproduit la formule de Rodbertus dans la 3" édition de
(1) Giard et Brière, éditeurs, un vol. iii>8.
(2) Qtkesiions pratiques de Législation ouvrière et de Législation sociale, mars, avril, mai, 1907. Le Problème de la Bépartition proporii<mn€Ue du Revenu.
la Science économique (p. 303), en la faisant suivre de celle phrase : « Les fails que nous venons de citer démentent suffisamment ces affirmations pour qu'il soit nécessaire d'insister. »• Le 30 mai, M. Emile Châtelain me reprenait sévèrement à propos de ce jngemenl. J'avais cité, d'après le Census américain de 1900 révolution de l'industrie du colon de 1880 à 1900. M. E. Châtelain me disait :
<( J'ai le regret de ne pas être convaincu par la preuve que vous et ayez d'une statistique américaine.
u Je ne découvie aucune relation entre la thèse que vous voulez réfutar — et les <c faits » qui sont censés la démentir. »
Voici les faits :
Noiubra Total
Capital ^s salariés des salairta Valear
on millions (non comprit en niilliont da produit
Atm('ef> de dollars les employés) de dollars on millioos
Proportion Proportion Proportion Proportion
Ces chiffres nous donnent un tableau complet de l'évolution d'une industrie. Le capital augmente de ^12 0/0; ce capital comprend J'outillage et le fonds de roulement. Le nombre des salariés augmente daiis une proportion moindre, 63 : mais comme leur pouvoir productif est plus grand, leur salaire augmente dans une proportion plus forte de 28 0/0. La valeur des produits ne représente qu'une progresion de 60 0/0. Or, il est évident que la production a augmenté, au mmns proportionnellement au capital ; par conséquent, puisque l'augmentation de la valeur ne compte que pour 60 0/0, ce sont les consommateurs qui ont bénéficié de la différence. Les salaires ont augmenté de 91 0/0, tandis que le nombre des ouvriers n'a augmenté que de 63 0/0.
La différence a été prélevée sur les profits du capital.
Mais, en même temps, la proportion du coût du travail, relativement au prix du produit, a diminué, parce qu'un ouvrier peut conduire vingt métiers Northrop.
M. Châtelain dit :
Quel intérêt a, par rapport au problème (problème de la répartition proportionnelle du revenu entre les ouvriers et le» capi-
RODBCBTUS CON'TAE BAfrTIAT 11
lAlittei), révaluation du c^iUl 1 (1^ colonne). £Ue est abaolu* ment inutile.
U dédain que montre M. Châtelain pour celte colonne montre une singulière manière de comprendre le problème. Si le capital augmente et que la valeur des produits augmente moins ra pidement, c'est une preuve que la part relative du capital di minue, tandis que sa part absolue augmente.
Il ajoute :
Il n'y a à compajrer entre eux, à deux époques, que le revenu dei ouvrien (salaire) et le revenu dei eapitaliêtes (yente on de tel autre nom qu'il plaira de l'appekr).
L'éTaluation du eapital introduit la considération du taux du itfenu (du capital), taux dont on n'a pas besoin dans la question. Confondre l'abaissement du taux avec la diminution (relative) du BEVENU DU CAPITAL, c'est le sophisme de Bastiat.
M. Châtelain ne veut tenir aucun compte de la baisse du taux du profit. Il ne veut envisager que le revenu global de la nation ; mais de quelle nation ? de la République de Saint-Marin ? de la Suisse ? des Etats-Unis ? ou de Thumanîté tout entière ? A on juger par les phrases suivantes de M. Châtelain, il ne faut point de fractions régionales :
Je remarque premièrement que l'affirmation qui est censée démentie par les faits » concerne le « salaire de la classe ouvrière »> toute entière.
Or les nombres eités ae rapportent exclusivement à une certaine industrie particulière — pendant une période de vingt ans (1880- 1900).
C'est la grandeur de ces nombres pris absolument — et les tant pour cent, calculés d'après eux, qui seraient les « FAn'3 » incompatibles avec la thèse de Rodbertus.
Ce serait plus particulièrement le rapprochement des chiffres suivants :
« Les salaires ont augmenté de 91 0/0, tandis que le nombre des ouvriers n'a augmonté qu? de 63 0/0. »
M. Châtelain chicane bicMi un peu, mais il ne peut contester que la comparaison de ces deux chiffres est la démonstration d'une augmentation de salaires de 28 "'„,
Il veut bien afiinollro ciiic le lolal dos salaires est un élément
dm problème: mab ém ■iiwfl qÊemje meéammt pas le i do capital »t le prôUeme n'est pas résola.
Je ne donne pas le rerem dn capital, parce qm le Ctmsms ne le donne pas. Mais il donne on aidre éléntenf. c*est la valeur du prodnit, d*après le prix dn nttrdié, et qnand je la coaspare à Taugmentation dn capital, il m*est facile de coodnre que le capital a reoi des profits moins grands des produits auxqoek il a coniriboé.
il. Châtelain me pose cette question : € Dira-t-on que le revenu du capital est la différence entre la valeur du produit et le total des salaires ?» A qui s*appUque cet € on ? » Il ne peut viser que des disciples de Rodbertus et de Karl Marx. Car tout écono> miste sait que les prix de revient ne comprennent pas seule^ ment les salaires, mats aussi les matières premières, Tmlérêt et l'amortissement du capital, Tenlretien du matériel, etc.
Toutefois, M. Châtelain se montre moins dédaigneux pour les chiffres globaux du Census américain cités par M. Bourguin que pour les chiffres de l'industrie textile. 11 dit :
Mais j'emprunte au livre de M. Bourguin (étant hors d'état do recourir aux volumes mêmes du Cernui, il faut bien que je cite de seconde main), les nombres suivants relatifs à Tensemble des industries en Amérique :
Nombre de* oairrien StUire
(employés bqd oonprU) {mUlioos de doU.)
Ce qui fait ressortir Taugmentation pour cent — du nombre des ouvriers à 24,9, et celle des salaires à 22,8 seulement
Nous voilà loin des chiffies respectifs 63 (nombre) et 91 (salaire) de Tindustrie textile envisagée à part.
D'ailleurs, dans la même période décennale, la valeur du produit de rinduntrio américaine aurait augmenté de 38,8 0/0.
(Comment peut-on dire que ces faits démentent l'affirmation de Rodbertus t
Du nnïinont (|Uo M. (^hnlolniii ndmol i|uc ces chiffres justifient (1) Sy$ièmrê aocuiUatn^ p. 400.
RODBERTLS CONTRE BASTIAT 13
le postulat de Ilodbertus, nous sommes d'accord sur le critérium. ^^la suffit.
Au lieu do ne prendre qu'une tranche décennale du Cesnus j« prends la période de 186e-à 1905 soit de 45 ans.
£n dépit des critiques de M. Châtelain, j'introduis la part du ^^Pilal engagé dans l'industrie.
Dollars 0/0
isea
Nous constatons ensuite le nombre des salariés et le chiffre global des salaires.
Nombre dc« Mlariés
Aujrniciitat.
CbifTrc des MlairM
Aunneotat.
Quelle a été l'augmentation de la valeur des produits ?
Dollars 0/0
14 JOURNAL DES ÉCOXOMISTtS
• La valeur des produits était supérieure ù la valeur du capital
en 1860 d© ^— .. 88 0/0 en 1906 de * 30 0/0
soit en moins de* 58 0/0
La valeur des produits était supérieure au chiffre global du salaire :
en 1860 de 370 0/0
en 1905 de 461 0 0
soit en pins de .... 91 0/0
Les deux résultais, pour le capital cl h» Iravail, dus à la même cause se sont produits en sens contraire. Le capital a augmenté, parce que l'industrie a besoin d'un outillage de plus en plus per fectionné. Cet outillage de plus en plus perfectionné a abaissé le prix de revient du produit et la concurrence a abaissé le prix du marché : il en résulte que la mar^e entre la valeur du produit et le capital a été rétrécie. Le pourcentage par unité de capitçd a été abaissé»
Le perfectionnement de l'outillage a doimé plus d'efficacité au travail. La valeur des produits s'est élevée de 91 0/0 relativement au chiffre global du salaire. Par conséquent, la marge entre la valeur du produit et le prix de la main-d'œuvre s'est élargie, tandis qu'elle s'est rétrécie entre le capital et la valeur du produit.
Par ouvrier, en 1860, le salaire annuel était de $ 259, et en 1905 de $ 487, soit une augmentation de 87 0/0. Tandis que la part de Vuniié de capital a été abaissée, la part de runiié de travail a été augmentée.
On peut conclure de ces faits :
1* Le développement de l'industrie est en i*aisoft de la puissance de l'outil et le développement de l'outillage exige un capital de plus en plus grand.
2" L'augmentation de la valeur de la production n'est pas
aODBERTUS CONTRE BA6TIAT 15
dans on rapport constani avec raugmentation du capital ; car le progrès ^de l'oatillage abaisse le prix de revient, et la concurrence abaisse le prix du marché.
3* Le capital global a pris une part de plus en plus grande dans la production, mais le rapport du capital à la valeur de la production étant plus resserré, il en résulte que le pourcentage des profits s*abaisse.
4* Toutes les apiéliorations, que l'outillage apporte dans Findusiric, ont pour résultat d'augmenter la valeur du travail humain en mettant des outils plus effectifs à sa disposition.
5^: U en résulte qu'à l'inverse du capital, le non^re des ouvriers augmente moins rapidement que la valeur du produit.
5"* Le progrès de Toulillage diminue la part relative du travail dans le prix de revient et alors que le prix global du travail s'élève, sa part 'proportionnelle à la valeur du produit diminue. Mais il y a augmentation de salaire ; et considérant chaque ouvrier comme une unité de travail, nous disons qu'elle re- •^it plus.
Voilà donc quelle est la différence entre le rôle du capital et celui du travail dans le progrès économique :
1* L'augmentation du capital est supérieure à l'augmentation de ia valeur des produits : dooc» il y a réduction du pourcentage du profit du capital par unité.
3^ L'augmentation de la part du travail est inférieure à Taugmentation de la valeur des produits; et il y a plus-value de l'unité de travail.
Que dit Bastiat dans c son sophisme )» si « intolérable » pour M. Châtelain ? « A mesure que les capitaux s'accroissent, la part absolue des capitalistes dans les produits totaux augmente el leur part relative diminue. Au contraire, les travailleurs voient augmenter leur part dans les deux sens. » Et il exprimait son hypothèse de la manière suivante.
Part du PaH du Produit total capital travail
l** période 1.000 500 500
4« période » 4.000 1.200 2.800
Les faits que je viens de citer prouvent : P que la première partie de la proposition de Bastiat est exacte ;
2* Qu'à l'inverse du capital, dont le pourcentage de Tuniié diminue, en raison du développement industriel, le pourcentage de Vunité travail augmente.
3® Que si la part globale du. salaire diminue relativement à la valeur de la production, elle a cependant, de 18Ô0 à 1905, augmenté d'une manière obsolue de 279 "/o*
Ces faits, loin de contredire « le sophisme » de Bastiat, le confirment.
Il n*y a qu'une réserve à faire sur Taugmentation globale de la part de travail. Elle ne se produit pas dans la proportion indiquée dans l'hypothèse de Bastiat, parce que les progrès de l'outillage en empêchent le développement d'être aussi rapide que c^lui de la valeur de la production. Cependant, aux Etats- Unis, d'après le Census^ l'augmentation du chiffre global des salaires n'a été que de 294 — 279 = 15 % inférieur à l'augmentation de la valeur des produits.
Je répète maintenant le texte de Hodbertus : « L'accroissement de la productivité du travail entraîne la réduction du salaire de la classe ouvrière à une fraction de plus en plus petite du produit social ? »
Ramenée à sa plus simple expression, cette formule, veut dire que le machinisme abaissera les salaires, provoquera les chômages et mettra les ouvriers sur le pavé. Les machines produiront de plus en plus ; ces machines seront fournies par le capital et produiront pour le capital. La main-d'œuvre recevra de moins en moins.
Voilà le sophisme de Rodberlus : et M. Châtelain a raison qaund il dit que Rodbertus « considère ce problème comme le plus important », qu' « il a été le centre de ses travaux » ; mais alors, l'erreur du sophisme démontrée, que reste-t-il de son œuvre î
Je ne le charge pas des épithètes que M. Châtelain adressait au postulat de Bastiat. Les faits me suffisent.
Rodbertus a posé son problème sur un a priori en dehors de toute réalité. Il suppose « une classe ouvrière » invariable : mais dans nos civilisations actuelles, la classe ouvrière ne respecte pas les cadres que lui ont tracés Rodbertus et Karl Marx. Elle est en perpétuel devenir vers la classe capitaliste, comme le montre l'impôt sur le revenu en Prusse. En 1892, on y comptait 2.437.000 contribuables ayant plus de 900 marias de revenu ; en 1900, on en comptait 4.675.000. Le revenu imposable s'était
RODDERTLS CONTRE BASTIAT 17
élevé de 5.961 millions à 10.725 millions, soit une augmenlalion de 80 0/0, tandis que le nombre des conlribuables s'était élevé de 91 0/0.
Par conséquent, en employant la terminologie socialiste, ou peut retourner la proposition de Rodbertus et dire que « la productivité du travail a entraîné la classe ouvrière à une participation do plus en plus grande du capital. »
En dépit de Rodbertus et de Karl Marx, la productivité du travail, loin de « prolétariser » les bourgeois, entraîne les ou- \riers vers la bourgeoisie.
Ce mouvement dérange Targumenlation des socialistes de la chaire et des socialistes de toutes nuances ; mais il est si agréable pour ceux qui y participent qu'une masse de plus en plus grande suit cet entraînement. Elle serait encore beaucoup plus considérable si des guerres ne détruisaient pas les capitaux par milliards, si des droits de douane ne gênaient pas les échanges entre peuples, si la législation interventionniste ne troublait pas les conditions de la production, si les gouvernements remplissaient mieux leurs fonctions essentielles et ne se livraient pas à tant de gaspillages, si les socialistes n'apportaient pas, par leurs menaces et leurs actes, tant de perturbalions dans la vie économique.
J'ai dit depuis longtemps (ju'il y avait une grave erreur de méthode dans la conception des Harmonies Economiques do Bastiat. Elles partent d'un a priori qui rappelle les Harmonies de la nature de Bernardin de Saint-Picrro. Il faut, on no f>o plaçant qu'au point de vue objectif, contrôler par les faits ses postulats aussi bien que ceux dos socialistes. CVst ce que j'ai fait : mais avec ceux-ci, je n'ai pas de chance. Je n'en ai jamais trouvé un seul (jui fût conforme à la réalité (1).
Yves Guyot.
(1) Journal des Economistes, Le Sophisme marxistef 1901. — La Banqueroute du Sêcialisme scientifique, février 1907. — La Banqueroute du socialisme de la chaire, mai 1907.
TOMÏ XV. — JUILLET 1907. 2
18 XOL'RNAL DES ÉCONOMISTES
Si Ton eu croit nos gouveruanls et Ions les hommes de bonne volonté qui^ se croyant capables de faire mieux qu'eux^ aspirent à les remplacer, notre pauvre monde est plein d'injustices qu'il s*agit de réformer, et ils y emploient tout leur dévouement, leurs efforts, leur activité, leurs veilles, leurs soiiis.
Nous ne saurions trop exprimer notre gratitude à ces braves gens pour tout le mal qu'ils se donnent, pour les bonnes intentions qu'ils nous témoignent et pour le désintéressement dont ils font preuve.
Mais — il y a un mais — nous voyons bien leurs réformes s'empiler les unes sur les autres ; les lois, les décrets, les règlements, les circulaires, se multiplient à Tinfini^ et nous ne voyons pas, — au contraire, — que les injustices diminuent. J'entends bien le bruit du moulin, mais je ne vois paS'la farine.
Et puis — second mais, — de toutes les réformes faites et à faire, aucune ne s'accomplit sans argent ; de sorte qu'elles se traduisent toujours par des augmentations d'impôts, de dettes,, de chaigos publiques, toutes choses qui ne contribuent guère à rétablir l'équilibre dans la balance de l'aveugle Thémis.
Bref, il sewbfe résulter de tout ceîa que, plus on réforme, plus on déforme ; si bien que le contribuable est aux abois, le serpent du fisc ne sait plus sur quelle lime exercer ses dents, le Trésor est à sec, et les réformes menacent, enfm, de rester en suspens, en catalepsie, un pied en l'air.
Alors, quoi ? Qu'allons-nous devenir ? Faudra-l-il, comme à la porte de l'enfer, laisser toute espérance ?
Non pod, au contraire. Plus il y a lieu der désespérer, p»his îl faut espérer et fain? d^'efforts^ pour réaliser cts e^érancc». — C'est pourquoi, sans prétendre que Gros- Jean puisse en remon-
UB3 màvowiÊE» GRirrtiiTEs 19
trer à soo' curét, sanâ vcmtoir eMqfnéter wmt les prénogativeB de nos^ dasaes dirig«mlirs, moi, »iaopkf eontribuable, je prends k liberté d'eicpoaer k» réwiltâl de mes prospuctions dan» la mine inépiôsable de» réCorme»»
Puisque tout est à la gratuité, me suis-je di(, pourquoi n'aurions-nous pas les réformes gratuites, comme nous avons déjà, en imagination, en perspective ou en réalité, Tinstruclion gratuite plus ou moins intégrale, Tassistance gratuite, les assurances plus ou moins gratuites contre les accidents et les maladies professionnelles, contre la vieillesse, le pain gratuit, le théâtre au rabais, les chemins de fer ibidem ?
Pourquoi pas les réformes gratuites ? Rien de plus facile, pour un cuisinier — a dit Molière, que de faire un civet avec un lièrvre ; le vrai talent consiste à faire un civet sans lièvre. De même, U est facile de faire des réforioea sociales avec de Turgeni ; le vrai génie politique serait de les faire sans argent. Essayons.
De quoi s'agil^il 2 De quoi se pkini^n eft sonmie ? Des inégalités sociales, que Toa trouve injustes, et que l'on veut supprimer ou tout au moia» diminiUiSr considérablement.
Supprimer ou diminuer, c'est facile à dire ; mais où sera la limite des dimiDUtioDB ? 11 edt clair qu'il n'y en a pas et qu'<>n ne pourra xaisonnableuent s*arrôter de diminuer les inégalités que lorsqu'on les aura totalemeiUi supprimées. Convcnon&-e» donc tout de suite, et demandons-nous : Elst-il désirable que ce bift soit atteint^ que l'égalité soit générale et absolue ?
Les inégalités entre les hommes peuvent être nalureUes^ ou wlificielles^ e'est-à^rc peuvent venir de notre nature oui pfpvenir de- ned tois et institutions.
Les inégalité» naturelles sont^ll^s injiisteâ ? En tout cas,, il lie dépeniit guère de nouft de les supprimer ni même de ks fédittfe. L'un est petite l'autre est graad. Qu'y faire ? Donner des écbasse» à l'un ou oblif er l'autre à mareher sur ses geneux ?
U a'eat pas poesibkrr ^ a'<^ même pas désirable qœ ka inégalités naturelles soient corrigées. Elles sont la source àe Pt)ar raonie 9oeiirie*< commir l'iaégalilé des sons edt celle de Tbarmonie musicale.
Les feounes^ 4«t-aar^ sont plus faible» que les homme».
Qui sait si celle faiblesse môme n'est pas leur principale force? Quoiqu^il en soil, il ne dépend pas de nos réformateurs de changer les femmes en hommes. Et c'est fort heureux, car la fia du monde serait bientôt venue. Tout ce qu'ils peuvent faire — et ils n'y réussissent pas trop mal, — c'est de changer les hommes en femmelettes.
Je ne veux pas décourager les réformateurs anti-cléricaux, mais je doute fort de leur succès s'ils entreprennent de réformer la nature de l'homme cl des choses ; il y a tout lieu de croire qu'en voulant le mieux ils obtiendront le pire. L'expérience séculaire de leurs concurrents, les réformateurs cléricaux devrait leur servir de leçon.
Les seules inégalités corrigeables et à corriger sont donc les inégalités artificielles.
« C'est bien ainsi que nous l'entendons, disent nos réformaiexivs. Ce sont les inégalités sociales qui sont choquantes et que nous voulons supprimer. C'est précisément là le noble idéal que, seule entre toutes les formes de gouvernement, la république démocratique et sociale s'est proposé, et elle n'y faillira pas.
« Comme l'a fort bien dit récemment M. Caillaux à un intervvièwcr qui lui demandait son opinion sur la situation finan^ cière : Le budget de la France augmente chaque année. Cela tient à ce que notre pays est une grande démocratie ; la forme même de son gouvernement l'a nécessairement conduit sur la voie des réformes démocratiques et des œuvres de justice sociale, qui ne se réalisent pas sans argent. »
Pas sans argent ? Pourquoi donc ? Cela ne dépend-il pas de la manière de s'y prendre ?
Si les inégalités sociales, dont on se plaint, dérivent des inégalités naturelles, nous avons vu que loin d'être injustes, elles sont un bien : d'ailleurs, il n'y aurait pas de juste remède.
Je suis plus fort que vous ; je porte de plus lourds fardeaux : j'aurai plus vile fini ma tâche ou, à temps égal, je produirai plus que vous. Il est donc juste que je gagne davantage ; d'autant plus juste que nos besoins sont peut-être en proportion de nos forces.
D'autre pari, il se peut que, tout en étant plus faible, vous soyez plus agile ou plus adroit et que vous produisiez et gagniez plus que moi ; et je n'aurai rien à vous réclamer.
Il est même possible qu'étant plus intelligent ou possédant quelque autre qualité plus rare que la force ou l'adresse phy- .sique, vos services soient plus demandés et moins offerts que les miens et que vous soyez encore mieux rétribué.
C'est tant mieux pour vous, et aussi pour moi, puisque, autrement, je serais privé des services que vous me rendez et en échange desquels je vous offre ma force musculaire.
La justice est donc ainsi strictement observée, et c'est en voulant réformer cet ordre naturel qu'elle serait violée et que naîtrait le désordre social.
Nous n'avons donc à nous occuper que des injustices arii[icielles^ de celles qui dérivent des lois et des institutions.
Or, pour réformer celles-ci, il n'y a nul besoin d'argent. Celui qui fait peut défaire. Supprimez la cause, l'effet disparaîtra ^le lui-même.
Les privilèges de la noblesse» (la protection de l'Etat aux grands propriétaires) créent une inégalité inique entre les citoyens d'un môme pays ?
Les privilèges de la bourgeoisie (la protection de l'Etat au grand commerce et à la grande industrie) créent une autre iniquité et tournent au détriment du petit commerce, de la petite industrie et de la classe ouvrière 7
Bien. Il n'y a que deux moyens imaginables — mais il y en a deux — de remédier à ces abus et de rétablir l'égalité sociale :
V Donner à tous les hommes les privilèges de la noblesse ou des privilèges équivalents. Accorder aux petits boutiquiers, aux artisans, aux ouvriers les mêmes privilèges qu'aux grands patrons ou une protection compensatrice.
2* Ou bien supprimer purement et simplement les privilègesde la noblesse et de la bourgeoisie. Choisissons.
Tous les réformateurs, sans exception, ont adopté le premier de ces moyens ; c'est pourquoi il leur faut de l'argent, beaucoup d'argent, toujours plus d'argent.
Malgré toutes les dépenses qu'ils nous imposent, les distril)uteurs de nouveaux privilèges ne sont pas parvenus, cela est bien visible, à diminuer les inégalités, à calmer les revendications, et nous pouvons assurer qu'ils n'y parviendront jamais.
En effet» l'impossibilité saute aux yeux de faire de tous le»
22 KHLTBlfàL P«» JÉCONOMISTES
^utoy^iQ^ dea npMe^ <9Iia d^ Jbcxwrgeois ; et r^w r^ mt pas sur quelles bases, d'apr^ qAbels principes pourraient être calculées ie^ équivedeoce» et leê «totnapens^tiofis.
Si tout le limande est noble ou JtK>urgeoia4 il est évident «que personne ne le sera. II ïaudm^ <k)iic, ou que tout le j«K)nde se croise les bras, ou que cliacuM travaille pour vivre. Oo eu reviendra ainsi au point 4'mi Yiqu était parti, à T^at otturei.
Si les petit» patrons «et les ouvriers oUieywieai de» privilèges e(Hnpeià»^le>ur^ équiv^len^ts k ceuK d^s K^ofSHnergaiH^ et de» industriels, ils ne seront pas plus avancée tes Mas ij^t les aiili^es ; ils le seront même moins que dans l'état primitif, car ils auront à payer les frais des services protecteurs : les douaniers pour les patrons, les inspecteurs du commerce et du travail et autres administrateurs de toutes sortes pour le petit commerce et le travail.
Administrer tmc chose qui n'a pas besoin de l'être, c'est se donner un© maladie afin de recourir au médecin et au pharmacien ; c'est faire payer aux administrés un service dont ils n'ont que faire.
L0 90comi moyen, eu «oetraire, «et auissi effic^kce que simple, fit il ne ooOil0 rien. C'est la ritorme gwAnite 1
Il n'est pas plus difficile de ^iipprmer les privUèges des nobles ou dies bourgeoia qu'il »e l'a été de leis établir. Cela dépend absolftunent el uniquenieirt é» oom. Aucune loi de la jnature ne s y ^9çpom et ne peut n^us ^1 entpécber^
Nous en avoiis aieore e« la preuve réeamnent. Le dergé joiwi^ ^t de priviiègof séculaires. U ne tenait qu'à nous de les maintenir et même de les augmenAer. Il ne it^o^ qu'à nous :au8si 4ie les fuppirinier. Nous avoas pris •ce dernier parti* au moins dans une certaiAe m»9ure.
Bien 4sdi» la nature ae s'oppoae à ce q^m mms ^n fassions auÉant povr les droits de doitane; les sobvenlion» à la marine marchande, les subventions aiiT ikéàivm et mille ««Anes pri- ¥ik^s qu'il est inutile d'émimérer. Powr faire oeis^ il suCÛt de le vouloir, ptkU i*n là»rd à tirer de la poche des nontribuables.
u Supprimer les xlouanes, y panscz-YOUS, dira-tn» ? Ne voyeE vous pas qme nous «lions ^re inoniés 4e produits iimmgers» qfxt bem^çoup d'iAduairies v^oat étne ruiflées, que des lé-
gions d'ouvriers vont se liouver sans Ua\ ail, donc sans pain ? »
Nous pourrions d abord retourner l'argument, cl dire :
V Quand vous avez établi ces droits protecteurs, n'avez- vous pas ruiné une foule d'industries qui non seulement ne furent pas protégées, mais durent acheter des privilégiés leurs matières premières à des prix de monopole ? Qu'-^vcz-vous fait pour les indemniser ?
2" Quand vous avez institué — je ne dis pas l'instruction, loin de là, — mais l'école primaire gratuite, n'avez-vous pas jeté sur le pavé tous les instituteurs qui n'ont pas voulu ou n'ont pas pu passer sous vos fourches caudines ? Pourquoi n'avez-vous pas reculé devant une pareille iniquité ?
S'il y a injustice quelque part, c'est à établir des privilèges, et non à les supprimer.
Quand mémo certaines industries souffriraient de la suppression des douanes, le public n'en souffrirait pas, car d'autres industries proGteraienl de cette réforme gratuite et il y aurait largement compensation pour la société. Les produits s'échangeant contre d'autres produits, une nation ne peut inonder une autre nation de ses produits sans s'inonder elle-même.
Mais cette souffrance même n'aurait pas lieu. Les industries actuellement protégées n'ont rien à perdre à la suppression de leurs privilèges, qui ne sont qu'imaginaire».
En effet, ou la protection soutient des industries qui travaillent à perte. Dans ce cas, il y a proOt pour tout le monde — même pour leurs ouvriers, (|ui trouveraient facilement de l'ouvrage ailleurs — à leur retirer la protection.
Ou les industries protégées pouvaient vivre lorsqu'on les a dotées de privilèges. Alors, la protection n'a pas eu d'autre effet que d'attirer dans ces industries des bras et des capitaux, ce qui a réduit les bénéfices à leur taux normal. Maintenant, l'équilibre est rétabli, la protection ne joue plus. En la supprimant, on ne fait donc tort à personne, on redresse seulement un abus. El ce, sans bourse délier. On fait une réforme gratuite, qui ne donne lieu à aucune revendication lésitime, qui ne nécessite aucune nouvelle combinaison financière ou fiscale, pas même l'impôt progressif cl dégressif sur le revenu.
« • On suppose que cet ingénieux impôt profitera directement ou
2i JOURNAL DES ÉCONOMISTES
indirectement aux ouvriers, aux artisans et aux petits commerçants et industriels. Je lisais récemment dans un journal — le journal est la bible de noire démocratie — Tappréciation suivante sur celte « réforme » :
« Elle a pour la classe ouvrière un double et grand intérêt. D'abord, quand une comptabilité exacte des revenus, capitalistes et bourgeois sera enfin dressée, il sera possible de calculer plus sûrement quels sacrifices peuvent être demandés aux classes possédantes et privilégiées pour alimenter, dans l'intérêt des travailleurs, les œuvres de solidarité sociale. Et, tout de suite, en soutenant une réforme qui allégera les charges des petits propriétaires paysans, des petits industriels et commerçants, des artisans des villes et des villages, la classe ouvrière industrielle tardera ou gagnera la sympathie de cette démocratie rurale sans laquelle, en France, le prolétariat des usines serait politi- <|uement impuissant. En ce sens, c'est une grande bataille qui s'engage, et dont les conséquences pourront être très vastes. » (LHumanilé,)
De cette tirade, un peu filandreuse, il ressort que, d'après l'auteur, on peut obtenir indéfiniment des sacrifices de la classe capitaliste, il suffit pour cela d'avoir Tœil sur sa comptabilité et la main dans sa caisse ; et que le produit de ces « sacrifices » ])rofite aux sacrificateurs, allège les charges des paysans, des petits boutiquiers, des artisans et des ouvriers.
Sur quoi se fondent cette croyance, cette espérance et cette charité, car les trois vertus théologales y sont impliquées : la foi dans Timpôt progressif, la charité envers les « humbles », l'espérance de l'égalitarisme ?
« Avec l'impôt proportionnel, dit-on, le pauvre paie plus que le riche, eu égard à la fortune de l'un et de l'autre ; le pauvre paie môme d'autant plus qu'il est plus pauvre et qu'il est plus chargé de famille. Est-ce juste ?
« Au lieu d'être proportionnel, l'impôt doit donc être progressif pour le riche et dégressif pour le pauvre. »
Il ne suffit pas de dire que l'impôt doit être progressif, il s'agit de savoir s'il peut Vêlre, c'est-à-dire s'il y a quelque moyen d'empêcher le riche de rejeter — non pas tout son impôt, il ne le peut pas — mais la partie progressive sur le pauvre.
Si la proportionnalité à rebours est une conséquence [ataïe de l'impôt, quel qu'il soit, — fût-il même progressif, — il n'y a pas de remède : nécessité n'a pas de loi. Tout ce qu'on peut et doit faire alors, c'est de réduire la somme des impôts au plus
slricl minimum possible. Et pour cela, la condition sine qua non est de réduire les attributions de TEtat.
S'il est vrai, comme Ta soutenu J. B. Say, que tout impôt retombe toujours, en dernière analyse, sur celui qui ne peut pas s y soustraire, et s*il est plus difficile d'y échapper, directement ou indireclement, au pauvre qu'au riche, nous arrivons encore ù la même conclusion : le moins d'impôts possible ; donc, pas trop gouverner.
Or, nous ne voyons aucun moyen de forcer le riche à garder pour lui sa progression, c'est-à-dire d'empêcher le capitaliste d'ajouter cette progression au taux de l'inlérêt, d'empêcher le commerçant et l'industriel de prélever leur progression soit sur les travailleurs, soit sur les consommateurs, soit sur leurs fournisseurs de matières premières.
Si les réformateurs, qui prétendent égaliser les conditions par le moyen des augmentations d'impôts, par la progression et la dégression, connaissent quelque moyen d'empêcher les impôts de se répercuter jusqu'à ce que, comme l'eau dans les vases communiquants, ils aient réalisé les lois de l'équilibre, ils seraient très aimables de nous l'indiquer.
S'ils n'en connaissent point, — ce qui est fort probable, car la démangeaison de leur langue les empêchcmit de garder ce secret, — qu'ils prennent garde d'augmenter les inégalités qu'ils veulent diminuer, ou de créer l'égalité dans la misère, ce qui ne serait ni une consolation ni une compensation.
Les inégalités qui proviennent des charges publiques ne peuvent donc — jusqu'à preuve du contraire, — être atténuées par les augmentations d'impôts, auxquelles aboutissent toutes les lois dites sociales, à moins que le similia similibus n'acquère droit de cité en politique.
On n'améliorera pas davantage les conditions en remaniant les impôts en vigueur, augmentant les uns, diminuant les autres, découvrant Pierre pour couvrir Paul. Toutes ces réformes ne peuvent se faire qu'à grands frais et sans aucun profit.
Sans aucun profit, surtout pour les pauvres, car il résulte des lois de la répercussion, nous l'avons déjà dit, que, à la longue et même assez rapidement, le flot fiscal agité par une réforme reprend son équilibre, en vertu duquel les impôts se trouvent ré-
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partie le moisê ioéquilableoient possible. C*esl ponr cela que les changements contributifs sont toujours miisibles el pénibles, et que les «leiUeurs impôts — ou plutôt les moins mauvais, — sont les pkis «aciens, ceux qui ont accompli toutes leurs réper- «iMsions, -ceux qu'on ne sent phw parce qu'on y est accoutumé.
Ce n'est qu'en réduisant les charges publiques que Ton peut soulager les basses classes, — les humbles, comme on dit depuis quelque temps, — et diminuer les inégalités sociales. Or, pour rédiiire les impôts, il suffirait, mais il faudrait réduire les attributions du youvemeieiit, ««ppriofter les privilèges existants au lie« d'«ii créer d'autres.
Supprimei: eeulement la protectioa d'«B kaut, la douane, qui «si «i>e charge et un «nout pour tout le inonde, «urlout pour les basses classes, et qui ne profite — « etlefMx>fite — qu'aux grands cotmmerQtflis, aux graads industriels, aux grands propriétaires, vous aurez égalisé justement et graixaitemenL V^ous atteindrez jàinu beaucoup plus sûrement Todre hvt ipi'«n cberchanÉ à faire pe^enc v«Ane impôt progressif sur le grand emnmearot^ Im i^rande industrie, la grande propriété.
Si cependant vous lonei, inalgné touU à réformer aviec do Targent, la plus éléncDlaine morale «^ous ciMumaJEide de le prendre dans vos poches, et non dans celles de vos <xmcitoyen8. Le bien d'autrui lu ne prendras injustement, à plus forte naison inutilement.
JROCXEL.
sri>pRIM0N8 L INSCRIPTION MAHITIME.
Sapprîmoits rinserî^tieii maritime*..
et le protectionnisme
Une immense grève, qui a réuni cette fois de isimpleê inarius du commerce et officiers, est venue porter le plus grave préjudice à notre commerce maritime et à nos ports (qui neii avaient pourtant pas besoin) ; et au&$i, par ijocidence, à tous les consommateurs français privés temporairement de moyens de transport par mer. San» affirmer que les inscrits naarilimes n'aient pas prémédité dès longtemps le chantage qu'ils veulent exçrcer vis-à-vis du Parlem^it, c'est-à-dire, en fait, visi-vis du pauvre contribuable, nous estimons bien que le succèt^ de la grève des Electriciens de Paris leur a montré la voie à suivre, pour imposer leurs volontés par la force, et en dépit du Code Civil, Pénal ou Maritime.
Nous avons prononcé ce mot de cbantage, qui est gros, mais <pji est parfaitement exact; car nous retrouvons dans cette grève toutes les caractéristiques qui se présentaient dans celle à laquelle nous faisions allusion tout à l'heure : ici, il est vrai, on en veut à l'Etat, à la bourse publique et non à des patrons. Mais pour obtenir le résultat qu'on poursuit, on n'a pas craint de rompre le ccnitrat d'embarquement sans aucun délai de préavis, et môme, ce qui eet plus grave au point de vue pénal, sans respecter les obligations toutes spéciales que leurs statuts imposent aux marins : oo sait par l'exemple récent de Paris. et aussi par celui de la grève maritime de 1904, que patrons ni Ew n'ont l'habitude de poursuivre la violation des obligations contractuelles ou autres. Tout comme à Paris et ailleurs iaot^ de multiples circonstances, les grévistes marins n'hésitent pas k porter atteinte à la liberté du travail, empêchant des bateaux de sortir, cauaani môme 4es avaries à ceriains d'entre ewx. On eompte sur l'impunité, et c'est en cela que la grève m ques-
lion, avec tous les dommages qu'elle entraîne, est la conséquence naturelle des faiblesses précédentes chez les employeurs et ceux qui ont pour mission de faire respecter les lois.
Quant au but poursuivi, c'est bien de se faire accorder une part du gâteau budgétaire plus grosse que celle qu'on mangeait jusqu'ici. Voilà déjà longtemps que les inscrits réclament une augmentation de cette pension de demi-solde dont nous allons reparler, et qu'ils touchent en vertu d'une réglementation paternaliste et élaliste dont l'origine remonte à Colbert. Jouissant de pensions de vieillesse, acquises du reste avant le grand âge, et payées par l'ensemble des contribuables bien plus que par les intéressés, il est naturel que les inscrits demandent constamment plus qu'on ne leur assure déjà : l'appétit vient en mangeant, et le proverbe s'applique particulièrement à toutes les interventions socialistes et protectionnistes. Nous devons dire que leur appétit vient d'être aiguisé de la façon la plus malheureuse par une proposition de loi fort imprudente, qu'a présentée un député d'un de nos grands ports, M. Jules Siegfried: préoccupé de l'intérêt immédiat d'une partie de ses électeurs, moins légitime à coup sûr que l'intérêt général des contribuables. M. Siegfried s'est laissé entraîner dans cette voie des retraites qui nous réserve déjà tant de mécomptes financiers ; et, dépassant étrangement les ambitions même des partisans actuels des retraites obligatoires pour tous, il a demandé qu'on porte à 600 fr. le minimum de la retraite, ou pension de demisolde du marin, qui n'atteint que 204 fr. à l'heure présente. Il n'est pas question de savoir si 204 fr. sont peu de chose : il faut songer que ces 204 fr. coûtent déjà fort cher aux contribuables au profit d'une minorité de véritables privilégiés ; et comme la contribution des marins ne serait pas augmentée en proportion de cette majoration formidable, c'est encore le budget qui serait surchargé d'une somme considérable. M. Siegfried a reconnu par la suite avoir demandé plus pour obtenir moins ; mais il n'en a pas moins fait naître de fols espoirs parmi les inscrits : et bien que le Gouvernement, fidèle à ces habitudes de concessions qui caractérisent nos grands politiques modernes^ ait consenti à relever à 360 fr. la pension (ce qui coûterait d'ailleurs des millions à nous tous, contribuables), les inscrits prétendent exiger par menaces, violences, par chantage en un mot, le minimum do 600 fr. qu'on leur a fait un moment espérer. Loin de reconnaître qu'ils sont des privilégiés, ils se donnent naturellement pour des victimes à tous égards: leur Comité de