OU ALLONS-NOUS
numéro de l’hôpital, madame Léon, la concierge, lui faisait savoir par le hometelephone que le taxi de Madame était devant la porte ; madame Morand-Fargueil, la toque en tête, la canne à la main, descendait cahin-caha les marches, balançant, de la rampe au mur, sa jupe trop ample et trop courte, et aussi martyrisée par l’excès de ses talons qu’une Chinoise par le peu qui lui reste de pieds.
Elle atteignit cependant le vestibule, elle avait hâte de s’asseoir ; elle fit un dernier petit effort, et lâcha un soupir lorsqu’elle mit la main sur la poignée de la portière. Ce n’est qu’alors qu’elle leva les yeux, et elle fut consternée : elle
que la mère de René ait des idées d’avant le déluge. Elle est féministe à ses heures. Mais elle allait à une sorte de rendezvous, et il lui semblait peu convenable d’y être menée par une personne de son sexe.
La chauffeuse devina qu’elle intimidait la cliente, et elle en conçut une fierté extrême ; mais elle n’abusa pas de son avantage. Elle sourit avec bonté et, d’une voix engageante, dit :
— Où allons-nous?
— Au Jardin des Plantes, murmura madame Morand-Fargueil en rougissant.
Elle se ressouvint qu’elle l’avait dit à son mécanicien d’un ton provocant, le
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jour qu’elle y était allée avec Eric, et elle s’étonna qu’une femme alarmât sa modestie davantage qu’un homme, ce qui est pourtant bien naturel. La chauffeuse n’eut point l’air scandalisé comme le mécanicien ; mais, du coup, elle perdit toute son autorité.
— C’est rudement loin, dit-elle, et je n’ai pas gros d’essence.
Madame Morand-Fargueil fit ce geste vague qui signifie : Ce ne sont pas mes affaires , ou bien Arrangez-vous, ou encore Impossible n’est pas français, et elle se hissa dans la voiture. La chauffeuse se contenta de cette réponse à ’la muette, ou de cette fin de non-recevoir, qui n’eût point satisfait un chauffeur mâle. La mise en marche ne se fit point toute seule et lui occasionna quelque tracas. En revanche, elle savait où est le Jardin des Plantes, et elle ne compulsa point son indicateur des rues de Paris, comme le mécanicien de madame Morand-Fargueil.
Elle ne demanda pas non plus à Madame si Madame préférait d’entrer dans ce jardin par le derrière, rue Geoffroy-Saint- Hilaire, ou par le devant, quai Saint- Bernard, ou place Valhubert par la grande porte. Mais madame Morand-Fargueil pensa justement à cette grande porte, et se demanda, avec une véritable angoissée, si on allait ou non l’arrêter là.
Madame Morand- F argueil était angoissée en tout état de cause, mais elle n’aurait su dire si elle souhaitait qu’on l’obligeât de pénétrer dans le Zoo par la grille à deux battants, ou si elle redoutait qu’on ne l’y obligeât. Elle le souhaitait et elle le redoutait également. Elle le souhaitait, parce que son cœur fidèle lui conseillait de répéter minutieusement toutes les démarches et tous les gestes qu’elle avait faits il y a sfx ans; elle le redoutait, parce qu’elle avait beaucoup moins de « toupet » qu’en ce temps lointain, et que sa conscience, décidément bien grondeuse, trouvait à redire à ce rendezvous, si l’on peut s’exprime.1 ainsi, unilatéral.
Qu’elle 'eût goûté, en ce temps-là, ces bizarreries de sa sensibilité, dont quelquesunes étaient à rebours du bon sens ! Car elle est femme du monde, de qui le péché mignon est la psychologie ; mais elle ne la souffre plus depuis Charleroi, et elle fut bien aise de s’en tirer en prenant, comme on dit, la tangente sur cette idée d’une escapade solitaire et d’un complice absent. Elle eut la franchise de se demander si une telle situation, sans précédent, était plutôt ridicule ou triste ; mais les deux termes de l’alternative lui faisaient aussi bien venir les larmes aux yeux.
« Qu’il est beau ! » se dit-elle soudain, et elle eut honte de ce fiacre qu’elle ne jugeait point digne d’Eric. Pour la première fois depuis la guerre, elle regretta sa voiture dont la réquisition l’avait
privée. Une affreuse odeur de pétrole, d’huile et de drap mouillé offensait, irritait ses narines délicates. Elle se rappela qu’Eric Warden ne pouvait respirer que toutes fenêtres ouvertes, et elle baissa la vitre, elle considéra le spectacle de la rue. Il lui ressouvint que, sauf le jour qu’elle avait conduit Eric au Jardin des Plantes, jamais elle n’était allée dans la direction de la Bastille que pour aller en Italie ; alors, elle avait imaginé ce jour-là qu’elle enlevait ce beau jeune homme, qu’elle faisait une fugue en sa compagnie dans quelque ville étrangère ; jamais elle n’eût rêvé qu’il lui pût rien arriver de si romanesque, et elle était aux anges, d’autant qu’elle avait la conscience tranquille. — Celui qu’elle enlevait aujourd’hui se nommait, comme Ulysse dans l’antre du Cyclope, Personne, et cela était peut-être encore plus romanesque, mais pourquoi avait-elle la conscience troublée?
Le fiacre fit une embardée, et madame Morand-Fargueil se souvint que sa voiture en avait fait une, peut-être au même endroit, qu’elle avait été jetée sur Eric : leurs visages avaient été mis en contact assez brutalement, comme les visages de deux personnes qui se pencheraient ensemble avec trop de vivacité vers le même livre. Il avait ri de ce petit accident, sans y entendre malice. « Ah ! que je lui en ai voulu !... » Elle crut sentir encore sa joue, si douce au toucher, tiède et fraîche, veloutée comme un beau fruit. Elle éprouva le même sentiment de gourmandise... Non... la gourmandise est un désir plus calme... Elle ferma les yeux, et elle ne voulait plus les rouvrir, pour n’être pas forcée de voir qu’il n’était pas là.
Elle les rouvrit quand l’auto fit halte, et il lui sembla qu’elle se réveillait de l’ enchantement d’un rêve. Elle franchit la grille et, comme naguère, elle admira la noblesse de la perspective du grand parterre flanqué de deux allées droites qui montent vers un édifice majestueux ; comme naguère, la figuration ne lui parut point en harmonie avec la noblesse des parterres et du monument. Elle vit des femmes endimanchées, des enfants pauvres, des bonnes. Les soldats étaient très nombreux, et vêtus de couleur de temps ; ils donnaient au paysage une pâleur étrange. Madame Morand-Fargueil vit deux ou trois apaches, mais beaucoup plus jeunes que ceux de naguère, si jeunes qu’elle en fut attendrie et à la fois épouvantée.
Enfin, elle avisa l’humble boutique où une vieille femme vend des cartes postales, des jouets, des gâteaux secs, les uns roses, les autres blancs, semés de grains de sucre, et du coco dans une carafe' gigantesque, bouchée d’un demicitron. Elle fut bouleversée de reconnaître cette femme, et elle songea qu’elle n’avait pas déjeuné. Les gâteaux roses lui fai-
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saient envie ; mais, en souvenir d’Eric, elle demanda un pain de seigle.
— - Je n’en tiens plus depuis la guerre, dit la vieille : c’est défendu. J’ai du pain de ménage.
Madame Morand-Fargueil en voulut bien accepter une tranche. Elle étouffa,
Ces petites mortifications sont toute la sensualité des amours entièrement chastes. L’honnête madame Morand-Far-
— je n’en tiens plus depuis la guerre, dit la vieille, c’est défendu.
à la troisième bouchée, et déjà elle tendait les mains vers l’énorme carafe, quand la marchande lui dit :
— Est-ce que vous avez soif, ma petite daine?
Elle se rappela qu’elle avait posé à Eric la même question, et qu’il avait répondu non, furieusement ; elle répondit avec douceur :
— Non.
gueil ne se ressouvenait pas d’avoir jamais rien éprouvé de si délicieux que cette soif ardente, qu’elle offrait à Eric. Elle en fut même alarmée et, pour s’en divertir, ne tarda plus de visiter la ménagerie. Elle eut le plaisir de s’égarer comme autrefois, et de même dut interroger un garde.
Dans le premier enclos devant lequel machinalement elle fit halte, elle vit.
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aucun des trois. Elle n’aurait pas été plus émue de retrouver, après plusieurs années de séparation, un chien fidèle ou un chat familier.
Elle remarqua, non, elle se rappela que trois des sabots de la bête ont une forme régulière et banale, mais que le quatrième est fendu par le milieu, et l’aspect de ce pied fourchu lui causa un attendrissement qu’on ne saurait expliquer. Enfin, elle s’arracha en soupirant, et parce que vraiment il lui semblait qu’Eric, toujours impérieux. l’appelait, lui ordonnait de ne point ilâner. Elle fut droit à un enclos, où réside le lama, et elle le taquina pour le faire cracher.
Elle tremblait d’y réussir, et qu’il ne lui fît cette politesse, qu’il avait refusée à Eric. Il la lui refusa également.
Madame Morand-Fargueil poussa la religion du souvenir jusqu’à ne vouloir pas entrer sans carte dans la maison des serpents, et elle se rendit aux bureaux, qui sont à l’autre bout du jardin. Mais elle fit le chemin par étapes, et s’arrêta notamment, un temps assez long, devant les pingouins. Comme elle les considérait, d’un œil, il faut l’avouer, un peu distrait, il lui souvint encore que, ce jour-là, un tout jeune homme et une toute jeune fille l’avaient effarouchée par l’extrême naïveté de leurs gestes, et qu’elle s’était dit * « Eric va les voir ! »
mais qu’Eric ne
UN TOUT JEUNE HOMME ET UNE TOUTE JEUNE FEMME L’AVAIENT SCANDALISÉE. les avait paS VUS.
« Où sont-ils donc ?»
se demanda cette
elle reconnut ce 'quadrupède qui a la fois madame Morand-Fa rgueil, comme si forme et la taille de l’âne, les oreilles les deux amoureux eussènt dû choisir le du cheval, la robe du zèbre, et qui n’est même jour qu’elle-même pour retourner au
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Jardin des Plantes, et tous les fantômes du passé faire cortège au fantôme d’Eric, pour elle seule visible. Elle fit réflexion que le jeune homme était sans doute mobilisé^ et que les femmes du peuple ou de la petite bourgeoisie ne s’avisent pas de revenir se promener seules aux lieux où elles se sont promenée^ avec leur ami.
Elles ont moins de délicatesse, ou elles n’ont pas le temps. Sans décider ce point, madame Morand-Fargueil s’estima bien haut par comparaison.
Mais ses facultés d’observation s’étaient réveillées, et elle prit garde que, dans tout
ou à 'droite, ils opéraient une conversion par principe. Les boiteux même se piquaient d’honneur et faisaient bien le mouvement. Madame Morand-Fargueil n’entendait point ce qu’ils se disaient entre eux, mais elle entendait leurs rires puérils. Ede songeait : « Ce sont des
enfants, un rien les amuse. » Elle se rappelait l’enfance d’Eric, si pareille et si différente ! Elle songea : « Ce sont aussi de joyeux garçons », et les larmes lui vinrent aux yeux.
Soudain, elle prit sa course vers l’office », comme il disait ; et, malgré