LES BLESSÉS CONVALESCENTS SE PROMENAIENT PAR LES ALLÉES
le Jardin des Plantes, elle ne voyait plus un étudiant ni une grisette. Elle en conçut un étrange ennui. Elle en eut le cœur serré. Il lui parut que le règne de l’amour était interrompu, ses pouvoirs suspendus, comme disent les militaires, « jusqu’à nouvel ordre ». L’amour et la guerre ne font pas ensemble si bon ménage que l’on raconte dans les livres : la guerre a chassé l’amour d’ici-bas, momentanément, espérons-le.
Madame Morand-Fargueil fut presque choquée de voir que les blessés convalescents qui se promenaient par les allées ne prêtaient aucune attention aux femmes. Ils marchaient en bataille sur un front ordinairement très étendu, qui prenait tout le travers des allées les plus larges. Quand ils jugeaient à propos de s’arrêter devant une cage ou une fosse, à gauche
elle, imitant les façons catégoriques du jeune Anglais, elle réclama des cartes d’un tel ton que l’employé prit un air de dignité offensée. Il lui remit cependant tout le jeu, et elle sortit de l’office comme une reine également offensée. Elle dit tout haut :
— Allons voir les singes. Les serpents? Non, je ne me soucie plus de voir les serpents, mais j’ai hâte de voir les singes.
Elle s’arrêta court, étonnée d’avoir parlé haut, puis d’avoir proféré ces mots mystérieux. Mais c’étaient les mêmes qu’avait dits naguère le capricieux Eric. Pouvait-elle faire moins que de lui céder une seconde fois, et d’avoir le même caprice? Elle obéissait à la volonté de l’absent comme on obéit à la dernière volonté des morts. Elle était donc impatiente de voir les singes. Elle l’était
L’Autre Aventure du Joyeux Garçon.
d’autant plus que maintenant elle se ressouvenait : le jour qu’elle y avait conduit Eric, elle y avait dû être témoin d’une scène véritablement scandaleuse.
Un petit jeune homme avait amené là une bande de camarades et de demoiselles, tout exprès pour leur démontrer jusqu’où va l’impudeur de ces animaux' quand on la provoque ; il s’était muni, pour cet effet, d’un miroir, et il faisait voir à l’assistance, avec de grands éclats de rires, que la coquetterie n’est pas un privilège de l’espèce humaine, non plus que les mines et les gestes qu’elle suggère. Madame Morand-Fargueil, révoltée, voulait cacher contre son sein le visage d’Eric, pour qu’on ne lui salît point la vue et l’imagination... Ah! qu’ aujourd’hui encore elle l’aurait voulu! Mais il n’était point là, non plus que les écoliers malicieux, ni les écolières. Elle ne vit encore que des soldats innocents, pour qui les singes ne faisaient aucuns frais.
Toujours soumise aux désirs anciens d’Eric Warden, dont elle ne modifiait point l’ordre, elle fut de là au labyrinthe, parce que maintenant il voulait bien aller s’y asseoir. Elle eut la surprise d’y retrouver, d’y reconnaître les mêmes vieilles femmes qu’il y a six ans, toutes les sortes de vieilles femmes qu’il est possible d’imaginer : les unes passablement habillées, les autres misérablement, nu-tête, et comme honteuses d’exposer aux regards leurs pauvres cheveux gris ; et la plupart faisaient du crochet ou du tricot, ou lisaient leur journal ; d’autres exécutaient de ces petits travaux bizarres à quoi s’occupaient jadis les forçats ; d’autres étaient entièrement oisives et regardaient devant elles d’un air stupide ; il y en avait même une ou deux qui semblaient tout à fait folles. Mais la plus grande surprise de madame Morand- Fargueil fut de voir enfin un couple d’amoureux, exactement à la même place où elle avait vu autrefois un jeune homme et une jeune fille, qui, au premier abord, lui avaient paru moins dévergondés que les autres et l’avaient ensuite épouvantée par la grossièreté de leurs propos.
Elle tendit l’oreille et n’eut pas lieu d’être épouvantée, mais elle fut saisie d’étonnement. La fille, qui était une ouvrière très modeste, parlait à son compagnon avec tristesse et avec douceur.
Elle ne lui cachait point qu’elle le trouvait aimable et ne saurait lui être cruelle. Il ne lui cachait pas davantage qu’il avait d’autres sujets de préoccupation et que l’amour était le cadet de ses soucis-. Il portait l’uniforme d’une société de préparation militaire. Madame Morand- Fargueil l’observait avec une curiosité assez malveillante. Elle se demandait non sans amertume si sa destinée était donc de ne rencontrer jamais que de faux chérubins, qui n’ont pas besoin
de dire à n’importe qui je vous aime, et encore moins de le dire tout seuls, en courant dans le parc, aux arbres, aux nuages ou au vent.
Ah ! c’est elle qui avait besoin de dire : je vous aime, et elle voulut le dire sans retard, elle voulut écrire à Eric, lui répondre ici même, et non pas tout à l’heure, après qu’elle serait rentrée, à la maison. Elle relut d’abord la carte postale qu’elle avait reçue ce matin. Au fait, elle n’était pas venue ici pour autre chose. Cette lecture ne fut pas bien longue. Ensuite, elle tira de son réticule une feuille de papier qu’elle avait emportée à tout hasard, et un stylographe dont elle ne se séparait plus depuis les premiers jours de la guerre.
Elle sentit, à la vue du papier blanc, une insurmontable timidité. Pour la vaincre, elle se dit : « J’écris pour moi, je n’enverrai pas la lettre. Je peux écrire tout ce qui me passera par la tête. » v Et déjà sa plume courait. En quelques minutes elle remplit les quatre pages.
Elle écrivit alors dans l’autre sens.
« Qu’importe, puisqu’il ne la lira pas? » Elle ne voulut poiht la relire elle-même. Elle fit bien ; la retenue de ses discours amoureux et l’inexpérience l’eussent désolée. Toute sa tendresse était sousentendue ; Eric, s’il avait reçu cette lettre, n’y aurait rien compris. Ne la relisant point, madame Morand-Fargueil put garder ses illusions et croire encore qu’elle avait écrit avec abandon : c’est l’essentiel.
Malgré la ferme résolution qu’elle avait prise de ne point mettre à la poste cette lettre d’amour, elle la mit sous enveloppe et libella soigneusement l’adresse. Puis elle se leva et partit d’une allure vive. Sa jupe trop courte, ni ses talons trop hauts, ni même sa canne, ne la gênaient plus. Elle sortit du jardin par la grille principale, suivit à pied le quai, franchit la Seine au premier pont qu’elle rencontra.
Cependant, elle avait commencé de déchirer la lettre et l’enveloppe et, pardessus la balustrade, dans le vent, dans l’ombre de la nuit tombante, dans les remous de l’eau trouble, mélancoliquement, elle les effeuillait.
En remontant chez elle par l’ascenseur, qui lui donnait le temps de la réflexion, madame Morand-Fargueil avait coutume de faire un examen de conscience. Elle observa qu’elle éprouvait un sentiment de bien-être, mais un sentiment si vif qu’elle s’en inquiéta. « Qu’ai-je donc? » se dit-elle, et elle répondit péremptoirement : « J’ai que je me porte bien. » Puis elle s’avisa qu’elle était censée
avoir la migraine et que son mari lui en allait demander des nouvelles. Quel ennui ! Pour l’éviter, elle cria dès l’antichambre :
— Je ne l’ai plus !
Le conseiller d’Etat sortit de son cabi net :
— Qu’est-ce que tu n’as plus? lui demanda-t-il avec anxiété.
— Tu le sais bien ! repartit madame Morand-Fargueil courroucée (parce qu’elle ne voulait pas mentir trop positivement).
— Je sais que tu avais l’intention d’aller au Bois, dit M. Morand-Fargueil, mais je ne peux pas deviner si tu y es allée ou non.
Elle se contenta de hausser les épaules,