‹ L'autre aventure du joyeux garçon;Chapitre 9 sur 43 · IL FUT LUI-MÊME LA GLISSER DANS LA BOITE · texte numérisé non relu

IL FUT LUI-MÊME LA GLISSER DANS LA BOITE

Puis René l’accompagna jusque chez lui. Eric, qui n’avait plus besoin d’être seul, voulait le garder, mais il s’avisa qu’ils ne pouvaient pas dîner ensemble.

Il fut désolé de ce contretemps et présenta ses excuses à l’interprète. .

— Mais, voyons, dit René, je n’y pensais seulement pas ! Je sais bien que c’est impossible.

— C’est impossible, dit Eric, parce que naturellement je dîne avec les autres officiers. Mais, je suppose, tu viendras me dire bonsoir aujourd’hui et tous les soirs, et bonjour tous les matins.

Madame Morand-Fargueil, qui est raisonnable, n’espérait pas recevoir de nouvelles dès le lendemain ; mais elle le

désirait si fort que cela revenait à peu près au même ; et elle pensait : « Si j’en reçois, parions que ce sera d’Eric. » Elle ne se doutait point qu’elle déguisait un vœu coupable sous cette formule de pari.

La première journée fut morne, mais la deuxième fut éclaircie, dès l’aube, par ce contentement secret que madame Morand-Fargueil goûtait et ne se souciait point de commenter. Elle se leva bien, comme on dit vulgairement. Elle fut à l’hôpital de son pied léger, et enjoignit quatorze fois à M. Morand-Fargueil de ne l’y point venir chercher ce matin.

Elle voulait rentrer seule et recevoir des mains du concierge le courrier de midi sans témoin. Elle fut d’une humeur charmante au chevet des blessés. Une infirmière, son amie, dont la charité ne s’étend pas jusqu’au prochain bien portant, chuchota à l’oreille d’une autre :

— On dirait qu’elle est ravie d’être débarrassée de son fils. Moi, cette gaieté me fait mal.

Mais madame Morand-'Fargueil est désormais indifférente aux propos du monde. Elle n’entendit d’ailleurs et ne vit rien, quoiqu’elle ait la vue et l’ouïe fines : elle était toute à sa rêverie.

La seule voix qu’elle entendit, et qui retentissait en elle-même, fut, vers midi moins dix, un avertissement de décamper en toute hâte. Elle s’avisa que le conseiller était peut-être . allé prendre l’air et pouvait rentrer avant elle. « On lui remettra mon courrier! » Elle pâlit, balbutia une excuse, et changea de costume en un tour de main. « Élle est folle », dit l’infirmière malveillante.

Les passants firent sans doute la même réflexion, car elle courut jusque chez elle : ce n’est point l’allure d’une mère de famille. Elle fit halte cent pas avant sa porte cochère, pour reprendre haleine, et avoir la force de dire à madame Léon (la concierge) :

— Il n’y a rien pour moi?

— Si fait, devait répondre madame Léon.

Elle en eut soudain la certitude par pressentiment, qui est aussi distincte, mais moins glacée que la certitude mathématique ; de sorte qu’elle n’éprouva point de„ surprise quand madame Léon, souriante, lui tendit la carte d’Eric Warden.

« Ah ! se dit-elle, ce n’est qu’une carte... » Elle haussa légèrement les épaules : « Si ce n’eût pas été une carte, je ne l’aurais pas reçue ce matin. Il pense à tout », ajouta-t-elle avec tendresse, avec ivresse. Elle était injuste dans les deux sens, car le second lieutenant est plutôt étourdi. Puis elle s’avisa de lire ce qu’il lui écrivait.

Madame Morand-Fargueil connaissait déjà ces cartes postales de l’armée anglaise. René, au début de la campagne, lui en avait envoyé quelques-unes, par curiosité. Celle-ci ne lui sembla point comparable aux autres, bien qu’elle fût, naturelle-

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ment, pareille, comme toutes les épreuves d’un même cliché. Madame Morand-Fargueil admira d’abord la signature, où Eric avait mis tout son cœur, et elle devina qu’il l’y avait mis. Lorsque, enfin, elle osa déchiffrer le texte, elle fut victime d’une singulière tromperie de son attention : les phrases qui étaient biffées au crayon attirèrent davantage ses regards que celles qui ne l’étaient pas ; de sorte qu’elle ne prit point garde qu’Eric se portait parfaitement bien ; mais elle lut : J’ai été renvoyé à la base , et elle pensa : « Est-ce tant mieux ou tant pis? » Elle lut : Je suis à l’hôpital , et elle reçut un coup au cœur ; Je suis malade légèrement blessé — sérieusement blessé, et elle eut un éblouissement. Elle demeurait assise sur la banquette de l’ascenseur, oubliant de tirer la corde. Madame Léon, inquiète de n’entendre pas grincer les poulies, lui vint demander avec sollicitude s’il y avait quelque chose qui ne marchait pas. (Ce discours était amphibologique.) « Je me porte parfaitement bien ! » s’écria soudain, au dedans de madame Morand-Fargueil, la voix qui lui tenait heu de démon de Socrate. Ses yeux apercevaient en même temps l’heureuse petite phrase qui lui avait d’abord échappé, « Je suis complètement stupide », pensa-t-elle. La présence de madame Léon l’empêcha de porter à ses lèvres la carte d’Eric. Elle répondit à cette brave femme, avec une profondeur de dissimulation incroyable :

— Est-ce que Monsieur est déjà rentré?

— Il n’est pas sorti, dit madame Léon.

Madame Morand-Fargueil fit un : Ah !

qui était plutôt un cri d’extase qu’une interjection ordinaire : elle tira la porte et se lança dans l’espace, d’un coup de corde si vigoureux que l’ascenseur, après avoir monté vingt centimètres, s’arrêta court ; mais il repartit.

— Comme tu es en retard ! lui dit, en haut, le conseiller d’Ëtat qui la guettait.

— J’ai quitté l’hôpital dix minutes plus tôt que les autres jours, répondit madame Morand-Fargueil, d’un ton provocant.

Elle ajouta, plus superbement encore :

— Je me suis arrêtée en bas à causer avec la concierge.

— Drôle d’habitude ! dit M. Morand- Fargueil, qui a des principes de dignité bourgeoise.

« Il pourrait bien, pensa-t-elle, me demander si j’ai des nouvelles des enfants ! » Elle résolut, pour le punir, de lui dérober la carte d’Eric. Puis elle douta qu’elle en eût le droit, et elle n’avait pas encore décidé ce cas de conscience qu’il lui dit, en prenant des œufs à l’aurore :

— Tu n’as pas de lettre de René?

— Je n’en ai pas, dit-elle, ravie de pouvoir l’abuser sans mentir expressément.

Puis elle feignit la colère et dit :

— Comment veux-tu que j’aie une lettre de lui ce matin, même si son pre¬

mier soin, hier soir, avait été de m’écrire en arrivant?

— C’est juste, dit le conseiller d’Etat.

Madame Morand-Fargueil sentit à ce moment une gêne insupportable. Elle voulait revoir, elle voulait relire la carte d’Eric, qu’elle avait serrée dans son réticule : le réticule était à côté de son couvert, sur la table, mais cela ne lui suffisait point. Ses yeux étaient impatients de voir l’écriture d’Eric, et ses doigts de toucher le carton qu’il avait touché. Elle pensa que la condition d’honnête femme est un esclavage, et qu’il est odieux vraiment de ne pouvoir jamais être seule. Mais elle songea également qu’elle le serait tout à l’heure, dès qu’elle aurait servi le café à M. Morand-Fargueil, et elle se dit : « Où pourrai-je la relire à mon aise, cette carte? » La voix intérieure lui repartit : Au Jardin des Plantes. » Cette réponse biz-arre ne l’étonna point, mais elle répliqua de mauvaise humeur : « Est-ce que je peux aller au Jardin des Plantes? Est-ce que je suis libre d’y aller? »

Comme, en poursuivant ce dialogue, qui ne faisait pas grand bruit, elle oubliait de déjeuner, M. Morand-Fargueil lui dit :

— Tu ne manges pas?

— Non, dit-elle, d’un ton entièrement détaché.

Cette explication, ou ce défaut d’explication, ne pouvait satisfaire un mari si attentif ; il lui demanda pourquoi elle ne mangeait pas, et si c’était par hasard qu’elle n’eût pas faim.

— Non, dit-elle encore, sans spécifier si elle entendait par cette négation qu’elle n’avait pas faim, ou précisément le contraire.

Mais, pour éviter que, dans le premier cas, il continuât son interrogatoire, et lui demandât pourquoi elle n’avait pas faim, elle dit :

— J’ai la migraine.

Elle l’avait dit sans y penser : l’invention lui parut, après coup, admirable.

« Je tiens mon prétexte, songea-t-elle, j’irai au Jardin des Plantes ! » Et elle répéta, d’un air vainqueur :

— J’ai une affreuse migraine.

— Tu n’en as pas l’air, dit imprudemment le conseiller d’Etat.

Elle lui asséna un regard meurtrier, et repartit d’une voix frémissante :

— C’est bien possible. Je ne tiens pas à te persuader que j’ai la migraine, mais l’essentiel est que je l’aie.

Alors, M. Morand-Fargueil donna un libre cours à son indignation. Il reprocha tragiquement à madame Morand-Fargueil d’oublier qu’elle était épouse et mère, et de ne pas se conserver pour les siens.

. — Tu fais, dit-il, dans cet hôpital, un métier qui est au-dessus de tes forces et qui te tue !

• — C’est ma santé, dit-elle.

26 L’Autre Aventure du Joyeux Garçon.

— Tu te mettras sur le flanc !

— Je fais mon devoir 1 Ils disputèrent du devoir quelques minutes, sans aucune sérénité philosophique. M. Morand-Fargueil revint le premier au ton de la conversation familière, et dit à sa femme plus doucement :

— Au moins, promets-moi que tu n’iras pas à l’hôpital cet après-midi.

Elle faillit répondre qu’elle irait, par esprit de contradiction. Elle se ressouvint, à temps, qu’il fallait dire : « Je n’irai pas.» Elle le dit.

phrases d’Eric Warden, qui chantaient dans sa mémoire : « .Je veux acheter du pain pour les tigres... Je n’agacerai pas les lions et je ne taquinerai pas la girafe, mais je ferai cracher le lama. »

Heureusement, le conseiller d’Etat, ainsi que la plupart des fonctionnaires et des magistrats à la retraite, maintenait

— JE NE TIENS PAS A TE PERSUADE!! QUE j’AI LA MIGRAINE.

— Ah! fit M. Morand-Fargueil. Tu vas tout bonnement te coucher.

Nul conseil ne pouvait être plus mal accueilli.

— Le jour où je me coucherai, je ne me relèverai plus, répondit madame Morand-Fargueil, avec une exagération évidente. Je vais me promener et respirer.

Il lui demanda, par pure courtoisie, où elle comptait faire sa promenade. Elle chercha ce qui est le plus loin du Jardin des Plantes, et répondit :

— Au Bois.

Elle le pria ensuite de la vouloir bien autoriser à sortir de table, puisqu’elle déjeunait par cœur. A vrai dire, elle mourait de faim, mais elle pensait :

« Bah ! je mangerai un pain de seigle ! »

Et elle se répétait tout bas d’anciennes

à la rigueur l’horaire de son temps d’activité. Il sortait après déjeuner chaque jour et dès la dernière bouchée; de l’allure d’un homme en retard, il descendait vers le Palais-Royal ; il ne ralentissait le pas que proche la rue de Richelieu, qu’une pudeur exquise lui interdisait de traverser ; il se détournait alors, prenait la rue de l’Echelle, rebroussait un peu, et il allait flâner, comme dit notre vieux Corneille, « dedans les Tuileries ».

Madame Morand-Fargueil se trouva donc libre comme l’air dès la treizième heure. Elle sonna sa femme de chambre et lui dit, avec cette arrogance qui témoigne une parfaite santé :

— Je suis très malade, j’ai ma migraine. Téléphonez à l’hôpital que je n’irai pas aujourd’hui et que je n’ai même pas la

force de téléphoner. Surtout qu’on ne vienne pas prendre de mes nouvelles, qu’on me fiche la paix : je dors. Donnezmoi ma toque crénelée de velours rubis, mon manteau kaki à martingale, l’ombrelle verte : non, une canne, et faites avancer un taxi.

L’incohérence de ce discours n’émut point Eugénie, qui en a essuyé bien d’autres ; cinq minutes plus tard, et tandis qu’elle demandait à la ville le

vit sur le siège, non pas un chauffeur, mais une chauffeuse. Cette femme était vêtue de kaki ainsi que madame Morand- Fargueil elle-même, toutefois avec moins d’élégance, et coiffée d’un bonnet de police qui lui donnait un air déluré. « Ah ! se dit madame Morand-Fargueil, voilà bien ma chance ! Il n’y a peut-être à Paris que six conductrices d’autos, et il a fallu que madame Léon tombât justement sur une des six ! » Ce n’est point

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