BALUSTRADE ELLE LES EFFEUILLAIT
— La migraine, répliqua-t-elle avec aigreur. Je te remercie de l’avoir oublié. Tu es aimable !
M. Morand-Fargueil, confus, s’excusa de son mieux, vanta les bienfaits du grand air, et témoigna maladroitement à son épouse l’intérêt tendre qu’il lui portait, en l’interrogeant sur le lieu où elle avait opéré cette cure merveilleuse.
Le maître d’hôtel annonça le dîner.
— Vous annoncez le dîner dans l’antichambre ! s’écria M. Morand-Fargueil, qui a des principes.
— Quelle importance cela a-t-il en temps de guerre? dit madame Morand- Fargueil.
Elle haussa les épaules une seconde fois, courut à sa chambre et revint à la salle à manger. Elle pensait : « J’étais
L’Autre Aventure du Joyeux Garçon.
si bien ! Il m’a mise de mauvaise humeur. » Le pis fut qu’il le remarqua et en demanda la cause par pure sollicitude. Il fut bien reçu ! Madame Morand-Fargueil, qui mourait de faim, eut l’appétit coupé, et une crise de larmes au rôti.
— Mais qu’est-ce qui te prend? dit le conseiller d’Etat stupéfait.
Elle déclara qu’elle était bourrelée d’inquiétude, parce qu’elle n’avait point de lettre de René.
— qu’est-cf. que tu n’as plus?
■ — Tu m’as dit toi-même ce matin que tu ne pouvais pas en avoir, fit M. Morand- Fargueil, qui est conséquent au point de souhaiter que sa femme le fût.
— Ce matin, oui, dit-elle, mais j’en pourrais avoir une ce soir, et la preuve c’est que j’ai une carte d’Eric.
Cet aveu soulagea sa conscience, et elle ne prit point garde que, grammaticalement du moins, elle avait encore menti. Le conseiller, judicieux, lui représenta
que la carte de l’un la devait tranquilliser sur le sort de l’autre.
— Mais non ! dit-elle. C’est une de ces cartes imprimées, où il est défendu de rien écrire que la signature ! Tu les connais bien !
Elle lui jeta celle-ci à travers la table. M. Morand-Fargueil, quoique en effet il les connût, examina le carton d’Eric avec une curiosité, et même avec un air d’attendrissement qui donna sur les nerfs à madame Morand-Fargueil. Il étudiait le paraphe, semblait apercevoir que le second lieutenant y avait mis tout son cœur, et se flatter que ce fût pour lui. Il dit enfin :
— C’est très gentil. Quel brave garçon ! Je vais lui écrire un mot.
Madame Morand-Fargueil fut indignée :
— Tu écris à ton fils, dit-elle, tous les trente-six du mois, et tu veux écrire à un étranger 1
Cette phrase absurde signifiait : « J’ai seule le droit de lui écrire. » Le conseiller d’Etat ne l’entendit pas ainsi, mais il répliqua un peu vertement à madame Morand-Fargueil qu’elle devait se tromper si elle se croyait guérie de sa migraine, et qu’elle ferait bien ce soir de se coucher tôt.
*— J’y vais tout de suite ! dit-elle.
En dépit de son estomac qui criait famine, elle n’acheva point de dîner.
Elle ne se retira pas dans, sa chambre, mais dans celle de René, où elle pensait qu’on ne la dérangerait point. Elle voulait écrire au second lieutenant :
l’autre lettre ne comptait pas, puisqu’elle l’avait déchirée en mille morceaux. Toutefois, elle eut un scrupule. Le trait qu’elle venait de décocher au conseiller d’Etat ne la visait-il pas elle-même plus justement? « Eric, se dit-elle, n’est pas un étranger pour moi ; mais puis-je lui donner le pas sur mon propre fds? »
Elle n’est pas à une lettre près, et pour s'obliger d’adresser à son enfant la première qu’elle allait écrire, elle débuta par ces deux mots : Mon chéri...
La suite l’obligeait plus encore de choisir René pour destinataire. ; car elle ne lui parlait que d’Eric, et à la troisième personne. Elle lui recommandait de cultiver une amitié agréable et utile, que la Providence venait de renouer si à propos, après l’avoir rompue .on ne sait pourquoi (ses desseins sont impénétrables). Elle eut le front de lui dire qu’Eric Warden ne payait pas de mine, que même sa beauté physique manquait de séduction, qu’il était froid et rude, au premier abord ; mais elle ajouta que c’était le cœur le plus sûr, l’âme la plus loyale, et qu’elle-même ne pouvait se défendre d’admirer sa vertu. ( « Je sais bien, mon chéri, que ce mot te fera sourire... » — Pourquoi l’avait-elle souligné?)
Elle engageait aussi René, qui n’a point la « faculté d’organisation », à se
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compléter en quelque sorte en s’associant à Eric Warden, qui est doué de cette faculté précieuse au suprême degré : car on a tort de ne l’attribuer qu’aux Allemands. Ces considérations ayant mené madame Morand-Fargueil jusqu’au bout de la quatrième page, elle jugea qu’elle avait rempli son devoir de mère, dit brusquement adieu à son fds chéri, et prit une .autre feuille de papier.
Elle eut la pénible surprise de rester court. Eric Warden n’était pas un étranger pour elle... Aussi ne savait-elle plus que lui écrire, du moment qu’elle lui écrivait tout de bon. Elle se tira d’affaire en ne lui parlant que de René. Ce subterfuge, un peu hypocrite, lui permit de donner à sa lettre le tour, l’accent, le mouvement, le feu de la passion — maternelle ; et, comme son fils l’inspirait naturellement plus que le petit Warden, elle écrivit sans effort quatorze pages au petit Warden, tandis qu’elle n’en avait pu écrire que quatre à son fils.
Cependant JY1. Morand-Fargueil était en proie aux remords. Il ne démêlait pas très bien pourquoi madame Morand- Fargueil avait pris la mouche ; mais, n’ayant rien à se reprocher, il voulait implorer son pardon. Après avoir bu le café tout seul et lu le Temps, il se glissa dans la chambre, où il croyait qu’elle était couchée, et où il espérait peut-être la trouver endormie.
Bien que les ténèbres fussent profondes, il connut d’abord qu’il n’y avait personne dans le lit. Il traversa la chambre à tâtons, il explora le boudoir voisin où elle se retire volontiers quand elle n’est pas avec son mari dans les meilleurs termes. Il ne l’y trouva point encore, puisqu’elle était dans la chambre de René. Mais le conseiller d’Etat n’y songea point, et, courant aux hypothèses les plus invraisemblables, il imagina qu’elle avait abandonné le domicile conjugal ou qu’elle s’était jetée par la fenêtre.
Comme il hésitait entre; les deux, madame Morand-Fargueil fit son entrée.
Elle était parfaitement ' calme, et son visage avait même une expression angélique. M. Morand-Fargueil fut si heureux de la revoir vivante, contre tout espoir, qu’il ne lui demanda point d’où elle sortait. Il la serra contre son cœur, sans rien dire. Elle se laissa faire ; mais, ensuite, elle voulut cacher dans son réticule les lettres qu’elle venait d’écrire et qu’elle tenait à la main.
Elle en fut empêchée par un objet volumineux qui bourrait le sac. Elle ne savait plus ce que c’était et eut l’imprudence de le tirer : c’était un croûton de pain, du Jardin des Plantes. Elle rougit, le conseiller d’Etat se mit à rire.
— Qu’est-ce que tu fais, dit-il, d’un pain de ménage dans ton sac?
— Mais, cria-t-elle, versant d’ abondantes larmes, je n’en sais rien ! Com¬
ment veux-tu que je le sache? Laisse-moi donc un peu tranquille, je t’en supplie, laisse-moi tranquille !
L’affaire n’eut pas de suite, mais madame Morand-Fargueil fut bien davantage émue de retrouver, dans son réticule, ce croûton