‹ L'autre aventure du joyeux garçon;Chapitre 13 sur 43 · IL LA SERRA CONTRE SON CŒUR · texte numérisé non relu

IL LA SERRA CONTRE SON CŒUR

de pain (gardé à titre de souvenir) que ne dut l’être Desdemona, quand elle s’aperçut qu’elle avait égaré son mouchoir.

Cette alarme, si chaude et si vaine, servit de leçon à madame Morand-Fargueil. Elle en tira, selond’usage, un enseignement qui ne semblait avoir aucun rapport avec le fait instructif lui-même : elle ne décida point qu’elle ne commettrait plus d’étourderies, mais que, d’une façon générale, elle serait raisonnable, qu’elle ne souffrirait aucun tempérament à la rigueur de ses habitudes, ni aucune modification à son emploi du temps, et que d’ici à la fin de la guerre elle ferait chaque jour ce qu’elle avait fait la veille, ce qu’elle comp-

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tait faire le lendemain. Il est curieux que, dans Fétat de guerre, les civils sentent, plus peut-être que les soldats, le besoin d’une discipline et la commodité de l’obéissance passive.

La correspondance de madame Morand- Fargueil fut donc réglée dorénavant, si Fon peut dire, ne varietur. Elle écrivit tous les deux jours, à chacun de ses deux enfants, parlant de l’un à l’autre, d’elle-même à i’un et l’autre. Ils lui répondirent alternativement, avec la même régularité ; mais Eric, de surcroît, continua de lui envoyer, chaque soir, une carte postale, pareille à la première qu’elle avait reçue.

Les grandes lettres d’Eric Warden lui semblaient délicieuses. Elle y goûtait cette puérilité que les fds, au jugement des mères, perdent toujours trop tôt ; car elles sont exigeantes : elles veulent que leurs garçons demeurent petits garçons, tant qu’elles vivent, eussent-ils passé euxmêmes Fâge de la maturité, et touché le seuil de la vieillesse ; elles veulent l’impossible, du moins les mères françaises, et René avait ulcéré bien souvent le cœur de madame Morand-Fargueil. Les mères anglaises sont plus sages, elles veulent bien que la nature suive son cours et que leurs fds deviennent des hommes ; et justement ils le deviennent sans jamais perdre un certain enfantillage qui suffirait à une mère française. Que le monde est donc mal fait ! Le remède est que les mères de France et d’Angleterre échangent leurs enfants mâles, comme naguère madame Morand-Fargueil et lady Warden.

Les grandes lettres du fils de lady Warden ravissaient la mère de René. Elles étaient si naïves qu’elles ne semblaient pas être écrites, et madame Morand-Fargueil, en les lisant, croyait l’entendre. Elle souriait, mais elle ne baissait plus les yeux. Cette pureté d’âme l’éblouissait encore, mais, en l’absence d’Eric, elle en soutenait l’éclat. Elle n’était jamais blasée, elle s’émerveillait toujours de cette candeur, de cette honnêteté, de cette pudeur virile et, si Fon peut dire, brutale. Elle avait un sentiment d’admiration enthousiaste, mais surtout un sentiment de calme et tendre confiance. Eric lui écrivait sans choix, et avec une assurance ingénue de ne l’importuner jamais, tout ce qu’il faisait depuis l’heure du réveil jusqu’à l’extinction des feux. Il n’avait plus même de ces petits secrets innocents dont elle prenait ombrage, au temps qu’il demeurait à la maison. Bien plus qu’en ce tempslà, elle croyait s’occuper de lui, du matin au soir, et le servir ; elle croyait être au camp, près de lui. Enfin, elle n’était jalouse ni de ses camarades, ni de son ordonnance ; et de la part d’une mère française,* cette absence de jalousie est à peine normale.

Naturellement, les cartes postales qu’elle recevait chaque matin ne lui procuraient pas la même sorte de joie, et cependant

elle les préférait aux grandes lettres. En les lisant — et même cela peut-il s’appeler lire? — elle n’imaginait pas qu’Eric lui parlait avec abandon et lui livrait tout son cœur, seul à seule, dans la plus permise des intimités ; mais elle imaginait que, parmi la foule et de loin, il lui faisait un signe d’intelligence ; et chaque fois qu’il lui faisait ce signe mystérieux, c’est-à-dire chaque matin, elle tressaillait d’une allégresse si vive qu’elle ne l’aurait pu supporter plus que l’instant d’un éclair.

Cette fidélité quotidienne était aussi, pour elle, un sujet quotidien d’étonnement et de reconnaissance. Elle sait que les jeunes gens sont oublieux : jamais Eric ne l’oublia. Quand elle revenait de l’hôpital, elle frappait au carreau de la loge, et elle y frappait en tremblant ; elle craignait que madame Léon ne lui dît :

— Ce matin, il n’y a pas de carte.

Et elle était sûre qu’il y aurait une carte et que madame Léon ne prononcerait pas ces affreuses paroles qui lui auraient percé le cœur. Son plaisir, chaque jour nouveau, était fait de cette crainte et de la certitude que sa crainte n’avait aucune raison d’être.

Quand madame Léon lui remettait la carte, d’abord elle ne la regardait seulement pas. Il lui suffisait de la tenir, de savoir qu’Eric, hier encore, avait pensé à elle. A la porte de l’ascenceur, elle y jetait les yeux furtivement. Elle ne prenait garde qu’à la signature, toujours si pareille que si Fon eût placé l’une sur l’autre deux cartes, les mots Eric Warden et le court paraphe se fussent exactement superposés. Puis elle glissait la carte du jour dans son réticule, et ainsi elle ne s’en séparait pas de toute la journée. Elle ne pouvait prendre sa bourse ni son mouchoir sans rencontrer sous ses doigts le souvenir et le témoignage d’Eric, ni sans ressentir le plaisir aigu, presque douloureux, qu’elle avait éprouve tout à l’heure quand madame Léon ne lui avait pas dit : « Ce matin, il n’y a pas de carte... »

Madame Morand-Fargueil est nerveuse, prompte à se tourmenter : elle ne se tourmentait plus, grâce à l’attention si simple d’Eric Warden. Elle ne pouvait concevoir qu’Eric, ou plutôt ses deux enfants, courussent de véritables dangers, parce que la communication n’était jamais rompue.

Ce raisonnement n’est pas solide, il 11e satisfait pas la raison, mais il suffit à la sensibilité. Lors de la grande offensive, en septembre, M. Morand-Fargueil, que l’inquiétude dévorait, fut stupéfait de voir sa femme aussi tranquille que durant les semaines d’accalmie. Les lettres étaient retenues, et l’autorité militaire en avait prévenu les familles ; mais madame Morand-Fargueil recevait les cartes d’Eric. Elle pensait : « Ils sont toujours là, ils sont indemnes, c’est l’essentiel. » A présent, elle ne cachait plus les cartes, elle les partageait avec M. Morand-Fargueil.

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Elle se contentait de les regarder une seconde fois, longuement, avant de les lui montrer, elle les regardait sur le palier, au moment de mettre sa clef dans la serrure. Un jour, en examinant ainsi pour la seconde fois la carte, elle vit... mais dans le même instant elle cessa de* voir, un flot de sang lui monta au cœur, au cerveau, elle suffoqua; elle tomba assise sur la banquette du palier. Elle n’était pas évanouie, elle était seulement privée de ses sens, elle ne pouvait plus ni entendre, ni voir, et elle avait une impatience, une peur folle de recouvrer la vue, pour vérifier... Mais non J. Est-ce qu’une pareille chose ne lui 'aurait pas d’abord sauté aux yeux? Est-ce qu’elle aurait pu rien que toucher la carte sans deviner?... Aussi, elle ne s’intéressait jamais qu’à la signature ! Elle ne faisait jamais attention aux * phrases imprimées qu’Eric avait biffées nonchalamment ! Si nonchalamment qu’il pouvait bien s’être trompé?... La lumière aveuglante qui vibrait devant les yeux de madame Morand-Fargueil s’éteignit, et elle revit la carte, les traits de crayon un peu plus tremblés que de coutume, la phrase : « Je me porte parfaitement bien », biffée, l’autre phrase... qui ne l’était pas : « Je suis blessé sérieusement. »

Alors elle appela son mari à travers la phrte, qu’elle n’avait plus la force d’ouvrir. Elle poussa un tel cri qu’il accourut. Elle allait se jeter dans ses bras en pleurant, mais elle lut dans ses yeux qu’il ne pensait qu’à René, elle balbutia :

— C’est Eric...

Le conseiller ne put retenir un soupir de soulagement, qui était bien naturel, mais dont il eut honte et qui fit mal à madame Morand-Fargueil. Elle tendit la carte à son mari et dit d’une voix blanche :

— Je n’avais pas remarqué, quand on me l’a remise, en bas... et puis... au moment de sonner, j’ai regardé, j’ai...

j’ai lu... j’ai vu tout d’un coup... Ça m’a... Ça m’a bouleversée.

XIY

Après le premier choc, madame Morand- Fargueil eut quelques instants de répit, comparable à ce morne apaisement de la certitude qui suit l’angoisse. Elle s’étonna, elle se reprocha de respirer. Et, soudain, l’étrange horreur lui apparut du supplice qui lui était destiné, dont elle n’avait enduré encore que la première question.

Sauf qu’Eric Warden était blessé, elle ne savait rien, elle n’avait pas même d’éléments pour imaginer. « Il vit ! se disait-elle. Du moins, il vivait, quand il a signé cette carte. » Sa tendresse était trop maternelle pour ne pas exiger d’abord et se contenter qu’il vécût : mutilé, dévisagé, aveugle, mais vivant !... Sa tendresse était aussi trop amoureuse pour consentir sans fré¬

missement que ce beau visage ou ce corps plus beau fussent peut-être à jamais gâtés. Elle sè demandait avec égarement, et pourtant avec une sorte de présence d’esprit, quelles blessures, parmi toutes celles qu’à l’hôpital elle avait vues et soignées, elle redouterait davantage, ou elle accepterait à la rigueur, ou même elle souhaiterait pour Eric. Elle faisait ce choix cruel et illusoire attentivement, comme si elle eût vraiment disputé, marchandé la victime déjà sanglante aux puissances de la maladie et de la mort. Elle essayait de conclure au plus bas prix. Elle faisait des sacrifices et, sur d’autres points, elle se débattait avec désespoir. Elle faisait des

— ça m’a bouleversée.

feintes, elle rusait : elle proposait au destin, pour le tromper, une de ces plaies effroyables d’apparence, qui se cicatrisent vite et qui ne laissent pas de traces... Et puis, elle se rappelait qu’elle ne savait pas, qu’elle ne savait rien, et elle devenait folle !

Elle se disait : « Où est-il? » Quelle mère, au temps lointain de la paix, n’a rêvé l’accident de la rue, l’attaque nocturne, le mauvais coup, et son enfant qu’on lui rapporte? Mais on le lui rapporte, il est là. Elle le soigne, elle le sauve, ou elle l’endort dans ses bras. Et elle sait tout de suite ce qui est arrivé. Quelle mère, en ce temps-là, eût rêvé que des choses pareilles, ou pires, pussent advenir à son fils, sans qu’on lui dît seulement quelle chose, ni dans quel hôpital il l’attend? Et comment peuvent-elles souffrir cette torture? C’est qu’elles sont des milliers à la souffrir ensemble. Elles partagent. Madame Morand-Fargueil partageait ; mais elle était bien malheureuse !

Elle consultait à vingt reprises cette

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carte qu’elle avait reçue. Elle la tournait et la retournait, et elle n’y voyait aucune indication. Le timbre ne portait qu’un numéro, celui même du secteur postal d’Eric et de René. Elle pensait : « Si on l’a gardé à l’ambulance du front, c’est qu’il est blessé très grièvement. » Elle n’avait plus la force de penser toute seule, ni tout bas. Elle soumettait, l’une après l’autre, ses hypothèses à M. Morand- Fargueil, qui l’écoutait avec douceur.

Ils pleuraient tous les deux, sans même s’en apercevoir. Elle répétait à satiété :

— Dès que je saurai où on l’a mis, je partirai.

Il répondait :

— J’irai avec toi.

— Non, non, disait-elle, j’irai seule.

— Tu iras seule, répondait le conseiller, toujours accommodant.

Mais il dirigeait son intention, et il pensait : « Jamais elle ne saura se tirer d’affaire. Le moment venu, elle ne sera pas fâchée de me trouver là. »

Ils regardaient l’un et l’autre, à la dérobée, leur montre ; ils ne concevaient point comment ils pouvaient supporter la lenteur et la monotonie du temps.

Cependant, ils furent privilégiés. Cette misère, qui, pour tant de mères douloureuses, a duré des semaines et des mois, ne continua pour eux que jusqu’au courrier du soir. Ils reçurent ensemble toutes les lettres retardées, deux lettres d’Eric, trois de René. M. Morand-Fargueil, qui laissait toujours sa femme décacheter les lettres de leur fds, eut la bonhomie et la délicatesse de s’en saisir, afin de lui donner un prétexte à lire, d’abord, celles d’Eric. Elle osait à peine y toucher. C’était déjà des reliques. Elle les lut à travers ses larmes ; mais, comme le second lieutenant les avait écrites avant la bataille, il les avait écrites, selon sa coutume, fort gaiement, et elle ne pouvait s’empêcher de rire de ses saillies. Elle riait en pleurant. C’était un nouveau supplice, un supplice, comme on dit bizarrement, exquis.

Le conseiller d’Etat, qui en remontrerait aux Allemands pour la méthode, avait ouvert les trois lettres de René, et pris soin de les classer par ordre de dates, avant de les lire. Aussi n’est-ce qu’au bout d’un grand quart d’heure qu’il prit garde que la dernière était du lendemain de l’accident et en faisait mention. Il s’écria.

— Qu’y a-t-il encore? ht d’un air hostile madame Morand-Fargueil, déjà prête d’imputer à M. Morand-Fargueil la responsabilité de ce qu’il pouvait « y avoir », quoi que ce fût.

— Ecoute ! dit le conseiller d’Etat.

Et il lut en mettant le ton, mais non pas le ton qui convenait, il lut, comme il dictait ses rapports à mademoiselle Sauveterre, la dactylographe, du temps de son activité, un fragment dont le style n’avait rien d’administratif, ni même d’épi-

stolaire. René (qui rédigeait si bien avant la guerre), néglige la forme, use de l’argot militaire (les mères de bonne compagnie le détestent plus encore que la guerre ellemême). Il a aussi changé de point de vue : cela est naturel. Rien ne lui paraît si commun que l’héroïsme, et il n’a pas le loisir de s’apitoyer, bien qu’il ait un cœur excellent.

Il écrivait donc, en toute simplicité :

« Je viens d’apprendre que le pauvre Eric a écopé un sale coup au bras gauche. C’est bien sa faute. Il a la manie de s’exposer inutilement, et quand on lui demande pourquoi, il répond : « J’ai seulement peur quand je m’abrite. » On n’est pas plus anglais. Je passerai le voir à l’ambulance, dès que nous serons au repos. »

— Et puis? dit madame Morand-Fargueil.

— C’est tout, fit le conseiller d’Etat, penaud.

Elle haussa les épaules, courroucée, pinça les lèvres et, d’un coup sec de son coupe-papier, ouvrit une dernière enveloppe, qu’elle avait dédaigneusement laissée de côté, parce qu’elle n’en reconnaissait pas l’écriture. L’absence de timbre et les mots correspondance militaire auraient dû attirer son attention. A son tour, elle jeta un cri, et M. Morand- Fargueil, à son tour, l’interrogea, mais avec l’accent de la plus tendre compassion.

— C’est une infirmière, dit-elle d’une voix entrecoupée, c’est une infirmière de l’ambulance... Ill’asuppliée... de m’écrire... de me donner quelques détails... de me rassurer.

En prononçant ce dernier mot, elle sanglota, un flot de larmes jaillit* de ses yeux, qui, pour lire, avaient oublié un instant de pleurer. C’-est que, de la lettre courte, hâtée, forcément banale, venait de se détacher à sa vue, comme tracée en caractères de feu, cette ligne :

«... Son pauvre bras... On espère encore le lui conserver. »

« Si elle me dit, pensa madame Morand- Fargueil, qu’on l’espère encore , c’est qu’on l’espère faiblement, c’est qu’on ne l’espère plus ! »

Et elle poussa des cris à peine humains ; elle se jeta contre M. Morand-Fargueil, avec cette foi touchante des bonnes épouses, qui croient que leur maître est tout-puissant, qu’il peut faire même des miracles. Elle l’implora pour Eric, elle l’implora pour elle-même ; car déjà elle sentait, dans sa propre chair meurtrie, le froid du fer. Il la consolait et il ignorait la cause de sa peine : elle ne faisait que balbutier des mots sans suite, inarticulés, inintelligibles. Elle lui tendit la lettre. Il sait lire entre les lignes, et la petite phrase funeste lui fit le même effet qu’à madame Morand-Fargueil ; mais il dissimula. Il trouva des formules moins équivoques pour persuader à cette malheureuse qu’elle reverrait Eric vivant et intact.

Ah ! dit-elle, si j’y étais !...

Et elle s’avisa que rien ne l’empêchait plus d’y être demain. Et, d’abord, elle sentit une jalousie furieuse contre; cette femme qui lui avait écrit, contre toutes ces femmes et ces hommes qui usurpaient sa place au chevet d’Eric blessé. Elle se fût résolue de partir, rien que pour revendiquer son droit. Elle savait toutes les difficultés du voyage et, d’avance, elle comptait les stations du calvaire ; mais son courage, si faible contre les dangers vagues, contre l’anxiété qu’on ne peut que subir, se ressaisissait dans l’action. Elle recouvra sur-le-champ un sang-froid, une vaillance et une confiance admirables. En dépit de l’heure indue, elle réclama, elle obtint un laissez-passer, grâce aux relations de M. Morand-Fargueil. Elle usa plus que jamais de son téléphone.

A tout hasard, elle se fit remettre, par le directeur de son hôpital, un bulletin d’admission.

— Si je juge, dit-elle avec hauteur, qu’Eric peut être transporté, je le ramènerai.

— Nous le ramènerons, fit doucement M. Morand-Fargueil.

Puis, elle compta qu’il ne lui restait plus que six heures pour se reposer, le train partant à l’aube ; et comme elle avait besoin de toutes ses forces, elle eut d’abora la force de dormir.

Elle se réveilla dans un tel état de langueur que M. Morand-Fargueil ne la croyait point capable d’entreprendre le douloureux voyage. Ce fut au contraire cet abattement, cette insensibilité qui lui permirent de l’accomplir. Elle ne souffrit de rien, elle n’eut conscience de rien ; mais il fallut que son mari la conduisît comme une enfant.

Elle ne souffrit point de ce qui était le pire tourment et lé moins tolérable ennui : la durée infiriie, la morne lenteur du trajet. L’excitation de ses nerfs, très vive jusqu’à la minute du départ, s’était apaisée aussitôt ; elle n’âVait plus d’impatience, du moment qu’elle était partie, et elle ne désespérait pas d’arriver.

Elle dut changer de train quatre fois et séjourner six heures dans une gare. Elle s’assit sur un banc de bois et attendit sans se plaindre. Elle eût aussi bien attendu douze heures, toute la fin du jour, et toute la nuit. Il est probable que M. Morand-Fargueil la fit manger et boire : elle obéit et ne s’en aperçut point. Dans cette gare, comme auparavant dans le wagon, elle considérait alentour les gens, les choses, avec une apparente curiosité, avec étonnement. Ses yeux n’étaient pas fixes ni vitreux ; ils reflétaient les images, on eût juré qu’ils voyaient, et

cependant ils ne voyaient pas. Une sorte d’indifférence, physique autant que morale, atténuait jusqu’à l’abolir sa vision, son ouïe, tous ses. sens, et son âme ! Elle pensait à peine, même à Eric. Elle savait seulement qu’il était blessé et qu’elle était en route pour aller le voir. Elle savait cela, comme l’enfant sait et se répète son adresse qu’on lui a apprise, au cas qu’il se perdît dans un jardin.

Elle n’éprouvait aucun chagrin, ni au-

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