ELLE ATTENDIT SANS SE PLAINDRE
halte une fois de plus, et que M. Morand-Fargueil lui dit : « Nous y sommes», elle faillit répondre : « Déjà? » Elle roulait depuis vingt-sept heures !
Elle était toujours dans un état d’impassibilité. Elle demeura seule sur le quai tandis qu’il présentait ses papiers au commissaire de la gare. Il pria en même temps qu’on lui indiquât l’ambulance.
On lui répondit qu’il la trouverait aisément, dans la mairie, à cent pas, au bout de la principale rue. Il revint, elle le suivit, ils franchirent une palissade, et ils virent un grand village, détruit par l’incendie. De chaque maison, il ne restait que le foyer du rez-de-chaussée et le tuyau de poteries ou de briques ;
de sorte que ce village semblait fait d’une centaine de cheminées d’usines.
On voyait distinctement, de la gare, la mairie, qu'ils avaient seule laissée intacte pour des raisons mystérieuses, et qui ressemblait à une villa modeste de la banlieue de Paris.
A ce moment, le brouillard, ou le voile, qui était depuis hier entre la sensibilité de madame Morand-Fargueil et le monde extérieur, se déchira soudain. Elle regarda son mari comme ceux qui reviennent d’un évanouissement regardent, et comme eux elle parut dire :
« Que s’est-il passé? Où suis-je? »
M. Morand-Fargueil ressent tout ce qui affecte madame Morand-Fargueil.
C’est une habitude qui date de trente ans. Ils imaginent peut-être qu’ils ne se racontent pas l’un à l’autre tout ce qu’ils font ; mais ces secrets-là n’ont aucune importance. Les seuls secrets qui vaudraient la peine d’être gardés sont ceux du for intérieur : madame Morand- Fargueil n’en saurait avoir pour M. Morand-Fargueil ni réciproquement, vu qu’ils ne forment en vérité qu’une seule et même personne. Voilà où l’amour conjugal, quand toutefois il existe, témoigne son éminente supériorité sur l’amour, et son efficacité.
Madame Morand-Fargueil ne dit rien à *M. Morand-Fargueil, mais il sentit par lui-même qu’elle recouvrait le sentiment, et il crut dans le même temps se réveiller d’un mauvais rêve. Il lui prit le bras.
— Appuie-toi sur moi, ma pauvre femme, lui dit-il avec une tendresse un peu bourgeoise, mais bien touchante.
Nous sommes au bout de nos peiues.
Nous n’avons plus que quelques pas à faire. Tu aperçois d’ici la maison où ce brave garçon nous attend. Mais non, il ne nous attend pas ! Qu’il va être surpris et heureux de te voir !
Madame Morand-Fargueil se mit à pleurer doucement ; mais bientôt elle se mit à trembler de tous ses membres. Elle dut s’arrêter, s’asseoir sur une pierre, devant une maison en ruine. M. Morand- Fargueil, éperdu, s’empressait autour d’elle, l’encourageait, et ne pouvait retenir ses larmes. Il lui montrait la maison blanche au bout de la route. Hélas ! elle ne la voyait que trop bien, cette maison qu’elle avait désirée de tout son cœur, et où maintenant elle avait horreur d’entrer. Tout ce que depuis l’autre matin elle avait presque oublié, grâce à l’excès bienfaisant de la fatigue et à la stupidité de la douleur, elle le ressentait affreusement : la réalité était trop à la portée de sa main. Le même coup qu’elle avait reçu en lisant la carte d’Eric, et une seconde fois en lisant cette lettre de l’infirmière, elle venait de le recevoir encore. Elle gémissait :
— Mon ami, je n’ai pas la force. Va
L’Autre Aventure du Joyeux Garçon