UNE LUMIÈRE SURNATURELLE, UNE ESPÈCE DE GLOIRE ENVIRONNAIT LE LIT
lui parut ni trop fiévreux ni trop pâle.
Comme le soir qu’il était malade à Paris et qu’elle était entrée dans sa chambre, elle le vit d’abord, et ne vit point autre chose. Le lit était éclairé ainsi que par une lumière surnaturelle, et le reste, autour, était plus sombre, tout le reste était sans intérêt ! Eric semblait couché dans un grand berceau de lumière et environné de ténèbres.
Et elle s’avançait vers lui lentement, il la regardait, et il disait :
— Vous êtes venue !... Oh ! je voues remercie beaucoup, vous savez, madame Morand-Fargueil.
de gloire qui environnait le lit, peu à peu se dissipa. Madame Morand-Fargueil, un instant, ferma les yeux ; quand elle les rouvrit, elle n’était plus gênée par cet éblouissement ; elle distinguait même, avec une clarté singulière, tous les objets de la chambre. Elle comptait les lits, au nombre de huit. Des draps blancs étaient suspendus entre la corniche et la plinthe. Les deux fenêtres, assez hautes, donnaient sur un jardin désolé. Entre les deux, sur une console, était placé le buste de la République. C’était la salle des mariages.
Madame Morand-Fargueil lança un regard hostile à l’infirmière qui lui avait
L’Autre Aventure du Joyeux Garçon.
écrit. Elle se rappela soudain que la lettre était en fort bon français, et pourtant rinfirmière était Anglaise. Cette femme ne lui inspirait aucune confiance.
« Heureusement, se dit-elle, je suis là : je suis arrivée à temps. Nous l’emmènerons demain. Il est sauvé. » Elle prit la pancarte où était marquée la température du blessé, mais elle n’y jeta pas même les yeux. Elle dit à Eric :
— Je vous trouve mieux que je n’espérais. Vous pouvez très bien supporter le voyage. J’ai un lit pour vous à mon hôpital de la rue de Sèze. Je n’avais pas voulu vous le dire tout de suite, pour ne pas vous donner une fausse joie.
*7- Je vous remercie beaucoup, dit simplement Eric.
L’Anglaise parut contrariée et fit un geste qui déplut à madame Morand- Fargueil.
— Je me suis, dit-elle, munie de toutes les autorisations nécessaires. Je vous les montrerai.
L’Anglaise la regardait fixement. Madame Morand-Fargueil, troublée, dit d’une voix plus basse :
— Mais il n’est plus question de... ?
L’infirmière anglaise fit signe que non. Un major, qui se tenait près de M. Morand-Fargueil et ne lui avait pas encore adressé la parole, le tira par la manche, l’entraîna dehors. Le conseiller sentit un grand froid, comme si on lui annonçait la mort de quelqu’un.
— Monsieur, lui dit le major, ce jeune officier que vous êtes venu voir n’est pas, je crois, votre fils?
— Non, fit M. Morand-Fargueil, si bas qu’il s’étonna de n’avoir pas entendu sa propre voix.
Il ajout'a, craintivement, pour supplier le major de ne pas prononcer un arrêt trop cruel :
— Mais c’est comme notre enfant.
Le médecin, qui avait l’air rude et bon, n’osait poursuivre. M. Morand-Fargueil, après un silence d’affreuse angoisse, murmura, épouvanté des paroles qui lui échappaient :
— Il est très mal?
— Réellement, il est, fit le major.
M. Morand-Fargueil soupira :
— “ Je dois vous avertir, reprit le major, parce que cette dame... Est-elle la mère?
— Non, dit M. Morand-Fargueil, c’est ma femme.
Le major fit une légère inclination et dit :
— Elle a parlé de le prendre avec elle à Paris, c’est impossible. Il ne peut supporter le voyage. Réellement, je suis même obligé de craindre qu’il ne passe pas la nuit.
— Ma pauvre femme ! Ma pauvre femme !... dit M. Morand-Fargueil consterné.
Il essaya d’être stoïque, par respect
humain, et posa au major des questions précises sur la blessure, les motifs que l’on avait de ne tenter aucune opération ; mais il n’écouta point les réponses. Il pensait : « Gomment pourrai- je lui
annoncer cette chose sans la tuer? » Ou plutôt, il ne pensait que ces trois mots : « Ma pauvre femme... Ma pauvre femme... », qui exprimaient pour lui tout l’amour et toute la douleur ; et il avait une si grande envie de pleurer qu’il ne se souvenait pas d’avoir jamais eu le coeur si gros depuis son enfance ; mais il ne pouvait pas pleurer ; depuis si longtemps, il ne savait plus.