IL EST TRÈS MAL
A ce moment, madame Morand-Fargueil sortit de l’ambulance. Elle était irritée, méfiante. Dès que le major se fut éloigné, elle dit à son mari qu’elle sentait « une mauvaise volonté générale », qu’on voulait l’empêcher de reprendre Eric, mais qu’elle ne céderait pas, et qu’au besoin elle l’enlèverait. Cette fois, M. Morand-Fargueil n’y put tenir, ses larmes coulèrent, et il eut honte du soulagement qu’il en éprouva.
— Tu t’es laissé dire qu’il est perdu? cria-t-elle d’un ton méprisant.
Mais, si elle ne croyait à personne, elle croyait à son mari ; et elle le voyait pleurer pour la première fois ! Elle fondit en larmes. Elle ne demanda pas d’explications. A quoi bon? Comme tout à l’heure, ne pouvant se traîner plus loin,
44 L’Autre Aventure du Joyeux Garçon.
elle s’assit. Ils s’assirent tous deux, de part et d’autre d’un foyer qui était tout ce qui restait d’une maison en ruine. Les gens qui passaient près d’eux ne s’étonnaient pas et ne retournaient même pas la tête : on est habitué à voir pleurer ceux qui survivent, on ne s’étonne que de les entendre rire quelquefois.
M. Morand-Fargueil n’essaya pas de prêcher le courage à sa malheureuse femme : il n’en avait lui-même aucun.
C’est elle qui, après quelques minutes de repos, se leva la première et voulut revenir à l’ambulance. Il la força d’abord de prendre un peu de nourriture. Puis elle s’installa près du lit d’Eric, et elle se remit à le soigner comme elle faisait à Paris des autres, ceux dont elle ne savait pas toujours les noms, avec attention, presque avec indifférence. Elle se mit à le soigner comme si de rien n’était. La tâche n’était pas difficile. Eric était d’une docilité puérile et exemplaire. C’était un bon malade, comme disent en leur égoïsme les personnes qui se portent bien.
Il se taisait, parce qu’on lui avait recommandé de se fatiguer le moins possible ; il regardait continuellement madame Morand-Fargueil, et en même temps il faisait à part soi ses réflexions. C’était celles d’un enfant. Il avait toujours cette logique naïve et rigoureuse. Il se disait : « Pourquoi m’a-t-elle dit qu’elle allait m’emmener tout de suite et maintenant ne me le dit-elle plus? » Il n’osait pas le demander à madame Morand- Fargueil ; il avait peur d’être indiscret, et peut-être de l’embarrasser. Il aimait mieux résoudre cette difficulté tout seul. Il n’y parvenait pas. Il était si vivant encore que l’idée qu’il pourrait un jour ne plus être lui demeurait inconcevable.
Comment cette idée inconcevable lui parut-elle soudain claire et certaine, à l’aube suivante, après une nuit presque paisible? D’où lui vint cet avertissement? L’évidence de la mort lui fut révélée, et sa détresse un instant fut vraiment celle du Christ sur la croix. Madame
Morand-Fargueil était près de lui. Il saisit brusquement sa robe pour s’y cramponner, pour ne pas mourir. Leurs regards se croisèrent, il comprit que déjà depuis la veille elle portait le lourd secret, et il ne songea plus qu’à le rendre moins lourd pour elle.
Quand il fut bien sûr de pouvoir aller jusqu’au bout d’une phrase en français (son français se brouillait un peu), il la rappela, — elle feignait de faire des rangements.
— Je dis, madame Morand-Fargueil...
Elle revint au lit, prit la main d’Eric.
— Je dis... Naturellement, je suis fâché de mourir si jeune, mais je suis content de mourir pour mon roi et mon pays.
Elle fut si émue, si surprise qu’elle n’eut pas la présence d’esprit de lui répondre : « Vous êtes fou ! Mourir !... » Il posa sa joue brûlante contre la main de madame Morand-Fargueil et dit en souriant :
- — Aussi pour la France.
Mais il ne se doutait pas, ni elle, que le moment terrible fût si proche. Ce furent ses dernières paroles intelligibles. Il parut bientôt s’endormir et rêver. Il fredonnait Tipperary, d’un mouvement si lent, que cette pauvre chanson de caféconcert devenait le plus mélancolique, le plus déchirant des adieux. Un blessé, qui occupait le lit voisin, se mit à pleurer quand il chanta :
Good bye Piccadilly,
Farewell, Leicester square.
Madame Morand-Fargueil lui tenait toujours la main. Il parut reprendre connaissance, il entr’ouvrit les paupières. C’est en français qu’il dit le derniers vers de la chanson :
— Mon cœur est bien là...
Puis son beau visage prit un air de sagesse et de gravité, et sans un gémissement, sans une plainte, noblement, il entra dans la majesté de la mort.
Têtes d’Anges
Le train de Rome entra en gare de Florence vers trois heures un quart, en retard de trente-cinq minutes, comme tous les jours ; mais le prince Kazatine ignorait cette habitude, et il était à bout de patience depuis Arezzo. Il ne cessait de se lever, de se rasseoir, de consulter sa montre et l’indicateur, lisait au vol le nom des villes où le rapide ne s’arrête pas, et il essayait de calculer, d’après le tableau des distances kilométriques^ si le mécanicien augmentait encore son retard, ou, forçant la vitesse, rattrapait le temps perdu. Il ne lui importait d’ailleurs nullement d’arriver à Florence le matin ou le soir, aujourd’hui ou demain, ni, en général, de se trouver, à un moment donné, sur tel point de la surface terrestre plutôt que sur tel autre point ; mais
tous les prétextes lui étaient bons pour s’exaspérer soi-riiême : il àvait les nerfs d’une maladive sensibilité.
Avant même l’arrêt du convoi, il sauta sur le quai, il nota d’abord une différence de plusieurs degrés entre la température de la Toscane et celle de Rome. Le ciel était couvert, une bise aigre soufflait. Il eut un grand frisson. « Je prends froid, » se dit-il, en levant les yeux vers l’horloge ; et il lui parut singulièrement pénible, effrayant, de savoir à quelle heure précise, à quelle minute, il prenait ce froid, dont il pouvait mourir.
Il s’accabla d’inutiles reproches. Il avait réfléchi toute une journée sur le costume qu’il devait mettre afin de n’avoir pas trop chaud au départ, de ne pas étouffer pendant le voyage et de ne pas se refroidir à l’arrivée ; et voilà qu’il avait résolu ce problème de la façon la plus inepte : il n’avait pris aucune précaution contre ce froid, que, cependant, il redoutait ; il ne s’était défendu que de la chaleur, qui jamais ne lui faisait mal ;
Têtes d’Anges.
il était à peine vêtu. Et il restait là, ne bougeait plus : à quoi bon lutter, remuer, quand tout est fini? Mais il frissonna encore ; alors, il s’affola, et, portant luimême son sac, il courut vers la sortie. Jamais il n’était venu dans cette gare ; mais il avait tant voyagé que, dans n’importe quelle ville étrangère, il savait, d’instinct, la place des choses. Il trouva du premier coup, entre tous les omnibus d’hôtels, celui de l’hôtel où il avait retenu
LE PRINCE KAZATINE.
son appartement. Il s’y jeta et se blottit tout au fond, haletant, F œil fixe, comme une pauvre bête longtemps poursuivie à qui s’offre une retraite inespérée.
Il n’avait plus froid. Il était à l’abri, en sûreté. Il se remit à penser un peu. Et il s’étonna de cette angoisse affreuse qu’il venait d’éprouver. Il n’en eut pas honte : il s’en étonna. De quoi donc avait-il eu peur? Delà mort? Non, puisque souvent il la souhaitait, il la souhaitait avec une impatience puérile et le délicieux avant-goût du néant. Mais il fit réflexion que ceux qui désirent la mort sont comme les maîtresses jalouses et qui prétendent
ne l’être point : elles passent à leur amant n’importe quelle femme, sauf la femme avec qui leur amant les trompe ; ainsi ceux qui veulent mourir acceptent toutes les morts, excepté celle dont l’occasion se présente ou qui les menace plus habituellement.
Le prince Kazatine (Cyril Arcadiévitch), âgé de vingt-cinq ans à peine, était de stature élevée ; il avait les épaules étroites, mais la taille bien prise et une élégance naturelle. Son nez, en bec d’aigle, était mince et presque transparent ; ses traits, bien que réguliers et fins, n’avaient point de beauté ; mais la pâleur de ses yeux gris, légèrement tirés vers les tempes, donnait à son visage une expression intéressante de douceur et d’effacement.
Il souriait aux inconnus mêmes, parce qu’il avait coutume de lire dans leurs yeux une sympathie, une pitié discrète.
Il souriait comme pour les remercier, et aussi pour les rassurer, pour leur dire : « Ne vous tourmentez pas, je ne suis pas si malade. » Et justement, ce sourire, qui retroussait trop ses lèvres minces, ressemblait au dernier sourire, à celui qui ne s’efface plus ; mais les dents étaient d’une blancheur si saine et d’un si merveilleux éclat que l’on ne pouvait se défendre de les regarder avec plaisir, pour la qualité précieuse de leur matière.
Les médecins affirmaient que Cyril Arcadiévitch n’avait pas de lésion du poumon, qu’il était seulement fragile et qu’il pouvait vivre, à condition de ne respirer jamais l’air glacial de sa patrie, mais d’errer perpétuellement de ville en ville, à la poursuite de l’été. Cyril était informé très exactement de son état, quoique ces mêmes médecins eussent prescrit à la princesse Kazatine, sa mère, de le lui cacher, pour éviter des accidents nerveux. Mais la vieille dame avait aussitôt rempli de ses cris toute la maison, demandant à Dieu : « Que t’ai- je donc fait? Pourquoi m’as-tu donné un enfant unique, s’il doit m’être cause de souci et non de joie, et s’il faut que du matin au soir je tremble de le perdre? » Ensuite, elle s’était jetée aux genoux de Cyril, et l’avait supplié avec larmes de ne pas mourir, au nom du Père, ne fût-ce que par égard pour elle. Elle ne manquait pas de lui renouveler cette prière, chaque fois qu’ après une absence elle le revoyait ; et elle le suppliait également au nom du Fils et du Saint-Esprit, quand elle était encore plus exaltée.
Ce n’est pas par stupidité qu’elle agissait de la sorte ; car elle était douée d’intelligence, et même d’une certaine malice. Ce n’est pas. non plus par excès d’amour maternel, vu qu’elle était si Dréoccupée de soi qu’il ne lui restait pas une minute pour songer aux autres, même à son enfant unique. Mais elle avait, comme Cyril Arcadiévitch, une inclination à saisir -tous les prétextes
Tètes d’Anges.
de crises nerveuses. Grâce à cette ressemblance de leurs caractères, s’ils n’allaient pas jusqu’à s’aimer, du moins ils se comprenaient ; et Cyril, averti si brutalement de ce qu’il ne devait pas savoir, ne gardait point rancune à la princesse. Quand il se rappelait l’absurde scène, il en apercevait surtout le comique ; et il souriait encore, avec indulgence. — Il s’avisa qu’il n’avait pas expédié de dépêche à cette mère égoïste, mais inquiète, et il eut le courage de quitter le gîte où il commençait de se trouver si bien ; il descendit de l’omnibus, retourna au télégraphe de la gare, puis revint, reprit sa place et attendit avec impatience que, les bagages étant chargés, l’on partît.
Durant le trajet, il eut, pour la première fois, l’idée d’ouvrir son guide et d’étudier le plan de Florence. Il avait choisi, au hasard, son hôtel parmi ceux qui étaient qualifiés « de premier ordre », et il reconnut d’abord que son choix n’était pas heureux : il allait loger sur le Lungarno, mais presque au bout de la ville, vers les Cascine, loin du Pont- , Vieux, où il devinait que la vue devait être plus pittoresque. Cette erreur suffit à le décourager, ou à le rendre indifférent. 11 ne regarda plus, à travers les vitres, ces rues ni ces maisons d’une physionomie nouvelle. Quand on lui montra sa chambre, il ne la regarda pas davantage. Il n’aurait su dire si elle était grande ou petite, et pareille ou non à tant d’autres chambres d’hôtel où il avait dormi. 11 s’approcha seulement de la fenêtre, vit une place déserte au milieu de laquelle se dressait une laide statue de bronze en redingote, un quai bordé de maisons neuves, au loin des arbres et des collines. Cependant le directeur de l’hôtel, qui l’accompagnait, lui demandait avec instance s’il ne préférait pas que l’on réservât pour son usage personnel une salle de bain qui était en face. Il répondit non, quand il voulait répondre oui, le regretta ensuite ; mais cet homme était déjà sorti, et il ne le rappela point. Il restait debout, au milieu de cette chambre, et la considérait avec désolation, et toujours, à la lettre, sans rien voir. Il ne songea même point que, si elle lui déplaisait, il pouvait bien aller en chercher une autre, dans un autre hôtel. Il se résolut seulement de n’être ici qu’à l’heure de dormir et de manger, et il sortit, pour s’en aller jusqu’au soir flâner par les rues.
Ceux qui sont toujours en voyage ont, comme les oiseaux migrateurs, un sens mystérieux de l’orientation. Le prince Kazatine, sans hésiter, sans se tromper, s’en alla tout droit devant lui ; il prit le Borgo Ognissanti et, comme son instinct l’avertissait que ce n’était pas encore le cœur de la ville, la vraie Florence, il marcha d’abord d’un pas rapide, sans lever les yeux. Il s’arrêta cependant, comme malgré lui, devant deux ou trois
étalages d’antiquités, puis devant une librairie, où l’on vendait des journaux français. Il regarda les dates de ces journaux et calcula le temps que mettent les courriers à venir de Paris jusqu’à Florence. Après s’être arrêté ainsi plusieurs fois, il reprit sa course moins vite, et il devint plus attentif à l’aspect de la rue. Mais elle ne le séduisit point. Il la trouva pauvre et sombre, resserrée, les maisons trop hautes, et il n’observa
il s’arrêta devant une lidrairie.
même pas que de nobles palais se mêlaient familièrement aux masures. Le premier qu’il remarqua fut le palais Strozzi, sans doute parce que c’est le plus grand et que des rues le dégagent, sauf d’un seul côté. Le nom d’une de ces rues lui apprit celui du palais, dont il avait entendu parler. Il reconnut aussi le nom de la via Tornabuoni. Il savait que c’est la rue des beaux magasins. Il se mit à la parcourir d’un bout à l’autre, nonchalamment, un peu dédaigneusement ; elle n’est pas fort longue.
Têtes d’Anges.
Bien qu’il ne fumât pas, il fit une grande halte devant le marchand de tabacs étrangers et de cigares de la Havane. Quand il rencontra une confiserie et une maison de thé, il sentit qu’il n’était pas en pays perdu et que la civilisation avait vraiment pénétré jusqu’à Florence.
Puis il s’arrêta devant une boutique de joaillerie, et jeta un regard méprisant sur les bijoux exposés, qui étaient travaillés assez curieusement, mais, en effet, d’une valeur intrinsèque médiocre. C’étaient des bagues ciselées, ornées de pierres de lune ou de grenats, de chrysoprases, de péridots, d’émeraudes trop givrées ou d’un vert douteux ; c’étaient des filigranes d’or ou d’argent, des chaînettes d’or avec de toutes petites perles, et des broches émaillées, décorées d’un lys rouge. Mais il aperçut trois coraux en forme de poire, montés en épingles de cravate, si pâles qu’ils jouaient parfaitement la perle rose, et il sentit un brusque, un irrésistible désir d’avoir l’un des trois. Il entra dans le magasin, où il resta plus d’une demi-heure à les comparer, et son désir, pendant ce temps, s’usait. Par politesse, il prit une des trois épingles, mais il fit observer au marchand qu’une imperceptible tache noire la déshonorait. L’homme se mit à rire, lui assura qu’une mouche avait fait ce dégât sans importance, et n’eut qu’à essuyer le corail pour en effacer la trace. Le prince Kazatine piqua l’épingle à sa cravate sans même vouloir la regarder, et sortit, morne. 11 quitta la via Tornabuoni, fit deux ou trois détours et perdit sa direction, et soudain fit. halte encore, au seuil d’une assez pauvre boutique, étonné de la variété bizarre des objets qu’il voyait rangés derrière la vitre.
Sur une tablette inclinée étaient disposés des livres dont les titres parurent suspects au prince Kazatine ; entre les volumes, séparés par d’assez larges intervalles, des briquets, des lampes électriques, des thermomètres, des rasoirs américains et divers accessoires à l’usage des prestidigitateurs. La glace était encadrée d’une double rangée de cartes postales, toutes semblables, où l’on voyait le David de Michel-Ange, un peu trop perché sur son piédestal et déformé par cette perspective ; en bas et à droite, un gamin, qui dressait le nez vers le colosse et l’admirait d’un air narquois ; en haut et à gauche, une légende dialoguée, en vers. Cyril Arcadiévitch, qui savait un peu d’italien, mais non le patois ni l’argot, ne la put traduire ; il y démêla cependant certaines allusions, fort libres, à la pruderie de certaines personnes, qui trouvent
ce David bien inconvenant de s’exhiber si parfaitement nu sur la place de la Seigneurie, et qui souhaiteraient que Bacchus ou le jeune dieu Ampelos lui prêtassent de quoi se couvrir un peu.
Au milieu de ce cadre, que faisaient les cartes postales, se dressait une panoplie en forme d’obélisque. Il y avait là des pistolets de tous les modèles, notamment un revolver automatique, de fabrication allemande, qui n’était guère plus grand que la main et presque aussi plat qu’un portefeuille. Cyril convoita ce revolver, aussi soudainement, aussi ardemment que tout à l’heure l’épingle de corail, mais plus puérilement ; il le désira comme un jouet, et comme un jouet défendu. « Si je l’achète, pensa-t-il, qui le saura? » Le prix était inscrit en chiffres connus sur une étiquette collée à la crosse. Bien que le prince Kazatine fût riche et prodigue, la modicité de ce prix acheva de le déterminer. Il entra dans le magasin d’un pas allègre, marchanda par acquit de conscience, céda aussitôt pour gagner du temps, fit charger le pistolet, le déchargea el le recharge^ lui-même, le glissa dans sa poche, paya, partit, et reprit vite le chemin de l’hôtel.
Il avait hâte d’être enfermé, d’être seul, pour regarder la chose qu’il venait de s’offrir : il n’osait pas la regarder dans la rue. Il avait hâte d’être dans sa chambre, les verrous tirés, pour jouer à son aise, pour jouer avec le jouet dangereux. Il rougit de son enfantillage. Pour expliquer, pour justifier à ses propres yeux ce retour précipité, il allégua l’heure déjà tardive, la tombée du jour prochaine, le froid mortel du crépuscule, les ordonnances de ses médecins. Il tâtait, dans sa poche, le pistolet, et il se disait : « Maman serait folle, si elle savait que j’ai ça sur moi ! » Et il allait plus vite. Cependant, il fit encore une halte, au coin clu palais Strozzi, pour jeter les yeux sur les journaux du soir qui venaient de paraître. Il vit, en manchette, l’annonce d’un terrible accident de chemin de fer aux environs ; et il se détourna de sa route pour aller télégraphier à la princessemère :
« Si vous entendez parler d'un accident de chemin de fer près d’ict , ne vous inquiétez pas. Je suis bien tranquillement à Vhôtely et je viens de rapprendre moi-même par les journaux. »
Puis il rentra chez lui, sans méfiance, et l’aspect de sa chambre le désola. Il n’y apercevait aucun objet sympathique, sauf son revolver, qu’il venait de poser sur la table. Mais le joujou, qui lui plaisait encore, ne l’amusait plus assez pour le divertir de ses peurs vagues el de ses angoisses. Il fit un effort. Il eut la force de se dire : « Bah ! Je suis de même tous les jours à l’heure où le soleil se couche. » Et il se ressaisit. Comme sa malle était arrivée pendant qu’il était dehors, il
Têtes d’Anges.
l’ouvrit, rangea ses vêtements et son linge, prit son smoking et se mit tranquillement à s’habiller pour le dîner.
Il fut prêt une bonne demi-heure d’avance, qu’il employa à jouer, à décharger et à recharger son arme. Quand un coup de gong l’avertit que le service du dîner commençait, il la serra dans un tiroir ; puis il lut sur une pancarte affichée près de son lit que F on priait les voyageurs de ne pas laisser dans leur chambre d’objets précieux; et comme il n’en avait
Îias de plus précieux que ce revolver*
1 le remit dans sa poche, et jeta dans le tiroir son portefeuille, avec son argent.
La salle à manger était toute peinte à fresque. Une multitude de personnages mythologiques festoyaient au plafond et du haut en bas des murs. Les personnages réels, qui dînaient parmi ce décor, avaient moins de beauté. C’était, pour la plupart, de ces Allemands d’exportation, qui envahissent et qui gâtent l’Italie. Lorsque le prince entra, deux tables seulement restaient libres, celle qui lui était réservée, et une autre, de trois couverts. Il s’assit. Il se demandait pourquoi il était venu dîner : il n’avait pas faim, il était angoissé plus que jamais, il sentait qu’il ne pourrait pas avaler une seule bouchée. — Les trois derniers convives attendus parurent, — les trois dernières, trois Anglaises; et ce qui d’abord frappa Cyril, ce fut, si l’on peut dire, l’évidence de leur nationalité. Il observa même qu’il n’aurait pu, sans impropriété de langage et sans un peu de mensonge, leur attribuer toute autre épithète que leur nom de race. Devait-il seulement' les appeler « femmes », ou « jeunes filles », ces trois créatures, non certes équivoques, mais à peine matérielles? Tous les termes qui définissent trop précisément devenaient inexacts par leur précision même, et d’une lourde brutalité. Quel âge avaientelles? Leur stature, leurs corps, vigoureux et fins, et d’une forme parfaite, accusaient la jeunesse adulte ; mais Fexpression de leurs physionomies était celle de la première enfance; et l’on eût dit que, dans l’ensemble de leur personne, le corps, malgré sa force et sa grâce, ne comptait guère, la tête seule, la petite tête importait. Le prince Kazatine, qui, au cours de son perpétuel voyage, entre parfois dans les musées, se ressouvint des têtes d’anges de Joshua Reynolds, à la National Gallery de Londres. Cette comparaison même n’était pas rigoureuse.
Les trois Anglaises ressemblaient bien à des anges, mais si proches de la terre et d’une si familière allure que l’on ne pouvait pas non plus leur attribuer ce nom céleste sans injure pour leur humanité. D’ailleurs, aucune des trois ne ressemblait à aucun des anges de Reynolds. L’une était blonde, d’un blond presque nacré ; et celle-ci était vêtue d’une soie légère, couleur d’amande. Une autre,
dont les cheveux étaient roux, les regards pleins de feu, portait une robe de la même soie, mais d’un vert plus soutenu. Et la troisième, qui était brune, était aussi vêtue de soie, d’un rose pâle.
« Celle-ci, pensa le prince Kazatine, est l’ange de la mort. » Et comme elle paraissait la plus animée, la plus énergique, il s’étonna, il s’effraya, un instant, de cette pensée bizarre qui lui était venue.
Toutes les trois causaient avec volubilité ; elles avaient même, parfois, l’air de Se disputer naïvement. Cyril n’entendait pas assez bien l’anglais pour suivre une conversation ; il prêtait l’oreille cependant ; le sens des mots lui échappait, mais le timbre des voix le charmait, et certaines notes très hautes lui allaient au cœur. Les trois anges zézayaient un peu. Il se demanda : « Qui sont-elles? De quel monde? Sœurs? Amies? Pourquoi voyagent-elles ensemble? Et comment se fait-il que nul homme ne les accompagne, ne les protège? » Mais le prince Kazatine a peu d’aptitude à la psychologie ; il pose les questions et n’y répond guère ; il ne médite jamais bien longtemps : il craint de se fatiguer. Il prit garde soudain que les trois inconnues lui avaient donné une distraction et qu’il venait de tâter de son dîner machinalement. L’angoisse le reprit aussitôt. Il repoussa son assiette, se fit apporter du café, en but quelques gouttes, et quitta la salle.
Il remonta dans sa chambre, tira de sa poche le revolver, et l’y replaça, ne sachant plus pourquoi il l’avait tiré.
Puis il mit un gros manteau d’hiver et s’en alla encore flâner par les rues. La fraîcheur du soir ne lui parut point déplaisante ; mais il ne rencontra pas une âme dans tout le borgo Ognissanti, et il fut accablé de tristesse. Il se trompa de chemin, cette fois. Il se perdit dans des ruelles désertes, mal éclairées, qui lui semblèrent des coupe-gorge. Et puis, en marchand au hasard, il arriva sur la place Victor-Emmanuel, où il y avait foule. L’orchestre d’une brasserie jouait la valse de la Veuve joyeuse. Des gens entraient par fournées dans un cinématographe. Tout ce bruit, ce mouvement, auquel il ne pouvait pas participer, l’importuna, le démoralisa. Il n’aurait su dire de quoi il souffrait, et il souffrait à crier, à pleurer. Tout droit, très vite, il rentra. Chez lui, d’abord, il tira le verrou; puis, il le rouvrit, après réflexion, et cependant toujours sans avoir conscience. Il jeta ensuite son manteau sur un fauteuil, quitta son smoking, et se dirigea vers la sonnette, qui était entre la porte et le lit. Il lut, sur un carton glissé entre les fils et le mur : Un coup de sonnette pour le sommelier, deux coups pour la femme de chambre , trois coups pour le valet. Il se dit : « Qui sonnerai-je? » Et il ne songea pas à se demander pourquoi il pensait sonner ; mais il n’osa point
Têtes d’Anges.
sonner la femme de chambre ; il craignit que le valet ne fût quelque portefaix allemand ; alors, il toucha une seule fois le bouton. Il revint vers la table, prit le revolver., le tourna contre lui et, sans l’appuyer contre sa poitrine, de loin,
Le sommelier répondit, avec un fort accent tudesque, que le médecin allait venir.
« Allons, bon ! se dit Cyril, le Sommelier aussi est Allemand. »
Puis ses idées se brouillèrent, il crut
TOUTES LES TROIS CAUSA1EN1 AVr.C VOLUBILITÉ.
sans viser, il tira ; et il perdit tout Sentiment.
Quand il reprit connaissance, il était sur le lit. Un homme en habit noir était penché sur lui. Il se rappela qu’il avait sonné le sommelier, et il se rappela ensuite qu’il avait tiré sur lui-même.
Il dit :
— Ce ne sera rien. Ne télégraphiez pas à ma mère.
rêver, dormir. Une douleur atroce, mais brève, le réveilla. Il ouvrit les yeux, vit un autre homme, le médecin. Il l’entendit qui disait :
— Ce n’est rien du tout.
Cela ne lui fit ni plaisir ni peine. Mais, à ce moment, il se rappela les trois Anglaises, et il dit :
— Ne télégraphiez pas à ma mère.
Faites venir les anges.
Tètes d’Anges.
Le médecin murmura :
— Il délire.
Il répliqua, avec colère :
— Non, je sais ce que je dis ! Je vous dis que je veux voir les anges, les trois anges de Reynolds !
Et, de nouveau, il s’évanouit.
Après la douleur très vive, mais brève, que lui avait causée le médecin en lui faisant un premier pansement, et jusqu’au jour de sa guérison, Cyril Arcadiévitch. ne ressentit plus la moindre souffrance. Il éprouvait au contraire un bien-être.
Pour les faibles, pour les scrupuleux, pour les pauvres de volonté, nul état n’est plus voluptueux que la maladie :
enfin, ils peuvent s’abstenir, sans remords, de tout effort ; ce n’est pas seulement leur droit, c’est leur devoir, de ne pas bouger. Ils demeurent étendus. Ils n’ont plus de responsabilité. Ils sont passifs aux mains de ceux qui les soignent. Ils se taisent ; ils ferment les yeux, tous leurs sens, ils vivent le moins possible, et ils goûtent le plaisir délicat de s’anéantir sans mourir. La nonchalance, qui était leur péché naguère et qui leur était défendue, leur est ordonnée : cette contradiction les fait sourire, ils éprouvent une joie malicieuse, ils s’amusent. Les jours de maladie sont des jours de vacances, pour ceux à qui pèse ordinairement la vie.. Et puis, ils se dépensent si peu, il leur suffirait alors de si peu de force, qu’ils en ont trop ; et cet excès inaccoutumé, qui les flatte, les met, ainsi que les enfants, en humeur de jouer.
Le bienfait le plus appréciable de l’état de maladie, c’est que la notion de la durée se perd. Rien ne mesurait plus le temps au prince Kazatine, parce qu’il n’avait pas de sensations diverses et successives : il n’en avait qu’une seule, vague et continue, il ne sentait que sa langueur. Il prenait garde à ne point penser ; si par hasard une idée lui venait, avec une prudence instinctive il la repoussait, sans peine : car ce n’étaient que des fantômes d’idées, qui se dissipaient au premier signe. Ainsi, quand il lui arrivait de se demander pourquoi il avait fait ce geste meurtrier depuis lequel il était couché sur ce lit, il ajournait l’examen d’une question trop difficile pour un malade, pour un blessé, et d’ailleurs si oiseuse ! Il lui était singulièrement agréable de ne plus faire aucune distinction entre le jour et la nuit. Il voyait toujours ses rideaux croisés, la même veilleuse. Sans être agité, ni fiévreux, il n’avait pas de vrai sommeil ; mais il passait le jour et la nuit dans une même
somnolence. 11 ne se souciait pas de dormir plus profondément, mais il ne voulait pas qu’on le tirât de sa torpeur ; et il se laissait manier sans rien dire, sans faire aucun mouvement, par les personnes étrangères et inconnues qui s’occupaient de lui.
Il songeait : « Ce n’est pas si triste d’être malade au loin, à l’étranger. Ne suis-je pas soigné ici mieux que je ne pourrais l’être chez moi, avec autant de dévouement, avec plus de discrétion? »
Et il imaginait la princesse-mère courant, criant : « Vous aviez bien besoin d’acheter ce pistolet ! Vous deviez songer que vous n’êtes pas seul au monde. Au moins vous n’allez pas mourir? Cyril Arcadiévitch, jurez-moi au nom du Père que vous ne mourrez pas !» — « Elle serait insupportable ! se dit-il. Mon Dieu ! pourvu qu’on ne lui ait pas télégraphié ! » Il entr’ouvrit les yeux. Une lueur un peu plus vive venait de frapper ses paupières. Une femme, qui lisait au pied du lit, avait démasqué la veilleuse en faisant une légère retraite de corps. Le visage fut éclairé un instant. Cyril reconnut un des trois anges.
D’abord, il eut peur, parce que c’était l’ange aux cheveux noirs, celui qu’il avait appelé l’ange de la mort. Mais il se sentait trop bien pour avoir peur longtemps, et il fut seulement intrigué. Il garda bien de laisser voir à la céleste créature qu’il l’eût surprise et reconnue. Il demeura encore plus sévèrement immobile, reteint son souffle, et entre les cils de ses yeux qu’il avait presque refermés, se mit à guetter, avec une patience de sauvage à l’affût. Des heures, plusieurs heures sans doute, s’écoulèrent ; mais sa patience était infatigable, puisqu’il n’avait plus conscience du temps. Enfin, quelqu’un ouvrit la porte doucement.
Comme Cyril ne voulait pas tourner la tête, il dut, pour savoir qui entrait, attendre que l’on fût arrivé au pied de son lit. Il ne doutait pas que la nouvelle venue ne fût l’une des deux autres Anglaises ; mais il était curieux de savoir laquelle. C’était l’ange aux cheveux auburn. Quelques mots furent échangés, à voix basse. Puis l’ange de la mort se glissa dehors et referma la porte sans le moindre bruit ; et l’autre prit sa place, et son livre, se mit à lire ; Cyril se remit à observer ; et le temps recommença d’être pareil à F éternité, qui ne se partage pas en jours ni en heures et dont chaque moment est infini.
Mais la conscience de Cyril Arcadiévitchpeuàpeu s’obscurcissait. Il s’assoupit. Il ne lutta point : il était tranquille, il était sûr qu’en se réveillant il verrait au pied de son lit le troisième ange, qui aurait pris la place du second ; et ce fut en effet l’Anglaise si blonde, aux cheveux nuancés de nacre et d’argent, qu’il aperçut, d’abord que se rouvrirent ses
Têtes d’Anges.
yeux. Elle s’était posée sur la même chaise, et elle lisait le même livre. Et plus tard, quand elle partit, la première revint ; et ainsi de suite ; et Cyril fut dès lors certain qu’elles se succéderaient ainsi toujours, dans le même ordre, et qu’elles ne le laisseraient jamais seul. Il ne fut pas certain par raisonnement, mais par habitude, de la même façon que les honin^s primitifs assurèrent peu à peu au cours des siècles leur connaissance des lois naturelles et les principes mêmes de leur raison. Il comprit que ses trois gardiennes avaient divisé les vingtquatre heures du jour en trois parties
heures où la garde était relevée, la sentinelle qui achevait sa faction ne quittait plus si vite la place à l’autre sentinelle qui lui succédait. Elles demeuraient quelques instants à causer ensemble et ne paraissaient plus se soucier de parler tout bas, ni d’éviter le moindre bruit. Le prince Kazatine en conclut qu’il n’avait plus besoin de ménagements et qu’il était hors de danger.
Bientôt même, il advint à maintes reprises que les trois anges se rencontrèrent dans la chambre et s’y oublièrent à babiller, en étouffant, il est vrai, leur voix, mais avec beaucoup d’animation