‹ L'autre aventure du joyeux garçon;Chapitre 19 sur 43 · CIRYL RECONNÛT UN DES TROIS ANGES · texte numérisé non relu

CIRYL RECONNÛT UN DES TROIS ANGES

égales, et que chacune tour à tour le veillait, comme, sur un navire, les officiers font le quart.

Il ne songea pas à se demander : « Qui sont-elles? Gomment ont-elles su?... Qui a pu les avertir et les intéresser pour moi? » Il ne se rappela même pas qu’il avait dit : « Faites venir les anges. » Mais, comme il était surtout bien élevé, ses instincts de politesse se ravivèrent, alors que son entendement et sa mémoire demeuraient encore engourdis ; et il sentit qu’il avait le devoir de remercier ces charitables infirmières. Cependant, il n’en fit rien d’abord, par paresse. Il ne concevait pas qu’il pût tourner une phrase, prononcer un mot, et il pensait que ce serait, hélas ! fini d’être malade s’il recouvrait l’usage de la parole. Mais il continua d’épier ; et il observa qu’aux

et de volubilité. Cyril Arcadiévitcli les écoutait de toutes ses oreilles, bien qu’il ne comprît point l’anglais ; il s’accoutumait à certains mots, qu’il entendait souvent répétés, et finissait même par leur prêter un sens, probablement arbitraire ; il apprit dsu moins les trois petits noms de ses gardiennes. La blonde s’appelait Cissy, et Kazatine savait par grand hasard que c’est le dimunitif de Cécile. Celle dont les cheveux étaient de nuance auburn s’appelait Winny, et il entendit nommer Djîne la troisième, qui avait des cheveux presque noirs, un air guerrier et à la fois enfantin. Cyril ne parlait point l’anglais, mais ce n’était point faute d’avoir pris des leçons : il connaissait un peu la prononciation et l’orthographe, et savait que Djîne doit s’écrire comme le prénom français de

Têtes d’Anges.

Jean. Il crut en effet se souvenir que certaines femmes anglaises portent ce prénom cle garçon. Les conversations de Winny, de Gissy et de Jean ressemblaient fort quelquefois à des disputes, mais toujours amicales et gaies. Gomme, en se chamaillant, elles ne quittaient point des yeux leur malade, Gyril pensa qu’il était Tunique objet de ces discussions, et cela lui parut tout naturel, mais fort agréable.

Il fit réflexion un beau jour que ces trois jeunes filles voyageaient sans doute pour leur plaisir et qu’il devait être pour elles un bien fâcheux embarras. Il s’avisa que son devoir était moins de les remercier que de leur présenter ses excuses au plus tôt. Mais il trouva encore des prétextes pour différer. D’abord, il se persuada qu’il devait s’excuser à chacune en particulier, et ne point profiter du moment où elles se trouvaient réunies, comme pour épargner sa peine et se débarrasser de la chose en une fois. Il se demanda ensuite par laquelle des trois il commencerait ; et comme il n’avait point de motif pour choisir Winny plutôt que Gissy, ou Gissy plutôt que Jean, cela pouvait encore traîner indéfiniment. Il croyait bien cependant être plus à son aise avec Jean, peut-être à cause du prénom masculin, ou sinqùement parce qu’elle se trouvait dans sa chambre quand il y pensa ; mais il hésita tout le temps de la faction, et laissa Jean partir sans avoir rien dit. Ge fut la rousse Winny qui vint ensuite, et Gyril ne put se résoudre à desserrer les dents II fit de même pendant toute la faction de Cissy, et fut bien honteux de se trouver au même point lorsque Jean reparut.

Il voulu! en finir. Mais c’est qu’il avait peur de ne plus savoir parler ! Il éprouva une joie extrême et un sentiment de fierté quand il entendit sa propre voix ; et sa phrase ne lui sembla point trop mal tournée. Il avait parlé français :

Jean lui répondit dans la même langue.

Elle lui assura qu’il était guéri grâce à Dieu, et qu’elle s’en réjouissait cordialement ; puis, devinant sa curiosité, elle prévint ses questions ; elle dit qu'un domestique avait conté l’accident à ses deux amies et à elle-même, après dîner, dans le hall, alors elles étaient venues soigner le blessé : n’est-ce pas le devoir de toute femme, du moins chrétienne?

Elle devina aussi que le prince ne serait pas fâché de savoir plus précisément à quelles femmes chrétiennes il avait affaire, et l’en instruisit sans fausse honte, mais avec la réserve anglaise : elle ne dit que ce qui était nécessaire à la rigueur pour rendre possible la suite de 1 entretien :

— Nous ne sommes pas sœurs, ni parentes, mais amies. Nous avons les mêmes opinions et les mêmes goûts.

Nos chers parents nous permettent de voyager comme de libres filles, mais

toujours trois ensemble, et nous visitons spécialement les musées.

— Je sais déjà vos noms, dit le prince avec feu. Vos deux amies s’appellent Winny et Gissy, et vous vous appelez Jean.

Elle rougit. Cyril se sentit moins intimidé.

— Je vous demande pardon, fit-il un peu plus bas, j’ai remarqué... Lorsque vous vous trouvez toutes les trois réunies dans ma chambre, vous parlez, vous parlez !... avec une passion !... On dirait que vous vous disputez... Je ne sais pas l’anglais, je ne peux pas suivre... Ditesmoi, je vous prie, miss Jean, ce qui vous intéresse si fort?

(Il prenait malgré lui, par avance, un air de confusion et de coquetterie.)

Miss Jean rougit encore, et dit :

— Oh ! ce n’est rien. Souvent nous parlons politique. Mais nous sommes justement d’accord, du moins sur le suffrage des femmes.

Le prince Kazatine fut déçu et révolté. Outre qu’il ne pouvait point concevoir que Ton s’occupât de ces sottises et non de sa personne, il avait horreur des suffragettes.

— Je croyais, dit-il avec amertume, que vous parliez aussi un peu de moi.

— Oh ! oui, répondit naïvement Jean.

Mais je ne voulais pas vous le dire, parce que je crains que vous ne soyez pas encore assez solide pour entendre de telles choses.

— Quelles choses? fit le prince rasséréné. Je suis tout à fait d’aplomb.

— Nous nous demandons, fit-elle avec un peu d’embarras, quel motif a pu vous pousser à commettre l’acte criminel contre vous-même ; et cette fois nous sommes chacune d’un avis différent.

— Ah ! dit le prince, bien content :

car il pressentait que ses trois gardiennes, après l’avoir guéri, l’allaient encore éclaircir des mobiles de son acte, où il était le premier à ne rien comprendre.

Et vous, ajouta-t-il, qu’en pensez-vous?

— Je ne puis vous le dire maintenant, s’empressa de répondre miss Jean ; car le temps de ma garde est fini et voici Winny.

La porte s’ouvrit, Winny parut.

Miss Jean, au lieu de s’attarder comme les autres jours, se leva tout aussitôt, gagna la porte, et dit seulement :

— Ma chérie, vous trouverez notre malade beaucoup mieux. Et même, il parle.

— - Réellement? fit Winny, qui cependant prit le livre, s’installa dans le fauteuil, et ne sembla point disposée à rien

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changer de ses habitudes ni à s’entretenir avec le prince.

Mais quand elle eut retrouvé la page où, lors de sa garde précédente, elle avait interrompu sa lecture, elle posa le livre ouvert sur ses genoux et se mit à regarder le malade, fixement, sans rien dire ; et comme la veilleuse, placée derrière elle, éclairait faiblement le lit, elle apercevait les traits de Cyril Arcadiévitch, au lieu qu’il avait beau la regarder, il ne la voyait point du tout. Elle s’avisa de cette inégalité et en fut gênée, car elle était d’une scrupuleuse politesse.

— Souhaitez-vous, dit-elle, que j’éteigne la petite lampe et que j’ouvre les 'rideaux?

— Oh ! oui ! dit Cyril.

Elle se releva, disant :

— Je suis contente que vous êtes bien.

Il ne répondit que par une sorte de petit grognement joyeux. Puis il ferma les paupières, afin de n’être pas surpris par l’éclat de la lumière naturelle dont il était depuis si longtemps désaccoutumé ; mais le jour était pâle et ne l’offensa point, et lorsqu’il rouvrit les yeux craintivement, ce fut le visage de Winny qui l’éblouit. Déjà elle s’était rassise entre le lit et la fenêtre, et le soleil, pâle à l’extérieur, devenait resplendissant en se jouant parmi ses cheveux roux ; une gloire de feu subtil environnait cette chevelure, dont la masse demeurait sombre comme un brasier où l’ardeur couve, trahie par les flammes légères qui à la surface s’allument et s’évanouissent et dansent ; et des nuances miraculeuses cernaient le contour de sa figure : elle ressemblait à un beau fruit mûr, à une pêche veloutée de feu.

« Hélas ! se dit Cyril Arcadiévitch, moi, je ne dois pas avoir si belle mine ; je ne dois pas faire plaisir à voir. » Mais il songea qu’il pouvait être intéressant, et cette pensée le réconforta. Afin de ne point trop déplaire, il sourit, mais il ne dit rien encore ; Winny se taisait de même, et un temps fort long s’écoula.

Puis, brusquement, Cyril reprit :

— En effet, je viens de causer avec miss Jean, très longtemps, et cela ne m’a point fatigué.

Il sentit que, cette fois encore, il parlerait sans difficulté et qu’il tournerait bien ses phrases. Alors, rien ne l’arrêta plus.

— J’ai d’abord remercié votre amie, dit-il, et, à votre tour, je vous remercie des soins que vous m’avez prodigués sans me connaître... Je m’excuse de tout le dérangement que je vous ai occasionné ; car il ne me paraît pas probable que vous soyez venues à Florence pour faire ce métier de nurses...

Il reprit, après une pause brève :

— J’ai demandé à miss Jean... je suis curieux de savoir... ce que vous pensez... de ce que j’ai fait...

— C’est un crime, répondit missWinny, sans marquer une réprobation trop forte, ruais si naïvement que Cyril se mordit les lèvres pour ne pas rire. Il repartit :

— Oui, c’est un crime... évidemment v. Mais ce n’est pas ce que je voulais d'ire... Je désire savoir quel mobile vous attribuez... à ce crime... Car je vous avouerai que, moi-même, je n’y comprends rien.

— Loué soit Dieu ! dit Winny. Vous êtes donc moins coupable.

— N’est-ce pas?... J’ai donc questionné miss Jean, et elle m’a répondu que... sur les mobiles... vous étiez chacune d’un avis différent... quoique vous vous entendiez d’ordinaire assez bien, notamment sur la politique.

— L’autre mois, dit Winny en secouant sa crinière, nous fûmes arrêtées toutes les trois ensemble pour avoir assailli et battu le premier ministre. Je le battais seule; mais Jean tenait ses mains et Cissy* tenait ses genoux.

— Oh !... fit le prince, attristé (car l’idée de ces divers gestes lui gâtait un peu la physionomie des trois anges).

J’espère, ajouta- t-il, que rien de trop désagréable n’en est résulté pour vous?

Il "le disait par pure politesse ; car il ne pouvait se défendre de penser: « Elles ne l’auraient pas volé. »

Winny répondit fièrement :

— Nous fîmes six jours de hard labour, mêlées à des femmes alcooliques, et à d’autres, prostituées.

— Oh !... dit encore le prince.

Elle poursuivit :

— Je refusai la nourriture ; mais, ma détention n’étant pas assez longue, je survécus ; et ensuite, je n’avais plus de raison pour mourir de faim.

— D’ailleurs, c’est un crime, fit doucement le prince, avec une ironie que Winny ne soupçonna point.

Toutefois, elle eut un petit accès de méfiance, et dit d’un ton presque menaçant :

— Est-ce que vous n’êtes pas partisan du vote pour les femmes? Est-ce que vous ne trouvez pas que les femmes valent autant que les hommes?

— Je trouve même, repartit le prince Kazatine, qu’elles valent beaucoup mieux. Mais ces questions d’intérêt général ne m’occupent guère pour le moment. Je suis un peu égoïste, comme tous les malades. Je ne me soucie pas... pardonnez-moi... je ne me soucie pas de vos opinions politiques. J’aimerais mieux, chère miss Winny, que vous me dissiez ce que vous pensez de mon suicide.

Elle parut fort embarrassée, bien que l’hésitation ne soit pas le propre des apôtres et des martyrs ; ensuite, elle fronça les sourcils, et répondit du ton le plus catégorique :

— Je pense que vous avez commis cette chose parce que* vous êtes sans patrie.

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— Moi, sans patrie? se récria le prince Kazatine.

— Ne voyagez-vous pas toute l’année?

dit Winny sévèrement.

— Oui, dit "le prince. Comment le savez-vous?

— C’est, dit-elle en rougissant, que, le premier soir, nous avons cherché votre nom sur vos bagages, et ils portent aussi de nombreuses étiquettes d’hôtels, Cairo, Cannes, Evian, Montreux. Si donc vous passez l’hiver en Egypte, le printemps sur la riviera, l’été sur le lac de Genève, au midi, regardant le nord, et l’automne sur ce même lac, au nord, regardant de l’autre côté, aucune saison ne vous reste pour habiter chez vous, en Russie. Je pense que vous êtes le véritable Juif errant, et je vous plains.

— Est-ce que vous ne voyagez pas aussi? dit Cyril Arcadiévitch.

— Certes, Mais moi je pars, et je reviens. Mes frères aussi partent et reviennent. Ils sont nombreux. L’aîné est maintenant aux Indes, un autre au Klondyke, et plusieurs en divers lieux de l’Afrique. Je ne me souviens pas que, depuis ma naissance, tous se soient trouvés réunis dans la douce maison paternelle ; mais il n’importe, car tantôt l’un, tantôt l’autre retourne, et c’est là que nous écrivons. Nous avons... comment dites- vous?... ce port d’attache. Vous ne semblez pas avoir de port d’attache. C’est affreux.

— Oui, murmura le prince Kazatine, c’est assez pénible.

Il songeait : « Serait-ce vraiment pour ce motif que je suis dégoûté de la vie? Mais alors, c’est effrayant ! Car je ne puis modifier mon régime. Il n’y a donc pas de raison pour que je ne recommence pas demain à vouloir me tuer. » Cette pensée l’affecta si cruellement que son visage s’altéra.

— Etes- vous fatigué? dit Winny.

— Un peu, dit-il.

; - — Alors, taisez-vous.

Elle reprit le livre. Il fit un effort d’imagination, il s’efforça passionnément de se rappeler les rues et les édifices de Saint-Pétersbourg (qu’il n’aimait guère), et surtout le domaine de campagne où il avait passé son enfance, qui ne lui avait pas laissé de souvenirs bien vifs. Mais, peu à peu, il s’apaisait, et il se rassurait. L’hypothèse de Winny, qu’il avait prise d’abord pour parole d’évangile, lui parut de moins en moins probable, à mesure que l’heure approchait où l’ange roux allait céder la place à l’ange blond; et il pressentait même qu’il n’y croirait plus du tout dès que Winny aurait disparu.

Il attendait avec impatience le changement de garde, qui s’opéra comme le précédent. Winny s’esquiva aussi vite que Jean, et dit à Cissy les mêmes choses que Jean lui avait dites. Cyril Arcadié¬

vitch s’amusa, par malice, à répéter les questions où Winny avait déjà répondu, et Cissÿ lui fit à peu près les mêfhes réponses, lui cbhtâ les mêmes hlsthifes. Elle ne parut pas moins embairâsfeée quand il la mit au pied du mur et lui dit :

— Pourquoi ai-je voulu mourir? Qtl*en pensez- vous?

Mais elle répondit, d’un ton àüssi catégorique :

— Je pense que vous avez voulu mourir parce que vous êtes sans religion.

— Par exemple ! s’écria Cyril Arcadiévitch, sérieusement fâché.

Le fait est qu’il avait, au contraire, beaucoup de religion. Il ne savait pas pourquoi, mais il avait beaucoup de religion.

— Mais, dit Cissy avec dédain, vous pratiquez une religion idolâtre. C’est donc comme si vous n’en aviez aucune.

— Permettez... dit-il.

Elle ne permit point, et fit un véritable prêche. Elle fulmina contre les momeries orthodoxes et le culte des images. Cyril, blessé, lui remontra qu’il n’y a pas tant de différence entre l’anglicanisme et la superstition catholique, laquelle diffère extrêmement peu de l’orthodoxie. Elle prit un air de reine offensée, et déclara qu’elle ne tiendrait jamais pour chrétiens des gens qui touchent l’épaule droite avant l’épaule gauche quand ils font le signe de la croix.

Cet argument bizarre cloua, si l’on peut dire, Cyril Arcadiévitch, qui fut, de surcroît, tout effarouché par une association d’idées plus bizarre encore : il avait gardé l’habitude pieuse de n’entrer jamais, le matin dans sa baignoire sans faire justement le signe de la croix, et trouva fort peu convenable que l’un des trois anges lui suggérât de telles images. Il perdit la parole, Cissy ne la perdit point, et entreprit de le convertir sans désemparer. Elle était animée de l’esprit des apôtres, mais elle ne possédait point la science des pères de l’Eglise. Heureusement, quand elle vit qu’il ne répondait plus, elle craignit de l’avoir fatigué.

— Etes-vous plus mal? dit-elle avec effroi.

— Je ne suis pas très bien, murmurat-il, de mauvaise foi, car il ne s’était jamais senti mieux ; mais toute cette théologie l’assommait.

Cissy, qui était pleine de bonté en dépit de son zèle, remit sa sainte tâche au lendemain, reprit son livre, et même pour sauver une âme, elle n’aurait plus desserré les dents.

Lorsque Jean vint la relever, elle dit avec agitation :

— Le malade était mieux, il est maintenant plus mal, c’est ma faute, ayez soin de le laisser tranquille.

— Je vous prie de ne pas me laisser tranquille, dit Cyril Arcadiévitch dès qu’il se trouva tête à tête avec Jean,

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