MAIS, DIT CISSY AVEC DÉDAIN, VOUS PRATIQUEZ UNE RELIGION IDOLATRE
mais de m’expliquer mon geste. Vos deux amies viennent de me dire ce qu’elles en pensaient ; à présent, c’est votre tour. Je suis parfaitement en état de vous écouter.
Miss Jean hésita comme les autres, rougit assez fortement, et répondit enfin, avec la même assurance et la même netteté :
— Je pense que vous avez voulu mourir parce que vous avez un amour contrarié.
Le prince Kazatine jeta un faible cri, de surprise, de douleur, de pudeur :
comme un enfant qui ne connaît encore le péché que de nom et de réputation, et que son confesseur effarouche par une question maladroite. Il protesta, en rougissant, avec indignation :
— Un amour contrarié ! Moi î Qui peut vous faire croire?... Je vous jure...
Têtes d’Anges.
Elle ne douta plus : il se défendait trop. Mais elle fut effrayée de Tétât où elle le voyait. « J’avais bien besoin, se dit-elle, de lui rappeler son malheur et de raviver cette autre blessure ! » Bourrelée de remords excessifs, pleine d’une maternelle sollicitude, elle s’approcha du lit. Cyril Arcadiévitch s’était soulevé : elle l’obligea de reposer sa tête sur l’oreiller : elle lui essuya le front ; elle sourit, et lui dit, tout doucement :
— Vous ne seriez pas le premier à qui une chose pareille arriverait.
Elle lui assura que toutes les créatures humaines éprouvent le sentiment de l’amour :
— Il n’y a pas de honte...
L’ombrageux Cyril Arcadiévitch crut apercevoir de l’ironie dans le sourire de miss Jean, et aussitôt toutes ses idées se retournèrent. Il n’y a pas de honte à éprouver l’amour : il y en a peut-être à 11e l’avoir éprouvé jamais? Cyril fut tenté de se contredire, de mentir, de crier à miss Jean : « Oui, si j’ai voulu mourir, c’est à cause d’un amour contrarié ! » Mais le premier effort qu’il avait fait, en protestant, l’avait épuisé. D’ailleurs, miss Jean ne voulait plus qu’il parlât ; et, pour lui signifier cette consigne, déjà elle s’était assise, elle lisait; elle tenait même le livre tout près de son visage, afin de ne pas regarder Cyril malgré elle et le gêner. Il était trop las pour être désobéissant : il se tut ; et il profita du silence pour réfléchir.
Il savait bien que ce n’était pas sa faute s’il n’avait jamais vécu par le cœur. De nature, il n’était point sec, ni égoïste ; mais, quand on est contraint de se soigner du matin au soir, que peut-on offrir de soi aux autres? Aimer, c’est un luxe ; et Cyril, qui pouvait se les permettre tous, se sentait, pour les choses du cœur, aussi dénué qu’un misérable mendiant. On ne reproche pas aux pauvres leur pauvreté. Au temps de son enfance et de sa première jeunesse, avant cette fatale consultation des médecins qui l’avait obligé de ne plus penser qu’à lui-même, il avait eu de naïves et nobles amitiés, il avait eu des velléités d’amour pour des jeunes filles de son monde et de son âge. Un peu plus tard, par esprit d’imitation plutôt que par tempérament, pour faire comme ses camarades, il avait eu des maîtresses de hasard, quatre ou cinq ; et il regrettait bien, entre parenthèses, de ne pouvoir pas décemment informer miss Jean de cette circonstance. Enfin, il avait contracté une liaison plus sérieuse, plus coûteuse, mieux appropriée à son rang et à sa fortune. Cette liaison, même, n’était, pas rompue ; mais les relations qu’il entretenait avec la chanteuse Mimi Kroutchine n’étaient pas d’une intimité très étroite : à Pétersbourg, il ne la voyait presque jamais, et, naturellement, depuis qu’il habitait à l’étranger,
il ne la voyait plus du tout ; mais il lui faisait tenir par son intendant une somme importante le premier et le quinze de chaque mois, et des cadeaux splendides quatre fois par an : à Noël, à Pâques, à l’Assomption ou Sainte Marie (puisque Mimi est Marie, comme Cissy est Cécile) et le 6 octobre, jour de naissance de Mimi Kroutchine. Cyril ne s’occupait pas plus de ces vingt-huit échéances que de ses autres règlements de comptes : l’intendant avait des ordres une fois pour toutes et choisissait même les cadeaux. Mimi Kroutchine ne manquait jamais de remercier, au moins par une carte postale, son invisible amant, qui tantôt lui répondait, et tantôt ne lui répondait pas. « Toutes les créatures humaines éprouvent le sentiment de l’amour... » Évidemment, un ange tel que miss Jean n’avait pas pensé faire allusion à cette sorte vulgaire d’amour ; Cyril n’en regrettait pas moins de ne pouvoir pas lui révéler l’existence de Mimi Kroutchine, et lui démontrer qu’ après tout il était capable d’amour, comme tout le monde, puisqu’il paraît que c’est une règle, un usage, c’est un devoir d’aimer.
Cette idée de devoir lui rappela, par analogie, les devoirs de simple politesse qu’au début de sa convalescence il avait différé si longtemps de remplir ; et alors il se demanda s’il était vraiment quitte envers miss Jean, si un peu de reconnaissance suffisait à payer ce dévouement, cette charité extraordinaire, si enfin il ne lui devait pas quelque chose de plus. Mais quoi? L’amour?...
Il se sentit comme illuminé, mais intimidé prodigieusement. Il ne doutait déjà plus que son devoir, en effet, ne lui prescrivît d’aimer, d’aimer miss Jean ; et il souriait, encore comme un enfant, à qui Ton ordonne quelque chose de très difficile, et qui dit en souriant niaisement : « Dame, je ne s-ais pas si je pourrai », et qui, par une câlinerie, implore du moins l’aide des grandes personnes.
Mais c’est que, justement, il se demandait si miss Jean n’allait pas l’aider elle-même beaucoup dans cette entreprise si ardue. Il essayait de se rappeler le timbre et l’accent de sa voix quand elle avait dit : « Je pense que vous avez un amour contrarié. » Il essayait de se rappeler ses autres paroles, ses façons d’être, ses mines, son sourire, et, au lieu de l’ironie qu’il avait cru tout à l’heure apercevoir, il y voulait voir à présent du dépit, qui sait? de la jalousie. « Si elle m’aimait? » Il ne trouvait point cela invraisemblable ; il avait trop d’ingénuité pour n’être pas aussi un peu fat ; et comment expliquer, sinon par T amour, ce dévouement hors de mesure qui ne pouvait être payé que par l’amour?
La rigueur de ce raisonnement plut à Cyril Arcadiévitch. Impatient de vérifier
Têtes d’ Anges.
par l’expérience, l’hypothèse qu’il avait déduite, il tenait ses yeux fixés sur miss Jean, d’autant plus hardi que, dérobée derrière son livre, elle ne pouvait s’apercevoir de cette surveillance. Il se disait malicieusement : « C’est elle qui n’ose plus m’envisager elle est plus intimidée que moi ; elle boude peut-être, elle m’aime ! » Et son cœur bondissait de joie ; mais il éprouvait une joie de l’intelligence, plutôt que de la sensibilité : il venait de raisonner juste et de résoudre un difficile problème ; il connaissait, pour la première fois de sa vie, l’enthousiasme de la découverte, les émotions saisissantes de l’évidence, cette gaieté légère et saine que procure la certitude. Il était si naïvement assuré de l’amour de Jean qu’il rougissait de s’être laissé distancer par elle à ce point ; et comme il n’avait pas le temps à perdre s’il voulait la rattraper, vite il se mit à passer en revue toutes les beautés de la jeune fille présumée amoureuse qui le pouvaient mieux déterminer à l’aimer aussi, afin de hâter, de forcer l’amour naissant.
Ce qui le séduisait surtout, c’étâit le caractère angélique de miss Jean et, si l’on peut dire, son air d’immatérialité. Cela lui paraissait, en quelque sorte, rassurant. L’amour d’une créature si éthérée n’était concevable que hors du monde réel. Un commerce purement idéal n’effrayait plus Cyril Arcadiévitch. Il n’approfondissait pas ce sentiment de confiance qu’il éprouvait ; mais, s’il eût osé le traduire littéralement et très vulgairement, il aurait dit : « Je peux aimer cette jeune fille, avec elle je ne risque 4rien. » Tranquille sur ce point, il la considérait plus humainement et redescendait du ciel sur la terre. Il goûtait l’élégance un peu singulière de Jean, son allure décidée, ses gestes précis, sa voix ferme et cependant si douce, et ce je ne sais quoi de moins féminin qui lui était comme imposé par une influence mystérieuse de son prénom. Il se rappelait tantôt les traits de son visage, ou un mot tombé de ses lèvres, ou les humbles services qu’elle avait daigné lui rendre, et il ne savait point ce qui touchait plus effectivement son cœur et son imagination ; entre tant de raisons d’aimer, il avait l’embarras du choix ; il se disait : « Je l’aimerai pour ceci. . non, pour cela. » Il ne disait point : « Je l’aime. » Car il avait un scrupule d’exactitude, et il sentait bien qu’il n’était pas encore au moment d’aimer, mais qu’il faisait un exercice et qu’il pratiquait un entraînement.
Ce travail lui parut, à la longue, pénible. Il se dit naïvement : « Reposons-nous, en voilà assez pour aujourd’hui » ; et tout aussitôt il put suspendre sa pensée, comme un plongeur retient sa respiration. Un mouvement qu’il fit inquiéta miss
Jean. Elle abaissa enfin le livre et dit d’une voix altérée :
— Est-ce que vous n’êtes pas bien?
— Oh ! si, dit-il, très bien.
Et il s’assoupit.
Quand il se réveilla et reprit conscience, son premier soin fut de regarder miss Jean : il vit miss Winny à sa place, et il fut bouleversé. Il songea tout d’un coup que son idéologie amoureuse s’appliquait à Winny comme à Jean, et que, s’il avait le devoir d’aimer celle-ci, il n’était pas moins tenu d’aimer l’autre, par devoir.
Gomment if avait-il pas aperçu de prime abord une vérité si apparente? En revanche, il s’avisa que la logique ne lui permettait pas non plus de privilégier les deux premières au détriment " de Cissy. Mais il put assez facilement écarter la pensée de Cissy, qui n’était pas encore là, de même que la pensée de Jean, qui n’y était plus, et les perfections de Winny, actuellement présente, les motifs ou les excuses que l’on pouvait avoir de l’aimer, obsédèrent seuls son imagination. Il n’examinait pas un à un, avec méthode, les titres de Winny, comme précédemment ceux de Jean : tous lui venaient à l’esprit ensemble et confusément, soit que la figure de l’ange roux, plus ardente et plus passionnée, provoquât ce délire, ou qu’il eût simplement un peu de fièvre, pour avoir trop rêvé.
Il avait de nouveau perdu la notion de la durée ; ou bien c’est qu’il ne s’était réveillé qu’au moment que Winny allait partir : il lui sembla qu’il venait seulement de commencer de s’occuper d’elle quand elle fut relevée par le troisième ange. La blonde, la pâle Cissy parut, et soudain la fièvre de Cyril Arcadiévitch tomba. Une sueur bienfaisante rafraîchit ses tempes. Il sentit une aise si vive qu’il se dit : « Mon devoir d’aimer est sans doute le même à l’égard de toutes les trois, mais* si j’ai le droit de choisir, n’est-ce point celle-ci qui est faite pour moi et désignée à ma prédilection?
J’admire Jean, mais je tremble devant elle. Lorsque Winny entre dans ma chambre, mes yeux, si faibles, sont éblouis, et il semble qu’un feu intérieur me consume. Si vraiment je devais aimer l’une ou l’autre, je ferais mon devoir, mais j’en mourrais. La force et la santé me reviennent dès que Cissy entr’ ouvre ma porte. Celle-ci m’apaise, Jean et Winny me troublent... »
Il était si neuf en amour qu’il ne savait point quel en est l’effet le plus ordinal. e et le plus normal, si c’est le trouble ou l’apaisement. Mais sa nature l’inclinait à préférer les sentiments calmes ; aussi ne voulut-il point douter qu’il n’aimât décidément le plus doux, le moins lumineux des trois anges. Il se résolut même brusquement de déclarer cet amour à Cissy.
— ■ Venez, lui dit-il en souriant.
Têtes d’Anges.
Elle s'approcha.
— Donnez-moi la main.
Et elle se laissa prendre la main.
Mais il ne trouva pas d'abord les mots qu'il fallait dire ; cependant qu’il les cherchait, ses yeux se fermèrent ; il s’endormit sans avoir parlé, et jusqu’au lendemain il dormit sans rêves.
Le prince Kazatine, en rouvrant les yeux, vit Winny auprès de son lit, et se rappela aussitôt ce qui s’était passé la veille. Il trembla d’avoir parlé hier à Cissy, bien qu’il fût, d’autre part, absolument sûr de ne lui avoir pas soufflé mot : ces phobies volontaires étaient l’un de ses procédés pour se tourmenter soi-même. Mais l’état de lucidité, de santé physique, où il s’éveillait, ne lui permit pas de s’y acharner trop, et lorsqu’il eut décidément vaincu le doute illusoire après l’avoir lui-même suscité, il pensa : « J’ai joliment de la chance, de n’avoir pas déclaré mon amour à Cissy ! Je l’ai échappé belle ! Car, si j’aime une de mes trois gardiennes, c’est assurément celle-ci. »
Plus il envisageait Winny, et plus il était convaincu que, cette fois, il ne faisait pas erreur. Il ne prenait même point la peine de raisonner cet amour-ci : sa certitude était par intuition, une et entière, rebelle à l’analyse, et avait un caractère d’évidence qui ne s’accommodait pas d’être prouvé. Il garda bien cependant de faire une déclaration d’amour à Winny, car l’expérience l’instruisait : il sentait que cet amour certain n’était aussi que momentané, et que, tout à l’heure, quand il reverrait miss Jean, c’est elle qu’il ne douterait pas d’aimer exclusivement.
Il avait calculé juste, et la ponctualité du phénomène l’amusa. Il s’amusa encore, pendant plusieurs fois vingt-quatre heures, d’être amoureux des trois anges successivement et par roulement ; mais, à la fin, il trouva cette régularité monotone et résolut de choisir coûte que coûte, le dût-il faire au hasard, qui sait même? tirer au sort. Sur ce, le médecin, qui ne multipliait point ses visites, vint, après être resté quatre jours sans venir. Quand il vit Cyril couché, il fit les grands bras et donna de la voix, demanda où l’on avait la tête de dorloter ainsi un homme jeune et vigoureux, entièrement et depuis longtemps rétabli, gronda que c’était lui faire plus de mal que de bien, et parla même assez rudement à Jean, qui était de garde à ce moment-là. Il fallait bien que Cyril Arcadiévitch fût, en effet, guéri, et même plus fort qu’il n’avait jamais été ; car, au lieu de chercher de
mauvais prétextes pour s’éterniser au lit, il protesta, avec pétulance, qu’il ne demandait qu’à se lever et à reprendre sa vie active, qu’il l’avait bien dit à ses gardiennes, mais qu’elles ne voulaient jamais le croire et le traitaient en invalide. Il parla lui-même peu gracieusement à Jean, voulut s’excuser quand le docteur fut sorti ; mais elle ne l’écoutait plus, elle courait par la chambre, préparant toutes choses pour le lever du prince, éperdue comme s’il dût mourir au cas que l’on différât seulement cinq minutes d’obéir à l’ordonnance ; puis elle fut chercher ses deux amies, pensant que