‹ L'autre aventure du joyeux garçon;Chapitre 22 sur 43 · JAMAIS LES TROIS ANGES N’AVAIENT PARU PLUS CÉLESTES · texte numérisé non relu

JAMAIS LES TROIS ANGES N’AVAIENT PARU PLUS CÉLESTES

grossi

Têtes d’Anges.

D’aborcl, il ordonna que la voiture traversât le fleuve au Pont-Vecchio ; et les boutiques du pont, avec leur modeste luminaire, lui parurent plus amusantes encore et plus sympathiques, pareilles à celles d’une fête de village : et bien qu’on n’y vende que des bijoux, il lui sembla que c’étaient des jouets. Puis il voulut passer par la place de la Seigneurie : il ne distingua point les bronzes de la loggia ; mais au pied du donjon, qui se perdait là-haut dans une vertigineuse obscurité, il revit un autre David, celuici de marbre, si pâle, si jeune ! On suivit une grande rue droite, moderne, toute pleine d’une foule flâneuse et affairée î

puis on passa entre le Dôme et le Baptistère ; il permit ensuite qu’on le ramenât ; il reconnut la masse importante du palais Strozzi, les élégances cosmopolites de la via Tornabuoni, et quand les ténèbres du Borgo Ognissanti l’environnèrent, il n’eut pas peur. Il arriva enfin à l’hôtel, toujours fier et content de lui, et il fut aussitôt dans sa chambre se mettre en habit pour dîner ; car, pour la première fois, il allait dîner à table, à la même table que ses trois anges.

C’est encore avec des allures de triomphateur qu’il entra dans la salle à manger toute peinte à fresque. Il se faisait une fête de ce dîner. Il se flattait que tout le monde aurait les yeux sur lui. Il essuya une petite désillusion. Depuis tant de semaines, la population de l’hôtel s’était renouvelée, et même plusieurs fois. Il ne restait plus un seul des voyageurs qui avaient pu entendre le bruit de son coup de pistolet. Personne ne connaissait son histoire. On ne fit aucune attention à lui. Il prit alors un air de dignité froissée, qui fut aussi en pure perte, mais qui étonna un peu les anges.

Vers le milieu du dîner, il s’avisa que, ce soir sans doute, Winny, Cissy ni Jean ne le reconduiraient jusqu’à sa chambre, et qu’à l’heure du coucher il y monterait

seul, comme un grand garçon. Cela lui parut d’une tristesse affreuse.

— Vous n’avez pas faim? lui dit Jean.

Je suis sûre que vous vous êtes trop fatigué !

— Je me sens en effet un peu las, répliqua- t-il d’un air boudeur. Il n’y paraîtra plus demain.

— Vous irez vous coucher en sortant de table, dit Cissy.

Il se résigna, souhaita le bonsoir à Winny, à Cissy et à Jean timidement, presque honteusement. Il était triste, triste à mourir, si triste qu’il se dit : « Ne va-t-il m’arriver quelque chose? » Et il ne mit pas le verrou, afin que l’on pût entrer en cas d’accident : mais c’était aussi, plutôt, parce qu’il avait un secret espoir qu’il aimait mieux ne pas s’avouer. Heureusement il s’endormit tout de suite.

Très peu de temps après, il fut réveillé par un bruit à peine perceptible. Il entr’ouvnt les yeux, mais si peu que ses cils se joignaient encore et qu’on ne pouvait pas apercevoir que ses paupières étaient entr’ouvertes ; et il vit ses trois anges, penchés sur lui, qui le regardaient. Il eut la force de ne rien leur dire, de ne pas se trahir en ouvrant les yeux davantage ; mais il était trop content, il ne put se défendre de sourire comme en rêve ; et il se rendormit apaisé.

Lorsque tant de femmes et d’hommes prétendent « vivre leur vie », comment ne s’avisent-ils point que les lois ni les mœurs ne les gênent guère, et que le seul empêchement positif de vivre est notre manie de nous regarder vivre? Elle nous réduit, même dans l’action, à un rôle passif de spectateurs. Nos sentiments et nos pensées ne sont plus que des objets de curiosité pour notre conscience, et nous ressemblons à ces enfants qui, au lieu de se servir de leurs jouets pour jouer, les démontent. Lorsque le hasard ami rompt pour nous la monotonie de l’existence, et nous place dans une situation un peu intéressante, nous oublions d’en jouir tout uniment, ou d’en souffrir ; nous n’avons qu’une idée : « Gomment cela va-t-il finir? » Nous ne parlerions pas autrement d’un roman ou d’une pièce :

il semble qu’au lieu de vivre, nous lisons l’histoire de notre vie.

Cyril Arcadiévitch Kazatine, bien qu’il

Page 1