‹ L'autre aventure du joyeux garçon;Chapitre 23 sur 43 · IL VIT SES TROIS ANGES PENCHÉS SUR LUI · texte numérisé non relu

IL VIT SES TROIS ANGES PENCHÉS SUR LUI

Têtes d’Anges.

fût enclin, comme tous les hommes de santé précaire, à se tâter trop souvent le pouls, était ordinairement préservé de ces excès de psychologie par la matérialité même de son inquiétude, surtout hygiénique, par la médiocrité de son intelligence et par un heureux défaut de culture. Pourtant, le lendemain de cette journée mémorable, il se mit, dès le réveil, à réfléchir, probablement parce qu’il était encore un peu fatigué ; et il se demanda s’il était vraiment amoureux des trois anges, ou bien s’il l’avait rêvé. Lorsqu’il eut recouvré une lucidité suffisante pour discerner le réel du rêve, et se put répondre catégoriquement : « Oui, je les aime tous les trois », ce ne fut déjà plus, comme hier, avec un accent de triomphe. Son orgueil était atténué. Il éprouvait plutôt de l’accablement, une crainte vague. Il n’apercevait plus aussi bien ce qu’un triple amour a de flatteur, le cas lui semblait bizarre, compliqué, il murmura : « Comment cela va-t-il finir? »

L’absurdité de cette question lui apparut. Il se posa même une autre question, qui lui parut encore plus absurde, et qui l’est moins : « Pourquoi cela finirait-il? » Rien ne faisait prévoir, en effet, un retrait prochain des faveurs que la destinée lui octroyait. Il ne réussit pas cependant à se persuader qu’elles étaient solides, et, au contraire, il sc suggéra le pressentiment d’une catastrophe imminente. Il n’avait pas assez d’imagination pour se figurer d’avance comment cela finirait : il se contentait de prévoir, de savoir que cela était sur le point de finir, et même avait commencé de finir. Découragé, il se résignait, et il souhaitait que le dénouement ne se fît pas attendre trop longtemps : comme ceux qui voient mourir un être cher souhaitent lâchement que l’agonie soit brève, et voudraient au moment suprême être absents ou endormis.

L’excès de cet égoïsme l’étonna luimême, et l’indignation le releva un instant de sa pusillanimité. Il frémit de connaître après coup qu’il aurait bien été capable de boucler sa valise et de fuir Florence pour se dérober à la douloureuse épreuve, aussi inconsidérément que, naguère, il avait fait le geste de se tuer. Il s’imposa de tenir jusqu’au bout son rôle d’amant, par bienséance, par pénitence. Il remarqua d’abord que les trois anges ne venaient pas le visiter ce matin avant le déjeuner de midi, et il s’efforça de s’en formaliser ; mais il s’en effraya surtout : cette discrétion, maintenant si explicable, lui fut un indice nouveau du relâchement et de la décadence de l’amour. Et il pressentit encore : il appréhenda de trouver à ses trois amies, quand il les reverrait tout à l’heure, des visages inaccoutumés, différents de leurs visages d’hier, qui déjà lui étaient si peu familiers.

Par malheur, il avait deviné juste. Quand

de la porte il vit Winny, Cissy, Jean, assises déjà autour de la table, il lui sembla qu’elles n’avaient pas un air naturel et qu’elles étaient changées. Elles ne l’avaient pas attendu pour commander le repas. Elles s’en excusèrent presque gauchement, lui dirent que c’était afin qu’il n’attendît pas lui-même, et que l’on pût servir dès son arrivée ; mais il ne put se défendre de croire que, si le maître d’hôtel avait apporté le premier service deux ou trois minutes plus tôt, elles auraient commencé de déjeuner sans lui, et ce manque d’égards ne lui parut pas tolérable. Pour leur marquer ce qu’il °,n pensait, il s’excusa lui-même, avec une politesse ironique, d’avoir tant tardé de venir à table : il s’attendait un peu, ditil, que l’on vînt le chercher là-haut, et ne s’était résolu de descendre qu’en voyant qu’on ne montait pas. Contre toute vraisemblance, ce reproche détourné, mais fort clair, passa entièrement inaperçu des trois anges, qui, sans doute, avaient de plus graves préoccupations. Lorsque le prince Kazatine était entré dans la salle à manger, Winny, Cissy, Jean tenaient chacune déployé un de ces immenses journaux anglais, si pleins de matières diverses et mélangées, que l’on ne s’y retrouve guère, à moins d’être initié dès l’enfance et de s’exercer tous les matins. Elles dévoraient cependant cette prose indigeste, et tout en la dévorant elles se communiquaient leurs impressions, elles parlaient, elles parlaient, avec une passion incroyable, avec une volubilité étourdissante, et toutes les trois simultanément. Elles s’étaient empressées de replier les trois journaux et de les poser sur la table, chacune à gauche de son couvert; elles avaient interrompu leur conversation pour faire accueil à Cyril ; mais, dès qu’elles eurent fini de lui présenter leurs excuses et d’écouter distraitement les siennes, elles se remirent à parler, avec la même animation, de choses qui ne le concernaient point du tout, et oublièrent de lui demander s’il avait bien passé la nuit.

Il crut comprendre qu’elles s’entretenaient de politique, et saisit quelques allusions à leur marotte du droit électoral des femmes ; mais il flaira que ce n’était point cela de quoi elles parlaient avant son entrée, et qu’elles avaient soudain changé de thème, ne voulant point sans doute le mettre dans la confidence d’une autre chimère qui les séduisait plus aujourd’hui : car elles discouraient sur le vote for women d’une façon quasi machinale, elles n’étaient point, comme d’habitude, pleines de leur sujet. Il échappa même à Winny de dire qu’en certaines conjonctures, les querelles de la politique intérieure passent au second plan et les partis doivent faire trêve. Puis, à plusieurs reprises, les trois jeunes filles, si scrupuleusement polies, s’oublièrent jus-

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qu’à échanger plusieurs répliques en anglais, que Cyril n’entendait pas. Il éprouva un sentiment très pénible : il connut qu’il était pour elles un étranger, et il se rappela ce que Winny lui avait dit un jour, qu’il n’avait point de patrie. Il ne sut pas déguiser sa peine, et pourtant, cette fois encore, elles ne s’aperçurent de rien. Pour l’achever, miss Jean partit en hâte aussitôt le déjeuner fini, sans dire où elle allait, et les deux autres,

furieux dédain : « Celles que j’appelais mes trois anges, se dit-il, sont bien redescendues sur la terre ! » Cela le fit penser à ces journaux qu’elles lisaient, quand il était venu dans la salle ; il s’avisa que, lui aussi, il avait bien le droit de lire des journaux. « Voilà plus de deux mois que je vis séparé du monde ! » Il ne savait justement point comment tuer le temps, ayant eu la sottise de se consigner soimême à la chambre pour toute la journée.

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