ELLES DÉVORAIENT CETTE PROIE INDIGESTE
qui apparemment le savaient, ne jugèrent pas à propos d’en informer le prince Kazatine. Alors il annonça qu’il ne sortirait point aujourd’hui et qu’il allait retourner dans son appartement faire la sieste : il eut le déplaisir de n’être retenu ni par Winny ni par Cissy.
Il fit réflexion, tout en remontant l’escalier, que les événements se précipitaient plus encore qu’il n’eût osé craindre. Il était si révolté qu’il ne sentait presque plus de chagrin ni de découragement.
Ses trois amies lui inspiraient à présent une sorte de haine ; il se félicita d’oublier si vite ce qu’il leur devait et d’être capable d’ingratitude. Il conçut pour elles un
Il sonna, demanda le chasseur, et lui donna ordre d’acheter les journaux français, tout ce que l’on pourrait dénicher à Florence de journaux français.
La Belle au bois dormant, quand elle s’éveilla au bout de cent années, n’eut pas lieu d’être si étonnée que le prince Kazatine, qui n’avait été retranché du monde que deux mois : car il apprit tout d’un coup que l’Europe était une fois de plus en voie de transformation, que la Turquie allait être rayée de la carte, et que les Chrétiens se disposaient à prendre Constantinople. Ces nouvelles inespérées le transportèrent. Il s’enorgueillit d’être le témoin, ou plutôt le contemporain,
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d’un aussi grand fait historique, autant que, la veille, d’aimer trois femmes ensemble. Puis il éprouva un sentiment de regret et d’envie : ce drapeau, qui allait flotter sur les rives du Bosphore, n’était point le drapeau russe ! « Et Winny, murmura-t-il en haussant les épaules, Winny prétend que je n’ai pas de patrie ! » Puis il prit garde que Sainte- Sophie ne serait point rendue au culte catholique romain, mais au culte orthodoxe grec : et il trouva que c’était bien fait pour Cissy, qui osait prétendre qu’il n’avait pas de religion, parce qu’il se signait en touchant l’épaule droite avant l’épaule gauche. Et voilà pour Winny, et pour Cissy ; quant à Jean, il n’aperçut rien en tout ceci qui pût être particulièrement désobligeant pour elle; mais il n’en fut point fâché, et crut bien sentir qu’il la préférait aux deux autres, quoiqu’il ne lui pardonnât toujours point d’être sortie après déjeuner sans dire où elle allait.
Il se rendit le soir à. table d’une allure aussi triomphante que s’il eût été le tsar des Bulgares en personne, mais il fut effaré de n’y voir que Cissy et Winny. Elles lui annoncèrent que Jean était invitée chez Doney par des amis arrivés d’Angleterre. Il sentit d’abord qu’il en voulait mortellement à l’absente, et ensuite qu’il ne pourrait jamais prendre sur lui de dîner avec deux des anges sur trois, parce que cela rompait en quelque sorte un équilibre.
— Nous étions aussi invitées, dit Winny gracieusement ; mais nous avons refusé pour vous tenir compagnie.
— Oh ! balbutia-t-il, je regrette... je suis désolé... je ne descendais moi-même que pour m’excuser, pour vous dire...
que je ne peux pas dîner avec vous...
Je suis invité... Je regrette...
Et il battit en retraite si précipitamment qu’elles se regardèrent surprises.
En les quittant, Cyril Arcadiévitch ne savait ‘pas du tout lui-même où il avait dessein d’aller. Alors, il remonta dans sa chambre, afin dç délibérer. Il n’alluma point, resta debout au milieu de la pièce, et comprit soudain que son intention était de se rendre chez Doney, Doney et neveux, Doney e nipoti, d’apparaître à miss Jean épouvantée, de ne lui rien dire, mais de s’asseoir vis-à-vis de la table où il la verrait assise en compagnie de ses amis d’Angleterre, de la regarder fixement, de se lever quand elle sè lèverait, et de la suivre jusqu’à l’hôtel, si elle daignait enfin y retourner. Il ne soupçonna même point que ces façons pussent être jugées extravagantes ; et la seule
démarche qui ne lui parut point possible fut la seule précisément qui ne manquait pas tout à fait de vraisemblance, à savoir de dîner lui-même et de prétexter ainsi sa venue. « Alors, je dînerai par cœur? » se dit-il. Bien qu’il n’eût aucunement faim, et se fût passé de nourriture le plus facilement du monde, cette idée de jeûne forcé le révolta. Il s’écria, stupidement :
— C’est trop fort ! J’ai pourtant bien le droit de manger, moi aussi !
Il s’avisa que le plus simple était de se faire servir la moindre chose dans son appartement, avant de sortir. Mais, comme il n’accueillait ce soir que les raisonnements absurdes, il se remontra que Cissy et Winny pourraient bien monter ici en sortant de table, et que si elles le surprenaient en train de dîner tout seul, après qu’il leur eût annoncé qu’il était prié en ville, il serait ridicule. Mais pourquoi monteraient-elles, le croyant dehors ? « Elles ont bien osé lire les étiquettes de mes bagages pour savoir mon nom, le jour que je me suis tiré un coup de pistolet ! » Il estimait qu’après cela il devait s’attendre, de leur part, à toutes les indiscrétions. Il ne put prendre aucune .décision que celle d’endosser un pardessus ; puis il songea que le dîner de table d’hôte tirait à sa fin, qu’il pouvait croiser les deux anges dans l’escalier, et que cette rencontre serait encore plus ridicule que le reste. Il ne perdit point davantage de temps et décampa comme un voleur : huit heures trois quarts sonnaient aux horloges.
Il ne modéra point son allure dans la rue, et courut tout le long du borgo Ognissanti, qui était fort sombre ; mais il ne craignait point de s’égarer. En arrivant à la hauteur du ponte alla Carraja, où il devait tourner à gauche, au lieu de la via Vigna N.uova, il en prit une autre qui fait avec celle-ci un angle aigu. Elle ne le conduisit pas moins à la via Tornabuoni, mais tout au bout, et non pas au milieu : de sorte qu’il ne reconnut point où il était, continua de suivre la via Porta Rossa, vit qu’il s’était trompé, quand il se trouva au Marché - Neuf, mais continua encore, et tomba sur la place de la Seigneurie. Les flâneurs qui s’y pressaient lui furent odieux, parce qu’ils n’étaient pas en retard comme lui et semblaient n’avoir rien à faire. Il sentit vraiment qu’il était d’une autre race que ces Méridionaux, qui ne savent point rester chez eux. Mais il ne laissa pas de perdre lui-même cinq minutes : il apercevait de loin, devant le sévère Palais vieux, le David de Michel-Ange, tout blafard à la clarté des lampes électriques ; il éprouva le besoin de s’avancer jusqu’au pied du géant de marbre, et de se mesurer avec lui, et de le narguer en le considérant de bas en haut, comme le gamin de la carte postale.
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Après qu’il eut rempli cette formalité bizarre, il sentit un peu de soulagement. Il avait aussi plus de sécurité, parce qu’il n’hésitait plus sur son chemin. Il prit la via Calzaioli jusqu’à celle du Ccrso (en pestant toujours contre les oisifs qui encombraient le trottoir, et en ne se gênant point pour les bousculer). Il traversa la place Victor-Emmanuel, rattrapa le palais Strozzi, par la rue du même nom, et arriva devant le restaurant Doney et neveux, environ neuf heures un quart. Mais il perdit encore un bon quart d’heure avant de se résoudre d’y entrer.
La confiserie, qui occupe le rez-dechaussée, était fermée ; les fenêtres du premier étage, où sont les salles de restaurant, étaient éclairées ; mais la maison, qui touche au palais Strozzi, a un aspect bourgeois, et l’appartement de Doney e nipoti semble un logis privé. Il parut à Cyril Arcadiévitch Kazatine qu’il allait violer un domicile. Sans doute, la porte du vestibule, qui donne sur la rue même, était grande ouverte, éclairée aussi, engageante, et l’on voyait au pied de l’escalier une statue de marbre blanc. Mais justement, cette porte ouverte, cette lumière et cette statue lui semblèrent passablement équivoques. Il traversa la via Tornabuoni et se posta sur le trottoir d’en face, d’où il observa les fenêtres. Derrière les rideaux de mousseline, il ne voyait pas même remuer- des ombres...
Il eut le sentiment qu’il faisait un effort méritoire, un acte de courage, de témérité, quand brusquement, et sans nulle raison apparente de changer d’avis, il retraversa la rue, pénétra dans le lieu de mystère.
Il fut rassuré d’abord par la présence d’un chasseur, qui annonçait bien que l’endroit n’était point privé, mais public. Il monta un étage et trouva un autre chasseur sur le premier palier, et, au seuil des salons, trois maîtres d’hôtel français. Toutes les tables étaient vides, et deux seulement desservies, où l’on avait dû dîner de fort bonne heure, comme il est d’usage à Florence. Miss Jean et ses amis d’Angleterre avaient depuis longtemps sans doute achevé leur repas, et étaient partis. Mais, au lieu d’imaginer cela, qui était simple et vraisemblable, Cyril Arcadiévitch se persuada que Winny et Cissy lui avaient menti, que Jean avait dîné ailleurs, et qu’on ne lui avait désigné le restaurant Doney et neveux que pour le lancer sur une fausse piste, s’il avait la fantaisie d’y aller voir. Cette pensée le mit en rage, il se jura de retrouver l’infidèle ; puis cette grande salle déserte lui parut affreusement triste, et il approuva la sensible Jean de n’y avoir pas voulu rester.
Cependant, le premier maître d’hôtel,, le voyant toujours planté là comme un piquet, s’approcha respectueusement, son papier à la main, et lui demanda s’il
préférait dîner à- prix fixe ou à la carte. Cyril Arcadiévitch tressaillit, tourna par hasard la tête, et aperçut derrière lui l’un des chasseurs, qui attendait qu’il voulût bien se débarrasser de son chapeau, de son paletot et de sa canne.
— Je ne suis pas venu pour dîner, balbutia-t-il... Je suis venu chercher quelqu’un qui devrait être ici et qui n’y est pas...
Et sans donner d’explications plus amples, il se retira d’un pas précipité, saccadé. Il n’avait pas descendu dix marches qu’il se dit : « Suis-je bête ! C’était le cas de dîner ici ! Je ne le pouvais pas, au nez de Jean ; mais puisqu’elle n’y est pas ! » Mais il eut honte de remonter.
« A la fin, gronda-t-il, on ne peut pas m’empêcher de manger si j’ai faim ! » Il continuait de n’avoir pas faim, mais croyait tomber d’inanition. Il se ressouvint à propos d’une brasserie de la place Victor-Emmanuel, où l’on faisait de la musique du matin au soir. « Je serai là beaucoup mieux, se dit-il. Le concert me distraira. Je mangerai à l’italienne. Ensuite, je me remettrai en chasse, et il faudra bien que j’arrive à un résultat. »
Il se rendit plus allègrement à cette brasserie, qui était, comme toutes les brasseries italiennes, sous l’invocation de Gambrinus ; et il y trouva une foule qui débordait jusque sur la place. Tous ces gens prenaient des boissons à l’eau de seltz, des glaces, des granits de café noir ou blanc ; mais il y avait beau temps que personne ne prenait plus rien de solide. L’on ne fit pourtant point difficulté de jeter une serviette sur une des tables de marbre, et un garçon en habit noir, mais blanc aux coutures, présenta au prince une liste de mets en italien, dont les uns étaient écrits à la main et les autres imprimés, sur deux pages de trois colonnes chacune. Cyril se garda d’entreprendre une lecture si longue et, avec une soudaineté de résolution qui ne lui était point naturelle, demanda si l’on n’avait point par hasard de la polenta et des petits oiseaux. Avec une rapidité incroyable le garçon disparut, reparut, et posa sur la table un tout petit plat ovale, où un tout petit tas, exactement rectangulaire, de polenta extrêmement desséchée vu l’heure tardive, servait de lit à quatre tout petits oiseaux que Cyril Arcadiévitch ne put voir sans ressentir une pitié fort contraire à l’appétit. L’orchestre, sur ces entrefaites, attaqua un air de la Bohème , et le prince Kazatine, qui n’a pas un goût musical très sûr, en fut bouleversé. Il ne put l’entendre jusqu’au, bout, et partit si hâtivement qu’il faillit même oublier de payer l’.addition.
Il reprit sa chasse, mais par acquit de conscience. « Voyons., se dit-il, essayant cette fois, de raisonner plus à la rigueur, où Jean et ses. amis. d’Angleterre^ ont-ils bien pu aller en sortant de table? Évidem-
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ment, au théâtre! » Il consulta les affiches. Il aurait pu hésiter longtemps entre cinq ou six théâtres où l’on jouait ce soir, mais une nouvelle idée folle lui préoccupa la cervelle ; et il ne douta point que miss Jean ne fût dans le seul théâtre où sûrement elle ne pouvait être, le théâtre Salvini, récemment transformé en Folies- Bergère.
Comme il ne se souciait point de s egarer encore, il appela un fiacre, qui le mena en deux minutes à ces Folies-Bergère de Florence, derrière le musée des Offices.
accompagnée de son danseur Eprouhimov.
« Mimi Kroutchine? murmura Cyril Arcadiévitch. Mais je connais cela aussi? » Il ne put s’empêcher de rire, quand il songea qu’en effet il devait la connaître, puisque c’était sa maîtresse, avec qui, en vérité, il n’avait pas de relations très familières, mais qu’il entretenait à raison de mille roubles par mois. Ce petit accès de gaieté le réconforta, il se résolut enfin de rentrer à l’hôtel, et il eut le sentiment qu’il n’avait pas tout à fait perdu sa soirée.