‹ L'autre aventure du joyeux garçon;Chapitre 26 sur 43 · UNE TÊTE BIEN PLUS GRANDE QUE NATURE ORNAIT CE PLACARD · texte numérisé non relu

UNE TÊTE BIEN PLUS GRANDE QUE NATURE ORNAIT CE PLACARD

sujets de conversation s’épuisaient après deux ou trois répliques. Winny et Cissy, d’ordinaire un peu bavardes, semblaient elles-mêmes étonnées de leurs propos trop brefs, de leurs silences. Elles faisaient effort pour être enjouées, mais la verve ne se commande pas, l’effort seul était sensible et c’était une grande pitié. Lorsqu’elles se levèrent de table, cela fit au prince Kazatine même effet que si elles eussent dit : « Adieu, Cyril Arcadiévitch, adieu pour jamais. » Cependant, elles ne le dirent point, ni autre chose ; elles s’éclipsèrent discrètement, le laissant avec miss Jean qui, seule, n’avait point bougé ; et Cyril Arcadiévitcli pensa : « Elles ont enfin deviné que je suis amoureux de miss Jean ; elles nous laissent ensemble pour que nous nous expliquions une bonne fois. »

Il 11’était guère en disposition de faire un aveu d’amour. D’avance, il se décourageait. Il sentait que l’heure était passée. Il n’osait pas même se demander

elle avait aussi l’air triste : c’est que les anges obéissent sans murmurer aux consignes que leur a données le Très-Haut, mais ils ne peuvent se réjouir du bonheur des hommes.

Le déjeuner ne fut point gai. Tous les

Têtes d’Anges.

si vraiment il aimait Jean, s’il l’avait jamais aimée ; car il craignait de répondre non malgré lui à ces questions téméraires. Mais îa complaisance de Winny et de Gissy l’obligeait. Elles lui avaient ménagé un tête-à-tête avec Jean ; pouvait-il se dispenser de le mettre à profit et de faire sa déclaration? Comme il n’était pas sûr de lui, il n’aborda pas la difficulté franchement. Il prit un biais. Il débuta par des reproches.

— Vous m’avez fait une grande peine hier soir, dit-il.

— Je vais vous faire une bien plus grande peine aujourd’hui.

— Ah? dit-il froidement.

Il était choqué : elle n’hésitait donc point à lui faire cette plus grande peine? Elle en avait bien vite pris son parti ! D’ailleurs, ce que miss Jean pouvait lui dire ne le souciait point : il ne doutait plus de la séparation prochaine, la cause de cette séparation lui était dès lors indifférente. Elle dit :

— Nous partons pour Brindisi demain.

Nous nous y embarquerons pour la Grèce. J’espère que nous pourrons, sans trop de difficulté, gagner les champs de bataille d’Orient.

— Quelle drôle d’idée ! fit naïvement le prince Kazatine. Pourquoi faire allezvous là-bas?

— Mais, dit-elle, pour secourir les pauvres blessés, qui, même dans les hôpitaux militaires, sont privés de soins, ou soignés d’une façon barbare et contrairement aux principes de l’antisepsie.

Cyril Arcadiévitch leur eût bien permis de le laisser et de partir pour n’importe quelle autre raison ; mais celle-ci était la seule où il ne se fût pas attendu : elle ne lui parut point supportable ; elle le piqua au vif, et, pour la première fois, il sentit vraiment l’atteinte de la jalousie. « Alors, songea-t-il, si elles m’ont soigné quand j’étais blessé, ce n’est pas par préférence ni parce que c’était moi.

Elles m’ont distingué, uniquement parce que je m’étais iogé une balle dans l’épaule. Elles se sont dévouées pour moi comme elles auraient fait, comme elles vont faire pour le premier venu, parce que c’est leur instinct de femmes et leur manie. » Il eut peine à dissimuler son amertume.

— Cissy, dit-il ironiquement, va bien souffrir : la plupart des blessés que vous rencontrerez dans les hôpitaux, ou que vous ramasserez sur les champs de bataille, ont la même religion que moi ; ils se signent en touchant l’épaule droite avant l’épaule gauche.

Miss Jean répondit avec calme et avec force :

— Nous n’interrogerons pas sur leurs croyances ceux qui ont d’abord besoin d’être pansés, et nous soignerons même les Turcs...

— Alors !... se récria Cyril Arcadié¬

vitch, comme si, après cela, il n’y avait plus qu’à tirer l’échelle.

Miss Jean vit bien qu’elle l’avait fâché ; elle ne put deviner comment, et elle eut pourtant du remords : le remords est un sentiment raffiné que les coupables n’éprouvent guère, et dont le privilège est réservé d’ordinaire aux innocents ; sa délicatesse est justement de n’avoir aucune raison d’être. Miss Jean, en cette extrémité, crut pouvoir sacrifier un peu de sa modestie naturelle, et elle posa ses belles mains sur les mains maigres et agitées de Cyril Arcadiévitch (La salle à manger était alors vide, et les garçons, à leur tour, s’en étaient allés déjeuner.)

— Nous sommes toutes les trois bien tristes, murmura Jean, de penser que nous vous laisserons affreusement seul.

« Je ne resterai point seul trop lontemps », se dit-il ; mais il n’osa le dire à Jean. Comme il ne répondait rien, elle ajouta timidement :

— Nous sommes aussi un peu inquiètes.

— Pourquoi? fit Cyril Arcadiévitch en se redressant.

Elle oublia, dans son émotion, les règles de la syntaxe française, et elle repartit d’une voix mal assurée :

— Nous sommes effrayées que vous voulez encore commettre le suicide.

Cette naïveté, au lieu de toucher le prince Kazatine, l’irrita : « Non? se dit-il, elles s’imaginent que je vais me tuer parce qu’elles me lâchent? » Et il répliqua sèchement :

— Je n’y songe guère.

Mais Jean insista.

— Donnez-moi votre parole, dit-elle.

Il ne put se défendre de sourire, et il dit :

Je vous la donne.

Puis il osa, mais cette fois sans nulle arrière-pensée méchante, lui dire ce que tout à l’heure il n’avait osé :

— J’ai certes beaucoup de chagrin, miss Jean, de vous voir partir toutes les trois ; mais je ne resterai pas ,seul, ne craignez rien. J’attends des amis de Russie qui doivent arriver très prochainement, demain peut-être.

Il ajouta, pour ne pas la rendre jalouse :

— Des amis qui, au prix de vous, ne comptent guère, mais qui pourront du moins me distraire un peu.

Jean n’était aucunement jalouse et témoigna une joie sans mélange de cette arrivée providentielle. Alors Cyril Arcadiévitch eut peur qu’elle ne lui demandât : « Qui sont ces amis russes? »

Et il sentit bien qu’il n’aurait pas l’effronterie de répondre : « Une chanteuse de café-concert et un danseur (que je n’ai jamais vu). » Mais Jean était bien trop discrète pour poser de telles questions. Elle fut aussitôt communiquer aux autres anges la bonne nouvelle, de l’arrivée de ces amis russés qui allaient tenir compagnie à Cyril Arcadiévitch et

Têtes d’Anges.

le divertir de toute idée noire. Il fut luimême aux Folies-Bergère demander quel jour précisément arrivaient à Florence Mimi Kroutchine et le danseur Eprouhimov.

La Providence n’avait rien négligé.

Non seulement les deux étoiles arrivaient dès le lendemain ; mais leur train, qui venait du nord, correspondait avec le train qui se dirigeait vers le midi, et que devaient prendre les trois anges ; de sorte que le prince Kazatine pouvait, dans le même temps, faire la conduite aux anges et aller au-devant des étoiles. Cette commodité le mit en belle humeur. Cependant le dernier dîner qu’il fit avec les trois anges fut assez morne : Winny, Cissy et Jean se laissaient aller à la tristesse, et Cyril était déjà trop accoutumé à l’idée de leur départ pour prendre à leur entretien aucun plaisir. Cet épisode supplémentaire, après le dénouement, lui causait même une sorte d’agacement et d’impatience. Il se retira plus tôt que d’habitude ; il dormit bien ; et il ne pensa pas à grand’ chose durant la matinée qui suivit.

Il craignait encore de se trouver, dans la gare même, nez à nez avec la chanteuse et le danseur, au moment qu’il ferait ses adieux. Mais Winny, Cissy et Jean montèrent dans des voitures rangées d’avance le long du quai, et qui furent emmenées au loin pour la manœuvre, dès que l’on

signala le train auquel ensuite elles devaient être rattachées. Le prince dut hâter et abréger les adieux ; et il se trouva juste à point pour recevoir Mimi Kroutchine à sa descente de wagon.

Il la reconnut. Il la trouva même fort jolie ; et, comme il ne l’avait jamais tant regardée, ce fut une surprise. Mimi Kroutchine le reconnut aussi, se récria, et marqua, par politesse, un extrême plaisir ; mais elle dit tout bas :

— Ce qu’il y a d’embêtant, c’est que je suis avec mon danseur.

— Je sais, je sais, dit le prince, daignant honorer Eprouhimov d’un regard bienveillant.

Ainsi que la plupart des danseurs russes, Eprouhimov était un tout jeune homme, d’aspect frêle, très bien élevé, très timide, qui ne paraissait pas à son aise sur le sol, n’avait de beauté qu’aux feux de la rampe, et perdait au jour tout son prestige. Le prince daigna lui tendre la main.

— Où allons-nous? dit Mimi Kroutchine rassurée.

— A mon hôtel, dit le prince. J’ai déjà retenu vos chambres.

Il partit devant avec la chanteuse.

Le danseur, qui, en dépit de sa fragile apparence, était nerveux et fort comme un Hercule, suivait portant quatre valises.

Florence, septembre 1912.

Davy Pipe

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