‹ L'autre aventure du joyeux garçon;Chapitre 28 sur 43 · NINI · texte numérisé non relu

NINI

de s’y rendre sans délai, sous peine de se voir couper les vivres. Le colonel accompagnait tous ses ukases de cette menace, qui n’était jamais suivie d’effet. Au lieu de supprimer la pension, il l’augmentait. Cette fois, il crut devoir la doubler, bien qu’il eût constaté lui-même, au cours de nombreux voyages qu’il avait faits de ce côté-ci de l’eau, que la France est un bon pays où l’on vit pour rien.

Il eût d’ailleurs été sans exemple qu’un jeune Américain se laissât couper les vivres plutôt que de venir peindre à Paris. Davy prit passage sur le premier transatlantique. Dès qu’il arriva, il se fit inscrire à l’un des célèbres ateliers Fergan. Il pensait, judicieusement, qu’il n’avait que le temps de se mettre à la peinture, dont il ignorait les principes

les plus élémentaires. Ensuite, il arrêta son logement. Ses préférences furent, à première vue, pour la rive droite, où ses moyens lui permettaient d’élire domicile ; mais il ne croyait point qu’un étudiant se puisse dispenser d’habiter sur la rive gauche (Son atelier était rue Saint- Lazare.) Il loua donc, à l’année, dans un vieil hôtel de la rue Jacob, au quatrième, trois chambres assez vilaines, et, pour les rendre confortables, il dépensa d’abord toutes ses économies. Il fit transformer en un jardin suspendu le balcon qui régnait devant les cinq fenêtres. Il démeubla une des chambres pour y installer ses appareils d’hydrothérapie.

Après réflexion, il ne changea point les affreux meubles de l’autre chambre ni du salon ; mais il les recouvrit de vieilles étoffes, en guise de housses, garnit les murs de photos de Braun et de moulages d’après l’antique, et chargea les commodes, les guéridons, de bibelots coûteux, dont la plupart ne valaient rien du tout. Il entretenait de belles fleurs dans les vases et brûlait toute la journée du ruban de Bruges, dont le parfum se mêlait à celui du tabac de Virginie, au white-rose de ses mouchoirs et à l’eau de lavande de sa toilette.

Il restait volontiers chez lui, car il avait le culte du home. Il n’y travaillait point, car il faisait chaque chose en son temps et en son lieu, et n’avait de crayons et de pinceaux qu’à l’atelier Fergan ; mais c’est chez lui qu’il préférait de s’amuser. Il y donnait à ses amis de petites soirées, où il fabriquait lui-même les cocktails, et jouait du banjo pour divertir l’assistance. Il y accueillait poliment toutes les femmes qui lui témoignaient le désir d’y venir tuer une heure ou deux, et il goûtait fort ce passe-temps, à quoi il n’avait jamais songé jusqu’à son départ de l’Amérique. Enfin il y attendait, ce soir, ceux de ses camarades qui devaient faire avec lui « une entrée » au bal Fergan.

Il fut prêt bien avant l’heure, vu la simplicité de son costume. Il éprouvait une impatience qui ne lui est pas ordinaire. C’est qu’il n’attendait pas que ses camarades, mais une petite femme, renommée chez les peintres de ce tempslà pour la perfection de son genou, et dont le reste n’était pas moins bien que le genou. Elle s’appelait Nini. Davy Pipe n’avait pas, à proprement parler, de prédilection pour elle ; car ses sentiments, à l’égard de toutes les femmes jeunes et jolies, étaient d’une remarquable égalité : c’est elle qui lui marquait de la prédilection, en lui refusant tantôt six semaines ce qu’elle accordait aux indifférents sans se faire prier. Mais Davy Pipe n’avait pas lieu de croire que cette réserve s’éternisât. Il avait même de fortes présomptions qu’elle dût céder cette nuit, au retour du bal. Il n’en était que plus

Davy Pipe.

impatient de voir Nini arriver, avec les autres.

Heureusement, les autres ni elle ne se firent point attendre. Leurs costumes étaient de même sorte que celui de Davy Pipe, puisqu’il s’agissait de faire « une entrée ». Ils furent prêts en un tour de main, et arrivèrent rue Jacob avant dix heures. Les domestiques et les pensionnaires de l’hôtel vinrent les admirer sur le pas des portes, et ne se scandalisèrent point, vu que tout est permis aux artistes. Il faut avouer que, sauf Davy Pipe, Us avaient plutôt l’air de champions nageurs que de guerriers grecs. Nini elle-même, en dépit de sa tunique transparente, plissée accordéon, était bien plus de Montmartre que de Tanagra.

— Voici ton courrier, dit-elle.

La portière l’en avait chargée, comme juste,, pour s’épargner les quatre étages. Mais Davy Pipe, qui est bien élevé, ne décachette pas ses lettres devant témoins. Il les jeta sur le bureau, sans même les regarder, et se mit à battre une douzaine de cocktails. On les but, puis l’on fit appeler les fiacres, à raison d’un pour trois personnes, la légèreté des costumes ne permettant point à ces messieurs de prendre ces dames sur leurs genoux, au moins à l’aller.

Les pronostics de Davy Pipe se réalisèrent : Nini rentra rue Jacob avec lui, sur le coup de six heures du matin. Cela se fit sans pourparlers, dont ils n’étaient capables ni l’un ni l’autre après un souper copieux. Dans la voiture, ils évitèrent même de causer, craignant de dire des sottises. Ils traversèrent le vestibule à tâtons, et quand ils atteignirent la première marche de l’escalier, Davy prit Nini dans ses bras pour la monter ; elle se laissa faire. Comme il avait de la littérature, il se rappela le début de Sapho , d’Alphonse Daudet. A chaque étage, il soufflait, et grognait, en riant d’un air hébété :

— Piano...

Il fut bien aise de la déposer enfin sur le lit, où elle s’endormit dans l’instant même. Alors, comme il avait une certaine conscience d’être gris, et craignait aussi d’avoir pris un rhume, il passa dans la pièce voisine, versa de l’eau bien froide dans la baignoire, et s’y trempa.

Quand il revint, Nini dormait toujours.

Il avisa ses lettres, les soupesa, et remarqua qu’il y en avait une bordée et cachetée de noir. Il n’attacha aucune importance à ce détail, mais ce fut cette lettre-là qu’il ouvrit. Environ une demi-heure après, Nini se réveilla en sursaut, et le vit qui pleurait à chaudes larmes, assis tout nu devant son bureau, avec une lettre noire à la main. Elle poussa un cri d’effroi, et lui demanda ce qu’il avait.

— Mon oncle est mort ! répondit-il.

Elle lui fit observer qu’il ne l’avait jamais vu. Frappé de la justesse de cette observation, il sécha aussitôt ses larmes, mais répliqua qu’il est bien naturel de pleurer un parent si généreux. Elle en demeura d’accord : elle est sentimentale, et veut que ses amants aient du cœur ; pour témoigner de l’intérêt à Davy Pipe en cette triste circonstance, elle le pria de lire tout haut la lettre, dont il n’avait encore déchiffré que les premières lignes.

Après l’annonce, sans phrases, du décès,

si

Page 1