LA BONNE CONSCIENCE
— Alors, qu’est-ce que tu comptes faire? demanda Nini à Davy Pipe, dès qu’il lui parut en état de s’intéresser à des choses sérieuses.
Il ne comprit pas la question. Elle répéta :
— Qu’est-ce que tu comptes faire, rapport à la fortune de ton bon oncle?
Et, prévenant sa réponse, elle poursuivit :
faut aussi avoir le sens commun. C’est bien clair que tu dois être exproprié, si on prend son boniment au pied de la lettre. Il te défend de connaître les femmes avant l’âge de vingt-six ans et demi, et à vingt-deux ans tu en as déjà connu plusieurs, moi entre autres. Dis donc... le savais-tu qu’il écrirait çg dans son testament? Non. Alors f II n’avait qu’à te prévenir, cet homme, tu te serais peut-être tenu tranquille. Moi, il me semble... je juge à mon idée... il me semble que tu seras en règle avec lui si, à dater de demain (ne comptons pas aujourd’hui : une fois de moins, une fois de plus...) si, à dater de demain, tu t’abstiens... comme il veut (queî drôle de type !)... Tu verras d’ailleurs qu’on s’en passe très bien.
— Oui, repartit naïvement Davy Pipe.
Un Français n’eût pas- manqué de
Davy Pipe.
répondre : « Tes faveurs valent toutes les fortunes du monde. » Mais Nini ne l’aurait pas cru, et Davy ne le pensait pas. Ils étaient bien faits pour s’entendre. Davy Pipe, comme Nini, était scrupuleusement honnête, mais il avait le sens commun.
Il eût renoncé de lui-même à la succession de l’oncle Simmonds, s’il avait pu se croire déchu de ses droits ; mais il ne concevait pas que l’on puisse enfreindre un testament que l’on ignore, et, selon la forte parole de Nini, il ne se sentait point de responsabilité.
Cependant, comme il était un peu plus
dans la vie de Davy Pipe, comme dans la vie de tous les Anglo-Saxons, même catholiques. Il n’avait pas fait sa première communion à sept ans, mais il avait reçu dès l’enfance une bonne éducation chrétienne. Ses maîtres lui avaient enseigné les dogmes comme des théorèmes, il les savait imperturbablement comme sa table de multiplication, et il ne soupçonnait pas que certaines personnes doutent des vérités éternelles.
Il était incapable de doute. Il croyait que toutes les difficultés de la doctrine et de la morale sont résolues depuis
— alors qu’est-ce que tu comptes faire?
raffiné que son amie, il avait aussi un peu plus de réserve dans ses conclusions.
Certes, il lie pensait pas devoir payer d’une fortune les petits péchés, assez rares, qu’il avait commis contre le septième commandement ; mais il pensait devoir les expier, en même temps qu’il ferait le ferme propos d’éviter la récidive. « Quelle chance, se dit-il, que je ne sois pas encore protestant ! » Et il apprécia les avantages de la religion catholique, qui, grâce au sacrement de pénitence, permet de passer l’éponge effectivement, de supprimer toute trace d’un péché, qui autrement coûterait au pécheur plusieurs millions.
La religion tenait une grande place
longtemps, pour notre plus grande commodité. Nous n’avons plus besoin d’y penser : Davy Pipe n’y pensait jamais.
Il pratiquait, parce que tous ses compatriotes pratiquent, et qu’il faut bien se soumettre à une discipline. Le dimanche, il ne faisait rien de ses dix doigts. Il avait une bible sur sa table. Il ne la lisait point, parce qu’il était catholique ; mais il était surtout religieux à l’américaine, sans toutefois pousser l’orgueil, comme les réformés, jusqu’à s’ériger en souverain juge de soi-même, et lorsqu’il sentait quelque petit embarras de conscience, il s’adressait à un prêtre de son pays.
Il n’avait rien de mieux à faire, en une si grave conjoncture. IX abord, il voulait
Davy Pipe.
obtenir l’absolution au plus tôt ; puis, entendre, de la bouche d’une personne qualifiée, qu’il avait raison de ne pas attribuer au testament de son oncle un effet rétroactif. Comme il ne remettait jamais au lendemain ce qu’il pouvait faire le jour même, il se leva et s’habilla, afin de signifier à Nini qu’elle n’avait
Il lui secoua les mains avec cordialité.
Le prêtre américain qui purgeait deux ou trois fois par an la conscience de Davy Pipe s’appelait l’abbé Smith. Il ressemblait à Davy Pipe comme un frère. Il avait bien une dizaine d’années de plus, mais il était rasé. Il tenait comme