‹ L'autre aventure du joyeux garçon;Chapitre 36 sur 43 · JEAN ROMARIN · texte numérisé non relu

JEAN ROMARIN

d’une ou deux heures du matin. Le docteur Paturot était accompagné, comme d’ordinaire, de madame Paturot, qui ne le quitte pas plus que son ombre ; de madame Yalescure, qui le quitte encore moins, et de M. Valescure, qui suit sa femme puisque ce n’est pas elle qui le suit, de même que Mahomet va à la montagne. Les Dupont, les Paturot et les Valescure s’étaient demandé, à l’entr’acte, si l’on n’irait pas prendre quelque chose chez Durand. Cette question est l’une de celles dont il faut dire que « les poser, c’est les résoudre ». Les Valescure, les Dupont et les Paturot (qui appartiennent, comme l’on voit, à la plus austère bourgeoisie) s’étaient donc rendus de la place du Théâtre-Français à celle de la Madeleine, répartis en trois limousines selon les affinités et les adultères.

Il est rare que M. Jules Dupont (de l’Institut) rencontre ses élèves de l’atelier Fergan dans le monde ou les restaurants de nuit ; et quand, par hasard, il les y rencontre, il se borne à leur adresser un petit signe de tête protecteur. Mais c’est qu’aucun de ses

Davy Pipe.

élèves ne possède une fortune comparable à celle que Davy Pipe venait d’hériter sous condition. Il est vrai que les artistes méprisent l’argent. Cela est un peu moins vrai des artistes arrivés, comme. M. Jules Dupont (de l’Institut); et puis, nous avons déjà vu qu’il serait puéril de le mépriser à partir d’un certain chiffre. Mademoiselle Diane Dupont n’était âgée que de dix-sept ans : il était donc infiniment probable qu’elle ne se marierait pas avant quatre ans et demi, et il n’était pas invraisemblable que le jeune homme encore inconnu qui l’épouserait un jour fût, à l’heure présente, justement âgé de vingt-deux ans, M. Jules Dupont ne fit point ces réflexions si catégoriquement, mais il observa que son élève était fort bien en habit, et au lieu de lui adresser un signe protecteur, de la tête, il lui adressa, de la main, un signe amical, puis il se pencha à l’oreille de madame Dupont, et murmura :

— - Tu sais, c’est ce jeune Américain dont je t’ai raconté l’histoire.

— - Oui !... murmura madame Dupont, qui calcule comme Inaudi, mais n’applique point cette faculté prodigieuse à de pures abstractions.

M. Jules Dupont se crut alors autorisé à faire un deuxième signe, que Davy Pipe prit pour une invitation de s’approcher.

Davy rougit, comme de coutume ; mais cette rougeur n’était point chez lui un symptôme de timidité. Il secoua vigoureusement la main de M. Jules Dupont, puis celles de mesdames Dupont, Paturot, Yalescure, de M. le docteur Paturot, de mesdemoiselles Diane et Colette Dupont, à qui il eut l’honneur d’être présenté. M. Dupont lui fit un troisième signe, et il s’assit. Il se trouva placé précisément à droite de mademoiselle Diane, mais aussi à gauche de mademoiselle Colette, et en face de madame Yalescure, qui ne put se tenir de poser aussitôt son pied sur celui d’un vis-à-vis si séduisant.

Davy Pipe retira son pied, dès qu’il le crut pouvoir faire sans impolitesse, et porta secours à la conversation qui menaçait de languir ; les Dupont, les Paturot et les Yalescure se voyaient beaucoup trop souvent pour n’avoir pas épuisé depuis longtemps tout ce qu’ils pouvaient avoir à se dire. Ils s’étonnèrent de s’ amuser , Davy leur parut charmant et sympathique. Il faisait preuve d’un tact vraiment exquis. Il témoignait du respect à madame Dupont, qui est respectable ; à madame Paturot, qui est insignifiante; à madame Yalescure, qui ne lui plaisait point, et de la familiarité aux demoiselles, sans toutefois passer la mesure.

Mademoiselle Diane le tenait à distance, et mademoiselle Colette le provoquait.

Ces deux jeunes filles étaient élevées

ensemble et selon les mêmes principes, mais l’une l’était fort bien et l’autre fort mal. Mademoiselle Diane était ce qu’on appelle une vraie jeune fille, et mademoiselle Colette une jeune fille à l’américaine. Mademoiselle Colette avait bon cœur et était reconnaissante à son oncle de ce qu’il voulait bien faire pour elle, mais elle détestait sa cousine et en usait machinalement avec tous les hommes comme si elle avait eu dessein de les lui souffler. Ces manières irritaient monsieur et madame Dupont; mais, sauf ce petit accroc, et un peu d’humeur de madame Valescure, tous les convives se louèrent de Davy Pipe ; et lorsque l’on se sépara, vers quatre heures du matin, on se promit, on lui fit promettre de recommencer la petite fête.

Les Valescure prétendaient même le reconduire chez lui ! Il refusa et prit un taxi- auto. Il ne pensait déjà plus qu’à son garde du corps, et au bon tour qu’il venait de lui jouer. 11 prit soin, en rentrant, de faire le plus de bruit possible, et alluma, d’un coup, toutes les lampes électriques du salon.

Cette fois Jean Romarin se réveilla en sursaut.

— Quoi? Qu’est-ce que c’est? cria-t-il, ses cheveux dans les yeux, et regardant, au travers, Davy Pipe qui riait de tout son cœur.

— Eh bien, je rentre ! dit Pipe. Il est temps, peut-être : il est. quatre heures. Je viens de souper.

— - Bon Dieu de bois ! fit Romarin, en sautant, sans savoir pourquoi, à bas du lit.

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