‹ L'autre aventure du joyeux garçon;Chapitre 37 sur 43 · QUITTE POUR LA. PEUR · texte numérisé non relu

QUITTE POUR LA. PEUR

Jean Romarin n’était pas un puritain en morale, ni un faiseur d’embarras ; mais il avait de la probité, il ne badinait pas avec une consigne. Il entendait ordinairement la plaisanterie, mais celleci le fâcha. Il se calma vite, puisque Davy Pipe lui affirmait que rien d’irréparable ne s’était consommé ; il dit seulement, d’un ton bourru :

— Je te croyais plus sérieux. Passe pour cette fois. C’est la dernière. Je te réponds que tu ne bougeras plus sans ma permission, tant que je serai de garde.

Et Davy Pipe, la mine contrite, s’y engagea.

Ils résolurent de passer la soirée tête à tête, au coin du feu. Cette perspective n’effrayait pas Jean Romarin, qui savait bien qu’on ne s’ennuie pas une minute avec Davy Pipe. Mais, ce soir, ce fut comme un fait exprès. Davy resta morne et ne trouva pas une drôlerie à dire. Il avait

Davy Pipe.

la bonne volonté de divertir son camarade ; mais justement il avait trop de bonne volonté : d’habitude, il faisait des frais pour ses hôtes, instinctivement et sans y penser. Jean Romarin, qui avait son franc-parler avec lui, comme il est naturel à cet âge, lui dit, vers neuf heures trois quarts :

— Mon vieux, je vais t’avouer une chose : je m’embête à quarante sous de l’heure.

— Moi aussi, répondit avec la même franchise Davy Pipe.

Ils se donnèrent une bonne poignée de mains, sans doute en témoignage de condoléance. Ils n’avaient absolument rien à faire, le déménagement étant terminé. Davy Pipe considéra mélancoliquement son banjo ; mais ce n’est pas quand on le considère mélancoliquement qu’on est tenté de le décrocher et de faire le nègre.

Par bonheur, Davy Pipe avait beau être un solide garçon, sa nuit blanche l’avait fatigué, il tombait de sommeil.

Jean Romarin, qui avait dormi douze heures, ne pensait pas recommencer de sitôt ; et Davy Pipe, comme les enfants, osait bien avouer sans détour qu’il s’ennuyait, mais se serait fait pendre plutôt que de convenir qu’il avait sommeil. Il s’y résigna pourtant, tout d’un coup, lança ses vêtements aux quatre coins de la chambre, se glissa jusque tout au fond de son lit, et se mit dans le même instant à ronfler comme un orgue.

— C’est le comble! s’écria Jean Romarin, qui se couchait aussi par imitation, et qui ne tarda pas de ronfler également, si fort qu’il se réveilla soi-même.

Il pensa que c’était Davy, sifïla, le réveilla, se rendormit, fut réveillé de nouveau, l’appela encore ; enfin ils passèrent bien un quart d’heure à se réveiller réciproquement et à se rendormir; après quoi, ils s’abîmèrent tous les deux dans un sommeil si profond qu’on aurait pu tirer le canon ou faire éclater un pneu.

Au matin, ils étaient reposés, gais, alertes, fort étonnés et mortifiés d’avoir pu s’assommer la veille.

— Qu’est-ce qui nous a pris, mon vieux? se disaient-ils, en boxant pour se détendre.

Ils partirent de bonne heure pour l’atelier, abattirent leur besogne en conscience ; et rentrèrent le spir, contents d’eux-mêmes et de la vie. Mais il faut croire que le crépuscule avait une influence sur leur humeur. Dès le seuil, leur gaieté tomba. Ils évitèrent de se regarder, sentant que leurs physionomies trahiraient ce qu’ils voulaient se dissimuler par politesse; mais ils ne purent l’éviter longtemps, et le désastre leur apparut.

Jean Romarin (non plus, d’ailleurs, que Davy Pipe) n’était homme à se laisser envahir sans lutte par la neurasthénie. Il réagit violemment.

— Ah I non ! cria-t-il, avec une plaisante indignation. Non, mon vieux ! Si tu crois que tu vas me faire passer aujourd’hui une soirée aussi crevante que la soirée d’hier !...

Davy Pipe s’excusa.

— - Je ne me reconnais plus, dit-il.

Il n’y comprenait rien ! Et il réagit à son tour, comme son camarade.

— Qu’est-ce qui nous oblige, dit-il, à moisir ici? Toutes les distractions ne se terminent pas forcément par la sorte d’accident qui m’est encore interdite pendant quatre années et six mois.

Pourquoi n’irions-nous pas au théâtre?

— C’est justement, répondit Jean Romarin, ce que j’allais te proposer. J’ai une envie folle de voir le ballet des Folies- Bergère.

— Bravo ! dit Pipe. Tu as des idées ingénieuses, je te fais mes compliments. Aller aux Folies-Bergère, dans ma situation !

— Oh t tu es extraordinaire, fit Romarin. On dirait qu’on ne peut pas aller aux Folies-Bergère sans. . . Ce n’est pas une raison parce que les femmes sont entreprenantes pour qu’on soit tenu de leur céder. D’ailleurs, supposé que ta jolie figure les attire, la mienne suffirait à les mettre en fuite.

(Il disait cela sans amertume, parce qu’il savait que sa laideur ne repoussait point).

Il poursuivit :

— Et puis, est-ce que je te parle d’aller faire le promenoir? Je te dis que je veux voir le ballet : je suis trop petit, je ne vois rien quand je suis perdu dans la foule ; et il me semble que tu es assez riche pour me payer un fauteuil.

— Comme ça, ça va, dit Davy Pipe, qui tira aussitôt son habit de l’armoire, cependant que Jean allait revêtir le sien au domicile de ses parents.

Non seulement Davy paya un fauteuil à Romarin, mais il lui paya, de surcroît, un excellent dîner au Café anglais, et un cigare énorme. Ils prirent place tous deux, vers dix heures, à l’orchestre, où ils furent moins bousculés qu’au promenoir, mais où ils n’aperçurent pas davantage ce qui se passait sur la scène, à cause du chapeau démesuré d’une dame qui était devant eux.

Après le ballet, il y eut un entr’acte, durant lequel ils allèrent, sans penser à mal, dans le jardin d’hiver, uniquement pour se dégourdir les jambes. D’ailleurs, ils s’assirent, dès qu’ils trouvèrent des chaises et une table libre ; et le garçon ne leur avait pas encore apporté à boire, qu’une belle fille, emmaillotée dans une robe à la dernière mode et coiffée d’un feutre de farinier, se planta devant Davy Pipe, et lui dit, en le tutoyant, par anticipation :

— Qu’ est-ce que tu payes?

Davy Pipe ne savait pas refuser, quand on lui demandait de payer n’im-

Davy Pipe.

porte quoi. Mais le garde du corps intervint et mentit effrontément.

— Nous attendons nos amies, dit-il.

— Ça ne fait rien, répliqua la femme, je ne resterai pas longtemps.

Et elle ne jugea pas utile de faire plus de façons pour s’asseoir. Pipe, inquiet, lui dit, en lui désignant Romarin :

— C’est à lui qu’il faut demander la permission, c’est lui qui a l’argent.

La femme toisa Romarin, et répondit, après un temps :

— Il t’en prêtera.

Elle ajouta que l’on n’a pas besoin

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