‹ L'autre aventure du joyeux garçon;Chapitre 38 sur 43 · ELLE COMMENÇA A SE DÉGAGER DE SON ÉTROITE JUPE · texte numérisé non relu

ELLE COMMENÇA A SE DÉGAGER DE SON ÉTROITE JUPE

d’argent lorsqu’on est fait comme Davy Pipe, et qu’elle était toute prête à l’aimer au pair, ou même en assumant les faux frais.

C’est le compliment le plus flatteur qu’un homme puisse recevoir d’une femme. Davy l’apprécia et, mis en verve, déploya toutes ses grâces pour cette créature. Elle le dévorait des yeux et l’écoutait de toutes ses oreilles; elle était sous le charme, ne soufflait mot, et n’ouvrit la bouche que deux fois,

premièrement, pour annoncer qu’elle s’appelait Valérie, ensuite, pour remarquer, non sans malice, que les amies de ces messieurs ne se dépêchaient pas de s’amener.

Le spectacle avait recommencé depuis longtemps, et Davy ne parlait point de regagner les fauteuils, malgré les coups de pied que Romarin lui allongeait sous la table. Il arriva même que le spectacle finit : Pipe, Romarin et Valérie furent emportés par le flot de la foule, jusque sur le trottoir de la rue Richer.

Davy Pipe était scrupuleux : il sentit que c’était sa faute si Valérie n’avait fait, ce soir, la connaissance d’aucun autre client, et qu’il ne pouvait donc la laisser en panne. Il aurait sacrifié ses millions plutôt que de lui faire perdre sa soirée. Mais il préférait autant que possible ne pas perdre ses millions non plus, et il eut, à ce propos, un conciliabule avec Romarin, tandis que Valérie, humble et discrète, se tenait à l’écart.

— Ecoute, dit-il, rentre-la chez elle et ne t’inquiète pas de moi : je te donne ma parole que je vais m’en retourner sagement rue Jacob. Voici quarante francs.

— Tu en as de bonnes ! repartit Jean Romarin. Tu t’imagines naïvement qu’elle acceptera la substitution, quand il y a deux heures qu’elle s’allume sur toi?

— C’est vrai, dit Pipe, confus.

Mais il songea tout haut :

— Puisque nous rentrons, toi et moi, à la même adresse, il n’y a pas d’explications à lui donner pour le moment.

Il appela un fiacre.

— Où allons-nous? dit Valérie.

— A la maison, répondirent en chœur les deux peintres.

— Tiens ! fit-elle. Vous demeurez ensemble?

Ils ne répondirent point, et elle garda le silence jusqu’à l’hôtel de la rue Jacob. Elle pénétra d’abord dans le salon, qui était la première pièce, après l’antichambre. Le divan-lit iui parut une installation de fortune : elle ne s’arrêta point, et entra dans la deuxième pièce, c’est-à-dire dans la chambre de Davy Pipe, sans que Pipe ni Romarin trouvassent aucun prétexte pour lui en interdire l’accès. Cette chambre-ci lui parut une vraie chambre à coucher et elle se mit en devoir de s’y coucher, en effet, sans plus de préliminaires. Elle quitta son. gigantesq.ue chapeau, dont elle coiffa ia pendule, et commença de se dégager de son étroite jupe.

Pipe et Romarin échangèrent un regard de détresse, mais s’avisèrent presque aussitôt d’un expédient, qui était bien simple. Ils gardèrent de protester, et la laissèrent se mettre dans le lit de Davy Pipe ; après quoi Davy Pipe reconnut qu’il était de trop et passa dans la

Davy

chambre de Romarin, où il s’enferma au verrou.

L’ahurissement de Valérie lui laissa le temps d’exécuter ce petit jeu de scène. Mais* il n’eut pas plus tôt fermé la porte qu’elle sauta du lit, cria qu’on ne la lui faisait pas, et donna de si furieux coups de poing dans la cloison que les voisins se mirent à cogner dans l’autre cloison à tour de bras. Davy Pipe, qui ne se souciait pas de recevoir son congé, fut obligé de rouvrir la porte pour obtenir qu’elle se tût.

Il n’y avait plus qu’un moyen de se tirer de là, c’était de lui raconter l’histoire et de la renvoyer en lui offrant une juste indemnité pour son déplacement.

Ce discours sincère eut un meilleur effet que Pipe ni son garde du corps n’osaient espérer. Valérie ne douta pas une minute de ce qu’on lui récitait :

toute femme d’une autre catégorie n’y eût point manqué. Elle ne se permit aucune plaisanterie de mauvais goût.

Au contraire, elle devint grave, elle s’attendrit, enfin elle pleura ; et cependant elle se rhabillait. Elle refusa la juste indemnité, et se contenta d’embrasser Davy Pipe cordialement.

Les deux camarades la reconduisirent jusque sur le palier, en la remerciant de sa grandeur d’âme. Mais elle s’avisa soudain que ses réclamations de tout à l’heure et ce départ n’étaient guère aimables pour le pauvre Romarin.

Alors, sans dire un mot, toujours grave, elle rentra dans l’appartement, poussa Davy Pipe dans la seconde chambre dont elle prit soin de tirer elle-même le verrou, quitta de nouveau son grand feutre, dont elle coiffa la pendule du salon, recommença de se déshabiller, et se mit, sans attendre qu’on l’en priât, dans le lit du garde du corps.

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