RÉPÉTITION
Valérie partit au petit jour. Jean Romarin fit encore un bon somme et, en s’éveillant vers dix heures, il se dit : « Tout s’est passé à souhait. La fonction de garde du corps est assujétissante, mais il y a des compensations. » Il n’eût demandé que de doubler sa semaine, et d’aller tous les soirs aux Folies-Bergère et ce qui s’ensuit, aux frais de Davy Pipe. Mais Davy, qu’il s’empressa de délivrer, ne partagea point son contentement.
— J’ai des sueurs froides, dit-il, quand je pense à ce qui aurait pu, et même à ce qui aurait dû m’arriver. Je ne m’exposerai pas une seconde fois à un danger pareil. Et comme je ne puis me cloîtrer (à la veille d’abjurer le catholicisme), comme le soin de ma santé exige que je m’amuse,
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je vais prendre le parti de fréquenter le monde.
— C’est une riche idée ! s’écria Jean Romarin.
II. ne connaissait le monde que par les livres, ne doutait point que l’adultère n’y fût à l’état endémique, et que les pauvres jeunes gens sans défense n’y courussent plus de hasards que partout ailleurs.
Mais Davy Pipe jugeait du monde d’après la Grande-Bretagne et l’Amérique, où chacun sait que la vertu règne, et que la famille n’est pas en décomposition comme chez nous. Il a de la volonté, comme tous les Anglo-Saxons : il ne démordit point de son projet. Une seule difficulté l’empêchait, c’est qu’il n’avait pas de relations. Du moins, il n’en avait pas jusqu’à l’avant-dernière nuit. Mais il se ressouvint à propos qu’il avait soupé chez Durand avec monsieur et madame Jules Dupont, mesdemoiselles Diane et Colette Dupont, monsieur et madame Paturot, monsieur et madame Valescure, et que ces diverses personnes lui avaient fait promettre de recommencer la petite fête. Malheureusement, l’invitation était demeurée pour ainsi dire théorique, et sine die .
— Comment * feras-tu, dit Romarin, pour remettre la main sur ces gens-là?
— C’est bien simple ! dit Pipe, J’irai faire une visite à madame Jules Dupont, à son jour. Au fait, je lui en dois une.
— Quel est son jour? dit Romarin.
- — Je n’en sais rien, dit Pipe, mais je le trouverai dans le Tout-Paris.
Ils sonnèrent. Un garçon leur monta du bureau le Tout-Paris, et ils y trouvèrent que le jour de madame Dupont était le jeudi, c’est-à-dire aujourd’hui même.
— En voilà, une chance! fit Davy Pipe. J’irai cette après-midi.
— Et moi? dit Romarin.
— Tu ne dois pas de visite à madame Jules Dupont. Tu n’as même jamais eu l’honneur de lui être présenté. Mais, si tu veux me conduire jusqu’à sa porte, et m’attendre en faisant les cent pas sur le trottoir, je t’y autorise.
— Ce sera plus sûr, grommela Jean Romarin.
Vers quatre heures, ils allèrent de compagnie boulevard Flandrin, où le grand peintre Jules Dupont, de l’Institut, a son hôtel particulier. Romarin, qui devait rester sur le trottoir, n’avait pas fait toilette ; mais Davy Pipe avait mis un chapeau de haute forme, une redingote, et une fleur à sa boutonnière. La redingote de Davy Pipe était d’une coupe anglaise parfaite, et il la portait fort bien, "mais avec un peu trop de cérémonie, et ce vêtement plus vieux que son âge, le faisait paraître beaucoup plus jeune. Sa gravité, avec cet air de jeunesse, était impayable et faisait sourire les passants.
Davy
L’effet fut précisément le même quand il pénétra dans le salon où madame Dupont recevait. Elle commença par ne point le reconnaître et se demanda quel était ce petit garçon, taillé en athlète, qui la venait voir. Davy Pipe n’est point sot : il flaira cette absence de mémoire et tourna une première phrase, aussi ample que sa redingote, où il rappelait le souper chez Durand. Madame Dupont, sitôt que sa mémoire fut remise en branle, se rappela que son visiteur possédait plusieurs millions. Elle le pria de s’asseoir, et le nomma aux dames qui étaient présentes; mais elle ne fit point d’allusion i\ sa fortune, ni à l’épreuve qu’il était obligé de subir durant quatre ans et demi.