ILS ALLÈRENT BOULEVARD FLANDRIN
Ces dames, qui n’avaient donc point de motifs pour accorder à Davy Pipe une attention singulière, lui firent une petite inclination et poursuivirent leurs discours sans davantage prendre garde à lui. Elles s’entretenaient de la cherté des vivres, de leurs contrariétés cuisinières, et de la cuisine d’une prochaine élection à l’Académie des Beaux-Arts.
Elles semblaient combiner exprès ces sujets, si l’on veut, analogues, en des phrases de vaudeville à quiproquo. Davy Pipe se demandait si le monde n’est pas moins divertissant qu’il n’avait présumé, et s’il n’eût pas mieux fait de rester chez lui à jouer aux cartes. Pour s’occuper, il considérait les tableaux accrochés au mur qui étaient tous de M. Jules Dupont. C’était de vrais tableaux de maître. Ils portaient des dates récentes, et ils avaient déjà la patine du temps.
Ils avaient même trop de patine. On sentait que, tous les matins, M. Jules
Pipe.
Dupont se réveillait en se disant, selon les jours : « Je serai aujourd’hui Rubens, ou Velasquez, ou Bouguereau. »
Davy Pipe, qui n’était pas très artiste, mais qui était un excellent élève, admirait tous ces chefs-d’œuvre indistincte- : ment. Madame Jules Dupont s’en aperçut, et profita de l’occasion pour lui adresser ; quelques mots touchant l’art de peindre. Puis, tremblant qu’il ne s’ennuyât trop, elle lui dit :
— Vous savez que ma fille et ma nièce reçoivent leurs amies dans le petit salon? i Allez donc leur demander une tasse de i thé.
Davy Pipe, docile, passa dans le petit j salon, où il ne se trouva plus seul de son ; sexe. Plusieurs adolescents, qui parais- j saient bien plus Anglo-Saxons que Davy Pipe lui-même, rendaient leurs devoirs à ces demoiselles. La conversation lui j parut d’abord plus animée que dans le grand salon ; mais elle était toute en sous-entendus, il n’y comprenait rien ; et il comprenait encore moins pourquoi ces choses que l’on disait et qu’il n’entendait pas le faisaient rougir.
Mademoiselle Diane et mademoiselle Colette l’avaient accueilli avec grâce; mais elles n’avaient pas témoigné le même tact que madame leur mère et tante, et, en le présentant, elles avaient paru faire une allusion à sa fortune et aux conditions de l’héritage. Mademoiselle Diane fut aussi réservée que chez Durand ; mais il aperçut, en l’observant mieux, qu’elle le regardait beaucoup à la dérobée, et fort tendrement. Quant à mademoiselle Colette, elle l’emmena impérieusement dans un petit coin, où elle se mit à lui expliquer son caractère. Davy ne put d’abord concevoir pourquoi cette jeune fille, qu’il n'avait vue qu’une fois, lui expliquait son caractère; puis ce caractère lui parut tellement bizarre qu’il se demanda si la jeune personne ne se moquait point de lui. Il n’aiine pas cela, et il se hâta de retourner dans le salon principal, où il comptait faire ses adieux à madame Dupont.
Mais l’insignifiante madame Paturot, femme du célèbre docteur, entra au même instant : il n’osa partir. Deux minutes plus tard, l’exubérante madame Valescure, maîtresse du même docteur, fit son entrée : elle suit toujours de près la femme quand elle ne suit pas le mari. Davy Pipe n’osa point faire à madame Valescure l’affront de se retirer quand elle arrivait ; d’autant qu’elle le reconnut ; et elle lui marqua une si grande joie de le voir, une telle familiarité, qu’il n’en aurait pas fallu davantage, dans une bourgeoisie moins austère, pour faire dire qu’ils étaient ensemble, si l’on n’avait su d’autre part que madame Valescure était. avec le docteur Paturot. Elle instruisit Davy Pipe que le samedi était son jour, et lui arracha la promesse
Davy Pipe.
de la venir voir à son prochain samedi, c’est-à-dire le surlendemain.
Quand il rejoignit, en bas, Romarin, le garde du corps lui trouva une drôle de figure, et réclama des explications.
— Je suis très embêté, fit Davy Pipe.
Comme j’allais partir, est arrivée cette madame Valescure dont je t’ai parlé, qui est avec le docteur Paturot. Elle m’a pour ainsi dire sauté au cou. Si j’étais fat, je croirais qu’elle a des intentions sur moi, et elle m’a fait jurer d’aller lui rendre visite après-demain.
— Tu n’iras pas 1 s’écria Jean Romarin. Cette madame Valescure est peutêtre une femme de la meilleure société, mais elle m’a tout l’air d’une grue. Tu n’iras pas.
— J’ai promis, répondit Pipe, — qui veut fréquenter le monde et qui est incapable de mentir ou de parjure mondain !
[ — Eh bien, dit Romarin, j’irai avec toi.
— C’est impossible, dit Pipe, puisque tu ne la connais pas.
Mais, comme il n’était pas moins effrayé que son mentor, il imagina un moyen de lui faire connaître madame Valescure.
— Le docteur Paturot, dit-il, déjeune toutes les nuits chez Durand, et les Valescure l’y accompagnent. Les Dupont n’y étaient l’autre fois que par raccroc. Allons-y souper ce soir ; nous rencontrerons comme par hasard les Valescure et les Paturot.
Ils y allèrent de bonne heure, afin de trouver des places libres à côté de la table que l’on réservait chaque soir pour le docteur ; et ils n’eurent même pas besoin de se faire inviter, pour souper quasiment avec la personne qui les intéressait. Madame Valescure ne douta point que Davy Pipe fût venu pour elle, et ne soupçonna point que ce fût pour lui présenter Romarin. Elle remercia Davy d’une œillade qu’on eût appelée jadis assassine, et quand il prit congé, elle lui serra longuement la main, en murmurant :
— A samedi... N’oubliez pas...
Elle était si émue qu’elle dit, sans y penser, la même chose à Romarin.
— Je ne me trompais pas, dit le garde du corps, en reboutonnant son paletot.
C’est une véritable grue.
— Tout va bien, dit • joyeusement Davy Pipe. Nous n’irons pas ensemble, mais tu viendras me retrouver chez elle au bout de vingt minutes. Si grue qu’elle puisse être, il est peu probable qu’elle m’attaque avant un quart d’heure, et je saurai tenir cinq minutes.
En y allant, le samedi, Davy Pipe fit réflexion que toute cette prudence était de surcroît et que madame Valescure ne l’attaquerait point, vu qu’elle recevait et qu’il ne demeurerait point tête à tête
avec elle. Mais le salon était vide, et qui sait si madame Valescure reçoit vraiment le samedi? Il lui avait aussi fait bien de l’honneur en comptant qu’elle différerait l’agression de quinze minutes. Elle est douée d’une telle volubilité qu’il lui suffit de quelques secondes pour débiter tout ce qu’une passade comporte de texte parlé, et elle en est déjà à ce qui ne se dit plus, que son interlocuteur en est