MADAME MORAND-FARGUEIL
mains de madame Morand-Fargueil et, pour la réconforter, lui demandait :
— Etes-vous heureuse, madame Morand- Fargueil ?
Elle répondait d’une voix faible:
— Je suis, je suis...
En répondant Je suis , je suis, c’est-àdire Je suis heureuse, madame Morand- Fargueil hasardait une affirmation téméraire. Ce qu’elle éprouvait, et qu’elle n’aurait su analyser, ne ressemblait guère au bonheur, qui est simple, ni encore moins au contentement. La joie qu’elle sentait de revoir son fils lui était gâtée
par la joie qu’elle sentait de revoir Eric Warden, et réciproquement. Elle n’aurait pu souffrir de les revoir l’un sans l’autre, mais elle ne pouvait point souffrir de les revoir ensemble. Elle avait des remords, quoiqu’elle n’eût jamais rien fait de mal, elle était confuse et n’osait regarder personne en face. Outre qu’elle jugeait la situation d’une suprême inconvenance (sans ombre de motif), elle pensait avoir manqué à tous ses devoirs, et envers M. Morand-Fargueil, et envers son fds, et envers le second lieutenant. Ce qu’elle se reprochait à l’égard d’Eric était moins de l’avoir trouvé aimable jadis que de l’avoir depuis lors parfaitement oublié.
Sa mémoire prenait une cruelle revanche. En une seconde, et comme il arrive, dit-on, aux personnes qui sont victimes d’un accident de voiture, madame Morand-Fargueil repassa jusque dans les moindres détails ce ravissant, cet unique épisode amoureux et chaste de son irréprochable carrière. Elle vit Eric Warden tel que le premier jour il lui était apparu, en costume de voyage, elle le vit en smoking à la table de famille, ou Usant après le dîner, dans le cabinet de M. Morand-Fargueil, la lettre qu’il avait écrite à René. Elle le vit encore, décoiffé, sans veston ni cravate, et le col entre-bâillé, elle le vit, elle crut l’entendre chanter une chanson de minstrel en s’accompagnant sur le banjo... « Ah ! Suzanne, qu’il a le bras blanc !... Que mon cœur, mon cœur a de peine !... » Et M. Morand-Fargueil ouvrait brusquement la porte, il criait ; « Ah çà ! est-ce que vous n’êtes pas fous tous les deux? »
Elle vit Eric malade dans la chambre de René. Le lit était si vivement éclairé que tout le reste était plus sombre ; et ce n’est même point tout le lit qui resplendissait, mais, au milieu, une grande blancheur sans contour, peu à peu dégradée jusqu’au clair-obscur et jusqu’à la nuit. Eric semblait couché dans un grand berceau de lumière parmi les ténèbres... Et comme il s’était endormi, elle lui avait baisé le bout des doigts...
Elle sentit à la fois tout ce qu’elle avait senti alors, et quand Eric s’échappait sans dire où il pensait aller, et quand il rentrait en retard ; quand elle se promenait avec lui au Jardin des Plantes ; quand elle mettait un peu d’ordre dans sa chambre si bizarrement rangée ; quand elle méconnaissait son innocence évidente et qu’elle soupçonnait madame Valvin ; quand il lui avait dit, en guise de dernier adieu : « Je dois me hâter, vous savez, parce que je ne veux pas rater le train. »
Elle avait appris tant de grandes et terribles choses depuis le commencement de la guerre qu’elle demeurait comme stupide devant l’autre madame Morand-Fargueil que lui révélaient ces souvenirs. Elle ne concevait pas qu’elle eût jamais pris
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au tragique des émotions si futiles : les plus délicates même la touchaient, mais lui faisaient honte. Son âme ancienne lui paraissait démodée. Elle avait vraiment la notion du passé, c'est-à-dire de ce qui est aboli, et elle éprouvait une sorte de terreur superstitieuse à voir renaître ce passé mort sous les traits d’Eric, aussi beau, presque aussi puéril que jadis. Eric était le fantôme du Passé. Elle ne put se défendre de sourire à l’idée que le joyeux garçon, si vivant et si naturel, jouait un personnage symbolique... Elle revenait à elle, il ne lui donnait plus de petites tapes dans les mains ; mais il lui demandait toujours :
— Etes-vous heureuse, madame Morand-Fargueil?
Et elle lui répondait, cette fois sans mentir :
— Je suis.
Eugénie apporta le lit pliant. Où l’avaitelle déniché? C’est un miracle. Mais, du moment qu’Eric Warden avait dit : « Vous devez avoir un lit pliant », le miracle eût été qu’elle n’en trouvât point. Au fait, c’est peut-être bien son propre lit que cette bonne Eugénie lui offrait?
— Il est pour René, dit Eric, parce que, moi, je veux coucher dans le grand.
Madame Morand-Fargueil et monsieur Morand- Fargueil lui -même tombèrent d’accord que le grand lit lui était dû. Le valet de chambre annonça le dîner.
Madame Morand-Fargueil n’eut pas le courage de rentrer dans son appartement et abandonna son chapeau sur une chaise. Eric et René étaient retournés précipitamment chez eux. Deux minutes leur suffirent pour endosser leurs uniformes kaki, avec tous les accessoires de cuir jaune, et quand ils firent leur entrée dans la salle, ni madame Morand-Fargueil, ni le conseiller d’Etat, ni les domestiques n’essayèrent de dissimuler leur admiration.
« Que mon fils est beau ! » se disait madame Morand-Fargueil en regardant le jeune Anglais.
Elle ne se lassait pas de faire des comparaisons, qui ne tournaient à l’avantage ni de l’un ni de l’autre, mais de tous les deux.
« Et, se disait-elle, qu’il se porte bien ! Quel appétit ! »
Elle regardait toujours Eric Warden, qui ne se portait pas moins bien que René, et qui ne mangeait pas moins copieusement.
M. Morand-Fargueil, qui a pris au Conseil d’Etat le goût des précisions, souhaita savoir enfin si ces enfants étaient en mission ou en permission, et pour combien de temps. Il interrogeait son fils, ce fut Eric Warden qui répondit. Eric, bien qu’il ait peu de lettres, sait d’instinct qu’il n’est pas deux expressions justes, mais une seule, d’une même pensée. En conséquence, dès qu’il a trouvé cette expression juste.
il s’y tient. Il répéta donc à M. Morand- Fargueil, mot pour mot, mais en changeant le temps des verbes, ce qu’il avait dit à ses camarades au moment de partir :
— Splendide ! Le colonel m’a envoyé à Paris avec un interprète et une voiture, pour acheter de l’iode, du coton hydrophile, de l’épicerie et une quantité de choses qui manquent, je ne savais pas quelles choses, mais le colonel m’a donné la liste...
Il faillit ajouter, machinalement :
— L’interprète fera les courses et je ferai des visites.
Mais il rougit, se reprit, et murmura :
— Eugénie fera les courses. Moi et René, je ne compte pas m’embêter, vous savez.
Ce mélange du singulier et du pluriel fit rire aux éclats M. Morand-Fargueil.
Madame Morand-Fargueil en rit aux larmes. Elle songeait :
« Ils arrivent à peine. Je suppose qu’ils n’ont pas la prétention de sortir après dîner? »
Elle ne pensa plus à autre chose. Cependant, Eric, interrogé de nouveau par le conseiller d’Etat sur la durée probable de leur séjour, répondait en riant :
— Oh !... Je ne sais pas du tout, vous savez. J’ai oublié de demander, c’est comique !
Ensuite, il racontait l’histoire du théâtre, et de la marmite qui avait éclaté pendant la représentation ; puis leur voyage et comment il avait reconnu René, mais René ne l’avait pas reconnu.
— Je pensais qu’il est un peu bête, mais réellement il n’est pas.
Madame Morand-Fargueil fit un sursaut.
— Vous ne lui avez donc jamais montré ma belle photographie? dit Eric. C’est mal.
Elle rougit et se dispensa de répondre. Il ne s’en aperçut point, il parlait toujours. Il contait l’histoire de son engagement :
— C’est une drôle d’histoire. J’ai vu passer dans la haute rue du village une procession de petites filles...
René aurait pu le souffler, car il conta cette drôle d’histoire comme il avait fait tout à l’heure en auto, et sans omettre une syllabe ni sans modifier aucune de ses intonations.
Après le dessert, et lorsque l’on passa, pour prendre le café, dans le cabinet de M. Morand-Fargueil selon un usage immémorial, Eric eut un accès d’attendrissement. Il s’écria :
— René m’a dit que mademoiselle Sauveterre, la dactylographe, ne vient plus le soir, parce que vous êtes à la retraite, monsieur Morand-Fargueil. Je regrette. Je regrette aussi que votre chère vieille maman soit morte, madame Morand-Fargueil. Je me rappelle quand
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j’ai joué chez elle le banjo. Je le joue toujours aussi bien, mais je ne l’ai pas pris avec moi.
Il ne permit pas à son interprète de servir le café, ni à madame Morand-Fargueil elle-même : il s’acquitta seul de cette besogne ; mais il eut ensuite l’imprudence de s’asseoir dans un fauteuil de cuir où il était autant dire couché, et il s’endormit instantanément. L’indulgent monsieur
Morand-Fargueil n’en fut point scandalisé, d’autant que René s’était endormi dans l’autre fauteuil, vis-à-vis. Madame Morand- Fargueil songeait :
« Ils dorment, ils n’iront pas faire la fête ce soir. »
— Ces enfants sont tués de fatigue, dit M. Morand-Fargueil.
Ces enfants furent réveillés un quart d’heure plus tard par la sonnerie du téléphone ; car la guerre a moins changé les mœurs qu’on n’imaginerait, et l’on téléphone toujours beaucoup chez les Morand- Fargueil.
Tandis que madame Morand-Fargueil répondait, Eric et René se retirèrent. Dès qu’elle put raccrocher le récepteur, elle dit avec une certaine emphase :
— Ce n’est pas une raison parce qu’ils