‹ L'autre aventure du joyeux garçon;Chapitre 5 sur 43 · ILS FIRENT LEUR ENTRÉE DANS LA SALLE · texte numérisé non relu

ILS FIRENT LEUR ENTRÉE DANS LA SALLE

L’Autre Aventure du Joyeux Garçon. i5

sont deux dans la chambre pour que je n’aille pas voir si mon fds ne manque de rien.

Elle pénétra résolument dans cette chambre devenue chambrée, et elle vit d’abord, comme le soir qu’Eric Warden était malade, la blancheur et la clarté vague du lit. Elle détourna les yeux, elle se pencha vers son fds pour l’embrasser.

— Tu es bien? dit-elle.

de cette aimable femme était absolument nette, mais sa mémoire avait de la fantaisie et des scrupules. Enfin, elle était agitée : elle fut calme, dès qu’elle eut considéré une minute, dans le lit usurpé où aurait dû reposer son fils, ce grand jeune homme gai, malicieux et brave dont la candeur l’éblouissait. Elle regagna sa chambre et son propre lit dans un état de sérénité. Elle cria seulement à

« ILS DORMENT, ILS N’iRONT PAS FAIRE LA FÊTE CE SOIR. »

— Oui, maman, merci, dit René.

Déjà l’impérieux Eric l’appelait. Il lui saisit la main, qu’il porta à ses lèvres, et dit d’une voix forte :

— Bonne nuit, madame Morand-Fargueil. J’ai rudement envie de dormir, vous savez 1

Eric Warden avait encore, à vingt-trois ans, la vertu merveilleuse de guérir les maux dont il était l’auteur et d’apaiser l’âme de madame Morand-Fargueil après l’avoir jetée dans le trouble. La conscience

M. Morand-Fargueil, à travers la porte du cabinet :

— J’ai une folle envie de dormir. Je suis exténuée.

Elle l’était chaque soir. Sa pénible besogne à l’hôpital lui procurait du moins un sommeil lourd et la divertissait de son souci. Mais ce soir elle se dit : « Je ne vais pas, je ne veux pas dormir. Mes deux enfants sont là ! » Elle goûtait une douceur enivrante qu’elle voulait savourer jusqu’à la dernière goutte. Elle fit des efforts surhumains pour retenir sa pensée, qui déjà se dispersait, pour garder ses yeux grands ouverts : malgré elle ils se fermaient. C’est toujours la bienfaisante, la mystérieuse influence d’Eric

Warden qui agissait sur elle : pouvaitelle, si près de lui qui dormait de si bon cœur, ne pas dormir elle-même de tout son cœur?

Elle en fut quitte pour rêver : elle n’y perdit rien. Sa joie n’eût pas été sans mélangé sous le contrôle de la raison incommode ; au lieu que son rêve s’en affranchit décidément, ne lui présenta que des images agréables et supprima les ombres du tableau. Le principe de ce rêve absurde et charmant était qu’il n’y avait point la guerre, que la guerre était une chose que justement avaient rêvée madame Morand-Fargueil et d’autres personnes mal averties.

notre vie spirituelle, nous sont, hélas ! inconcevables. L’égalité, la continuité de la joie qui affectait madame Morand- Fargueil endormie, l’immatérialité de l’amour qui la transportait et qui ne faisait aucune distinction entre les deux objets de son cœur, la spéculation pour ainsi dire mystique de ces deux objets, où elle était comme abîmée, enfin une sorte d’atmosphère lumineuse où elle pensait baigner comme ces élus dont Fénelon nous décrit la félicité un peu mollement, tout cela était plus du ciel que de la terre. Madame Morand-Fargueil était positivement dans l’extase, au sens étymologique de ce mot.

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