‹ L'autre aventure du joyeux garçon;Chapitre 41 sur 43 · ELLE SE MIT A LUI EXPLIQUER SON CARACTÈRE · texte numérisé non relu

ELLE SE MIT A LUI EXPLIQUER SON CARACTÈRE

encore à lui demander de ses nouvelles. Jean Romarin fut en avance, et il n’arriva cependant qu’à la dernière extrémité.

Il s’oublia jusqu’à crier :

— Ah ! madame, c’est mal !

— Quoi? cria madame Valescure, qui s’oublia elle-même jusqu’à dire : « Fichez le camp ! On ne vous a pas invité. »

L’hypocrisie n’était plus possible, et il n’y avait pas de ménagements à garder. Romarin, pour s’excuser, conta l’histoire de Davy Pipe à madame Valescure, comme il avait fait, le mercredi, à l’habituée des Folies-Bergère. Madame Valescure ignorait cette histoire, que M. Jules Dupont avait racontée à sa femme, en présence de sa fille et de sa nièce, mais

Davy

n’avait point révélée aux Valescure ni aux Paturot.

Une ordinaire femme du monde eût beaucoup ri de penser qu’elle avait failli coûter des millions à ce gamin. Mais madame Valescure était, selon l’expression de Romarin, une simple grue, comme Valérie : elle prit la chose précisément comme Valérie. Elle s’excusa sur son ignorance, s’attendrit, et demanda le thé. Tous trois avaient de l’appétit après une alarme si chaude. Davy Pipe ne tarda pas4 de se retirer, madame Valescure ne le retint pas. Mais, comme Jean Romarin prétendait suivre son camarade, elle le força de se rasseoir.

— Restez donc, vous arrivez à peine, dit-elle au garde du corps, qui continuait de trouver que cette fonction est assujétissante, mais qu’il y a des dédommagements.

l’accident

Madame Valescure a de la bonté, comme presque toutes les femmes qui n’ont point de vertu. Elle ne cessa point de prendre intérêt en Davy Pipe, parce que Davy Pipe pour le moment ne pouvait servir à rien. Au contraire. Elle y pensait continuellement. Elle se demandait : « Que faire pour lui, en sa triste situation? » Elle croyait, ainsi que la plupart de nos contemporains, que rien ne compte dans la vie hors ce qui a pour cause finale de la propager ; et il lui semblait qu’un jeune homme, réduit à s’abstenir de cet emploi de son énergie jusqu’à un terme fixe, n’a plus rien à faire que s’asseoir et attendre l’échéance : comme les femmes ou les fiancées de marins guettent du haut de la falaise la voile tardive qui ne reviendra peut-être jamais.

Cette comparaison poétique suggéra une idée à madame Valescure : elle s’avisa que Davy Pipe n’était bon qu’à faire un fiancé, puisque les satisfactions matérielles de l’amour lui étaient interdites jusqu’à nouvel ordre. Elle se fit aussitôt conduire chez madame Jules Dupont, de qui ce n’était pas le jour, et elle reconnut par là que mademoiselle Diane Dupont était la jeune personne à qui elle destinait de fiancer Davy Pipe.

Elle en parla fort légèrement à madame Dupont.

— Savez-vous, dit-elle, une idée qui me pousse? Ce petit Américain de l’autre soir irait comme un gant à Diane !

Madame Dupont négligea de lui répondre : « J’y ai pensé la première », et assura simplement à madame Valescure que les projets en l’air sont ceux qui se réalisent le plus souvent.

Pipe.

La marieuse n’en demandait pas plus ; elle adressa un message téléphoné à Davy Pipe, qui, ayant désormais pleine confiance en elle, vint le soir même.

— Etes-vous, lui dit-elle, ennemi du mariage?

Il repartit en riant qu’il aimait assez cela, mais que d’ici à quatre ans et six mois il n’avait plus le droit d’en user.

Cette plaisanterie ne fit même pas sourire madame Valescure. Elle haussa les épaules, et poursuivit :

— J’ai lieu de croire que, si vous demandiez la main de mademoiselle Diane Dupont, vous seriez agréé.

Davy Pipe trahit un étonnement bien concevable, et crut devoir ensuite, par politesse, témoigner une joie très vive.

— Qu’en dites- vous? reprit madame Valescure, qui voulait une réponse catégorique.

Il était bien empêché d’en rien dire, puisqu’il n’y avait jamais rêvé. Elle n’insista point.

— Je ne veux pas, fit-elle, vous mettre le couteau sur la gorge. Je sais que, dans votre pays, on prend le mariage au sérieux. On a bien raison. Je vous donne quarante-huit heures pour réfléchir.

Mais Davy Pipe changea brusquement d’attitude et déclara qu’il ne profiterait pas de ce délai. C’est que, dans son pays, on prend le mariage au sérieux, non les fiançailles ; et Davy Pipe ne voyait aucun inconvénient à « s’engager » avec mademoiselle Diane, qu’il était à peu près sûr de n’épouser jamais. Il songea que, dorénavant, il aurait où passer ses soirées. Il eût préféré (il garda bien de le dire à madame Valescure), il eût préféré s’engager avec mademoiselle Colette, la cousine pauvre, qui lui paraissait plus gaie ; mais il fit réflexion qu’elle vivait sous le même toit, et que, pratiquement, il serait pour ainsi dire fiancé à toutes les deux.

Madame Valescure s’en retourna chez madame Dupont, à qui elle rendit compte de la mission que madame Dupont ne lui avait pas donnée, et, en rentrant chez elle, manda de nouveau Davy Pipe par un bleu. Il ne fallut pas moins de six allées et venues pour aboutir au règlement du protocole. Il fut résolu que l’on n’aurait l’air de rien ; que Davy Pipe ne demanderait pas à monsieur et madame Dupont la main de leur fille, mais qu’il irait dîner chez eux tous les soirs, et chaque fois sous un prétexte différent ; enfin que l’on n’annoncerait pas la nouvelle, mais qu’on la laisserait se répandre, et qu’on la nierait de manière à la confirmer.

Davy Pipe accepta toutes ces bizarreries. « Ce sont apparemment, se disait-il, des habitudes et des cérémonies françaises. » Il se conformait cependant aux principes de la civilité puérile et honnête qui ont cours en Amérique. Il crut devoir, pour

Davy

commencer, tenir la balance à peu près égale entre les trois femmes de la maison Dupont, savoir madame Dupont mère, mademoiselle Dupont fdle, sa fiancée, et f autre mademoiselle Dupont, cousine. Il évitait les tête-à-tête, parlait toujours à haute et intelligible voix, et s’adressait indistinctement à toutes les personnes présentes. Il n’apportait jamais de fleurs à sa fiancée, sans en apporter d’aussi belles à la future cousine et à la future belle-mère. Ces deux dernières le trouvaient charmant, et ne l’aimaient assurément pas moins que ne faisait Diane elle-même, qui n’était pas amoureuse de lui, mais ne pouvait plus s’en passer.

Il n’était pas davantage amoureux d’elle, mais il se félicitait d’être fiancé à une jeune fille accomplie, dont la famille était si agréable. D’ailleurs il se proposait de n’épouser jamais tout de bon qu’une de ses compatriotes.

Mais il remplissait avec exactitude, et, si l’on peut dire, loyalement, ses obligations de fiancé. Au bout d’un mois, il commença de privilégier mademoiselle Diane. Il l’écoutait plus curieusement, et les deux autres plus distraitement.

Il l’emmena dans les petits coins, il osa lui prendre la taille ; et un beau jour, il lui appliqua sans crier gare, mais sans penser à mal, un de ces baisers que les Françaises n’autorisent qu’à la dernière extrémité, mais qui sont d’un usage banal de l’autre côté de l’Océan, et même sur l’autre rive du Channel.

Mademoiselle Diane Dupont, qui était une vraie jeune fille, n’avait jamais ouï parler de ces choses-là. Elle se mit à pousser des cris de paon. Madame Dupont, qui était en faction dans la pièce voisine avec mademoiselle Colette, accourut. Elle remontra à Davy Pipe qu’il venait de se comporter comme un satyre ; et mademoiselle Colette, qui a lu maints romans anglais, regarda sa tante et sa cousine avec un profond dédain.

Le lendemain, sur les onze heures, Davy Pipe, qui n’était plus fort matinal, achevait sa toilette. Il se trouvait seul chez lui : ses camarades, informés de ses fiançailles, ne le faisaient plus surveiller. Il entendit frapper, pensa que c’était la portière ou un domestique, et ouvrit, en simple appareil ; il était vêtu d’un pyjama multicolore, mais impalpable, qui faisait office de tatouage plutôt que de vêtement. Il demeura stupide à la vue de mademoiselle Colette Dupont, qui profita de cette stupidité pour envahir le territoire, et fut d’un premier élan au fond de la deuxième chambre, au pied du lit défait de Davy Pipe.

Il courut après elle et la rattrapa ; mais il n’eut pas le temps de lui demander ce qu’elle voulait, car elle éclata en sanglot. Il n’eut pas davantage le temps de lui demander pourquoi elle sanglotait ; car ce fut elle qui lui demanda pourquoi il

Pipe. 91

l’insultait. Davy Pipe se récria et protesta son innocence.

— Vous savez pourtant que je vous aime ! dit-elle. Pourquoi embrassez-vous ma cousine devant moi. Quelle cruauté ! Quel sadisme !

Davy protesta de nouveau qu’il n’était point sadique, et ne savait même pas clairement en quoi cela consistait ; qu’il était bien content qu’elle l’aimât, mais que c’était la première nouvelle ; sans quoi il se fût dispensé de provoquer sa jalousie.

— Merci ! dit-elle, en se laissant aller entre ses bras.

Il s’empressa de lui administrer le même baiser qu’il avait fait à sa cousine, la veille, pour lui prouver que c’est un geste qui ne tire pas à conséquence.

Elle ne parut pas en juger ainsi. Elle pâma. Elle poussa un grand soupir, à faire croire qu’elle mourait, mais bien doucement. Et elle murmura, sur les lèvres mêmes de Davy Pipe :

— Fais de moi ce que tu voudras.

Il n’est rien de plus précis que cette invitation, qui au premier abord semble vague. Davy Pipe, qui n’avait point perdu son sang-froid, aperçut nettement qu’une jeune fille, à qui on ne saurait alléguer certaines excuses, est plus dangereuse qu’une fille galante ou une femme du monde légère. Il songea :

« Je vais y passer. Douze millions qui tombent! »

Il résista quelques minutes, par acquit de conscience. Il avait de la volonté, mais une volonté anglo-saxonne. Colette avait une volonté' de demi- vierge, de Française et de parente pauvre : la partie n’était pas égale.

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